La Bagatelle: XLIV. Bagatelle
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Nível 1
XLIV. Bagatelle.
Du Jeudi 6. Octobre 1718.
Nível 2
Pour faire connoître exactement les
Rieurs de profession, il est bon de les distinguer en certaines
classes. La prémiére qui me vient dans l’esprit, est celle des
Goguenards. Pour former ce caractére, il faut, généralement
parlant, un concours de la Nature & de la Fortune.
Qu’on ne s’imagine pas que je ne
sois qu’un vrai Héraclite, ennemi juré de la joie, &
toujours enfoncé dans un sérieux empesé & glaçant : on voit
assez le contraire par plusieurs choses que j’ai écrites. Je
veux faire rire comme un autre, & peut-être que
mes prétentions ne sont pas des mieux fondées : c’est au Lecteur
à en juger. J’ai voulu uniquement faire voir, qu’il seroit bon
que des Etres raisonnables adoptassent la maxime de Moliére, les
Sottises ne divertissent pas. D’ailleurs, il n’y a rien au monde
que j’aime tant qu’un Homme d’esprit, que la Nature a favorisé
d’un tempérament enjoué, & qui a le don de faire rire les
honnêtes-gens. Il ne bat pas le pays, pour chercher quelques
fleurs fanées ; il ne cueille que celles qui naissent sous ses
pas, & qui ont toute la grâce de la nouveauté. Il n’est
jamais embarassé de ses Bons-Mots, ce n’est pas un fardeau qui
lui pése sur les épaules, ses traits d’esprit naissent dans la
conversation, & font leur effet dans le point même de leur
naissance. Comme ils ne lui coutent pas grand’chose, il ne s’en
glorifie pas ; il fait rire sans que la satisfaction petille
dans ses yeux. Pour les mauvais Plaisans, j’en conviens, leurs
fadaises m’abîment dans de douloureuses réflexions ; ils me
rendent mélancolique ; & par un méchanisme assez
impertinent, ils me causent un mouvement perpétuel dans une
paire de maudites épaules, que depuis plusieurs années je
travaille envain de rendre plus modestes & plus
complaisantes.
Retrato alheio
Le Goguenard est un Homme d’un âge
au-dessus de l’adolescence, dans laquelle les passions trop
vives forcent quelquefois à rêver. Son tempérament est
sanguin ; il a un gros ventre, de grosses jambes ; le visage
plein, rubicond, & un peu brillant ; l’œil gai &
satisfait, sans être vif ; son visage est de ceux qu’on
croit reconnoître, & avoir vu ailleurs. C’est
d’ordinaire un Homme qui est à son aise, & qui se croit
à l’abri des orages de la fortune. Il ne sent, ni ne pense ;
tout ce qu’il aime, c’est d’être en compagnie, & surtout
à table. Il a un beau creux en riant, il rit une belle
basse. D’aussi loin que vous le voyez, vous entendez déja
son gros ris. Il vous apperçoit, il accourt à toutes jambes,
il vous secoue rudément la main : Ha ! notre Ami, dit-il en
faisant danser son ventre & ses épaules, comment va la
joie ? Parbleu ! Damon nous régala bien hier au
soir : C’est un brave homme, toujours gai, il n’engendre
point mélancolie : Qu’en dites-vous ? Après cela il vous
plante une de ses grosses pattes sur les épaules assez
rudement pour les déboëter ; il vous dit dix Proverbes &
vingt Quolibets, vous souhaite bon appétit, & vous quite
avec le même ris impertinent avec lequel il vous a accosté.
Ce qu’il y a de commode avec lui, c’est qu’il ne vous gêne
en rien. Si vous ne riez pas, il n’en est pas fâché, à peine
y fait-il attention ; & quand cela arrive, il se
contente de vous dire : De la joie, morbleu ! vous êtes
sérieux comme un bonnet de nuit sans coëffe. Ensuite il vous
embrasse, vous secoue tout le corps, vous fait faire une
pirouëtte, & vous laisse suivre votre humeur en repos.
Retrato alheio
La seconde classe de Rieurs ou de
mauvais Plaisans, est celle des Polissons. On sait que ce
terme signifie dans le sens le plus propre, ces petits
Garçons qui courent les rues, & qui le font de leur
sottise un droit de faire enrager les gens. Par une
métaphore des plus naturelles, il signifie aussi certaines
Gens sottement malins, qui divertissent les bonnes
compagnies, en faisant des niches tantôt à l’un, tantôt à
l’autre, & en débitant des impertinences puériles. Ils
sont incapables de respect & de retenue, fort adonnés au
Patinage, & tout bouffis de Turlupinades & de sales
Equivoques. Un Polisson met le plus haut point de gloire
dans ce qu’il appelle attraper quelqu’un ; & il se croit
le plus spirituel de tous les hommes, quand il
y réussit, soit par ses actions, soit par ses paroles. Il
fera semblant d’examiner l’ouvrage d’une Demoiselle, &
il lui donnera un petit coup pour qu’elle se pique le doigt.
