Racconto generale
Lorsque le Cardinal Mazarin fut
attaqué de la maladie qui l’a privé du jour, un Homme de Cour s’approcha de son lit, & lui
annonça que depuis quelques jours il paroissoit une Cométe,
qui présageoit à la France le funeste coup dont la maladie
du Cardinal la menaçoit : Hélas ! lui répondit modestement
ce grand Homme, la Cométe me fait trop d’honneur.
Je
connois plusieurs petits Grimauds, à qui on veut persuader
qu’ils sont les Modéles de certains Caractéres qui se trouvent
dans mon petit Ouvrage. Ils sont assez bons pour donner
là-dedans, au-lieu de rejetter avec modestie des louanges si mal
fondées, & de dire la Cométe me fait trop d’honneur. Qu’on
sache d’abord qu’on connoit mal mon humeur & mes intentions,
si l’on se met dans l’esprit, que je sois capable d’en vouloir
jamais à une Personne en particulier, & de me faire un
plaisir de l’exposer à la malice publique. Point du tout. Pour
parvenir à mon but de ramener à la Raison mes Lecteurs, &
moi-même, que je trouve souvent plus extravagant que mes
Lecteurs, je cherche, & chez moi & chez les autres, des
traits qui peuvent être ajustés dans un même caractére, sans
choquer la vraisemblance. De dix Sottises particuliéres je
compose souvent un Tableau entier, où chacun, s’il est sage,
peut trouver ce qui lui convient. Il est vrai que je rencontre
quelquefois certaines Personnes qui ont un assez grand fond
d’extravagance, pour fournir toutes seules à un Caractére
frappant & bien marqué. Mais alors je ne me dispense jamais
de la charité d’y ajouter quelque circonstance
étrangére, pour dépaïser la médisance, & la faire balancer
du moins sur l’application. Je me garde bien sur-tout, de faire
les sujets de mes Caractéres, de certains Fats vils &
communs, dont la Fade impertinence ne mérite pas seulement qu’on
y réfléchisse, & desquels les honnêtes-gens ignorent jusqu’à
l’existence. Par exemple, quand j’ai parlé de ces gens qui sont
en quelque sorte les Accidens de leurs équipages, de leurs
habits, de leur cuisine, de leur cave, je n’ai pas daigné
seulement jetter la vue sur un bon petit Jeune-homme qui s’est
jetté dans le goût des dentelles. Le seul motif qui le porte aux
Assemblées, est d’y étaler les charmes de ses manchettes &
de sa cravate ; il les confronte avec la coëffure & avec les
engageantes des Dames les mieux mises ; & c’est un vrai
triomphe pour lui, quand il trouve dans ses dentelles une
supériorité de finesse exquise ; il est continuellement occupé à
les manier, à les tourner de tous côtés, à en exposer tous les
appas à la vue ; il sépare les deux bouts de sa cravate, pour
faire voir que le jabot de sa chemise n’est pas d’une beauté
moins rare ; il ne léve les yeux que pour examiner si ceux à qui
il parle, sont aussi charmés que lui des objets de sa plus vive
tendresse, il s’attend à quelque compliment de leur part. S’il
ne vient pas assez tôt, il lui ouvre & lui facilite le
passage. Combien croyez-vous, dira-t-il, que me coute l’aune de cette dentelle ? Si vous répondez
froidement que vous ne vous y connoissez pas, soyez sur que vous
êtes pour lui un homme insupportable, dont le commerce lui sera
toujours odieux. Mais si vous avez la bonté de deviner qu’il
donne quinze florins de ce qui ne lui coûte qu’une pistole, il
vous priera à souper pour le lendemain, vous êtes son ami de
cœur, & vous avez de belles & bonnes qualités. Mon
Portrait de Narcisse touche un nombre prodigieux de Jeunes-gens,
& de Gens d’âge même. Ces derniers, à moins qu’ils ne soient
tout-à-fait foux, ne veulent pas briller par leurs bonnes
fortunes présentes, ils cherchent les sujets de leur gloire dans
les tems passés, ils mordent à la grape quand ils en parlent. A
les entendre, ils ont été faits à peindre ; c’étoient les plus
belles têtes, & les jambes les mieux faites de tout le Pays.