Une autre fois il prend un petit air mistérieux, & sous
prétexte de dire à la Belle quelque chose à l’oreille, il
lui donne un baiser. Tous ses discours sont à double
entente, ce sont de sots piéges, contre lesquels les seuls
Turlupins sont en garde, & où les Gens de bon-sens
manquent rarement d’être pris. Vous êtes l’enfant gâté de la
Fortune, vous dira-t-il quelquefois ; mais pour moi, je suis
un malheureux. Si un homme raisonnable prend ces paroles
dans leur sens naturel, & qu’il s’efforce de prouver au
Polisson, qu’il a grand tort de n’être pas content de sa
destinée ; il ne répond que par de grands éclats de rire, il
est dans la joie de son cœur d’être plus fin qu’un autre,
& de parler sans qu’on le comprenne. Après avoir joué
pendant longtems cet impertinent rôle, il explique à la fin
son énigme : A quoi bon, dit-il, disputer là-dessus ? Nous
sommes du même sentiment. Je vous ai dit que je suis un mâle
heureux. Il va pour ainsi dire à la chasse de ces plattes
finesses ; & quand il en attrappe quelques-unes, il s’en
félicite comme d’une trouvaille inestimable. Ceux qui
composent cette classe, sont d’ordinaire de Jeunes-gens
nouvellement sortis du Collége. Il est vrai qu’il s’y mêle
un petit nombre de Gens d’âge ? Mais il y a des personnes,
surtout dans la Nation Françoise, qui ne vieillissent
jamais, & qui par une folie bien soutenue,
se ménagent la prérogative d’une éternelle jeunesse.
Retrato alheio
Suit la classe des Boufons. Elle
est très-nombreuse, & il y a fort peu de compagnies où
ne se fourre & ne brille quelque Fat de cette espéce. Un
Boufon est composé de paroles & de gestes. Pour faire
crever de rire, il n’est point nécessaire que ce qu’il dit
ait du sens ; il n’est pas nécessaire même qu’il articule,
le ton de la voix suffit. S’il attrappe bien ou mal le
hoquet d’Arlequin, avec quelques pas, quelques grimaces,
quelque posture de la même boutique, il peut se promettre
hardiment qu’il sera goûté universellement. S’il peut y
ajouter une petite dose du Pierrot, & du Scaramouche,
avec quelques mouvemens pillés des Marionettes, c’est un
homme merveilleux, un génie supérieur ; on ne peut pas s’en
passer, une fête sans lui seroit fade & ennuyeuse.
Retrato alheio
Je ne dirai rien de la classe des
Badins, qui ne sont que les diminutifs des Boufons, avec un
léger mêlange de Polissonnerie.
Retrato alheio
Je m’étendrai davantage sur les
Diseurs de Bons-Mots, qui s’en font une profession, &
qui prétendent faire rire de source. De tous les mauvais
Plaisans, ce sont-là les plus sérieux. On diroit qu’ils
sacrifient leur joie particuliére à la joie publique. Comme
ils entrent d’ordinaire dans les compagnies chargés d’une
provision de belles choses, dont ils doivent faire usage en
tems & lieu, on leur voit un air inquiet, irrésolu ; ils
pâtissent, ils sont en travail d’enfant, ils ouvrent vingt
fois la bouche sans succès ; le BonMot demande
un point de tems indivisible, la moindre parole qui se
glisse entre ce point & la belle pensée, la déplaceroit
& la rendroit froide. Par-là, le Diseur de Bons-Mots est
toujours distrait ; on lui parle, il n’écoute point, il
n’est intéressé qu’à la conversation générale. Il doit
parler haut, afin que tout le monde l’entende ; c’est la
régle. Quoique le vrai Bon-Mot parte d’ordinaire d’une
imagination gaye, vive, brusque, les Diseurs de Bons-Mots en
titre d’office, sont en général des esprits fins, délicats
& fleuris. Quand ils attrapent un heureux moment, ils
débitent leur trait d’esprit en termes choisis ; ils pésent
leurs paroles avant que de leur donner l’essor ; ils sont
attentifs à ce qu’ils disent, ils n’en rient point d’abord :
mais s’ils sont assez fortunés pour faire rire les autres,
le plaisir d’avoir du succès se joint à ce qu’il y a de
plaisant dans le Bon-Mot, & excite en eux des éclats
supérieurs à ceux de toute la compagnie. Si un pareil
bonheur arrive deux fois dans une après-dînée entiére à un
habile homme de ce genre, il se retire content, charmé de
lui-même, & il passe toute la soirée entre le plaisir de
se féliciter de sa gloire, & celui de composer quelques
Bons Mots nouveaux.