Pour la danse & le bon air, personne ne songeoit à le leur
disputer. D’ailleurs, c’étoient de Verts Galans, des Gaillards ;
ils n’auroient pas trouvé la moindre résistance dans maint petit
Cœur rebelle, qui se donne à présent des airs fanfarons &
breteurs. Ce sont-là les discours dont ces Messieurs se bercent
continuellement, non seulement quand ils sont ensemble, mais
même quand ils sont au milieu d’une Jeunesse, qui a bien de la
peine à les en croire sur leur parole. Pour les Narcisses qui
s’occupent du présent, ces Alexandres de la Galanterie qui se
croient faits exprès pour la Monarchie
universelle du Beau-Sexe, ils sont si nombreux, qu’il est
surprenant qu’on ait voulu appliquer à quelqu’un en particulier,
ce qui leur convient généralement à tous. Ce qui m’étonne le
plus, c’est l’honneur que s’en fait un certain Flandrin, parce
qu’il a un petit nez, un petit teint blanc & fade, & une
petite bouche féconde en souris amoureusement niais. Il ne sait
pas que tous ces petits attraits feroient une assez jolie Statue
de Fille, mais qu’ils font un fort laid Garçon, surtout quand
tout cela est porté par une taille déhanchée, & par des
jambes à qui une demi-douzaine de paires de bas tâcheroient
envain de donner une grosseur raisonnable. Que ce pauvre Garçon,
qui s’aime comme bien d’autres, sans avoir de rivaux, ait la
bonté de se desabuser & de me rendre justice.
Citazione/Motto
Mon Portrait de Narcisse, à ce
qu’on dit, vous blesse : Vous avez tort, mon cher Damon.
Vous êtes Fat, je le confesse ; Mais vous n’êtes pas beau
Garçon.
Rien au monde n’est plus aisé que de
connoître, pour ainsi dire, au prémier coup d’œil un Fat de
cette espéce. Dès-qu’on le voit entrer en compagnie, sa maniére
de saluer annonce sa beauté prétendue ; il a tous les airs de
tête d’une vieille Coquette ; il la panche d’un côté en saluant,
& la remue comme une Pagode. Si quelque Dame
fait un souris à une de ses Amies qui se trouve à côté du
Narcisse, il ne manque pas de la mettre aussi-tôt sur son
compte ; & il se croiroit fort malhonnête & fort cruel,
s’il ne rendoit pas sur le champ souris pour souris. Il arrive
quelquefois que la Personne qu’il gracieuse de cette maniére
fait ce qu’auroit dû faire le Narcisse, & qu’elle croit que
la minauderie du beau Garçon regarde tout autre qu’elle.
Quelquefois aussi la chose ne sauroit être équivoque, il faut
bien qu’elle le remarque : mais elle a beau témoigner par une
grimace méprisante, qu’elle est choquée d’un pareil excès de
fatuïté, & que ses souris ne sont pas pour le beau nez d’un
Extravagant, il ne se desabuse point ; c’est un vrai
Commentateur des gestes & des mines du Beau-Sexe, il est
ingénieux à y mettre un sens favorable à sa vanité. Ce qu’il y a
de plus insupportable, ce sont les petits airs mignons d’un
Narcisse entés sur un laid visage. Ces airs sont capables de
rendre dégoûtante la beauté même. Qu’on juge par-là de l’effet
qu’ils doivent produire sur sa laideur, qui change toutes les
minauderies en grimaces affreuses. Ce cas existe, mais
heureusement il est assez rare, & il sent plus les
petites-maisons, que les égaremens ordinaire de la Vie Civile.
Ce qui est plus naturel, & qui arrive assez souvent, c’est
qu’un Homme qui s’est exercé à faire le beau dans le tems qu’il
pouvoit se croire fondé en droit pour ces fades maniéres, & qui perd sa beauté par quelque accident, garde
encore les airs de tête qui l’accompagnérent jadis. Pour moi, je
me persuade que ces sortes de gens évitent les miroirs, &
tout ce qui peut les convaincre du fâcheux changement de leur
sort : ils ne se mirent que dans leur vanité, & ils ont
résolu d’être beaux jusqu’à leur dernier soupir.