La Bagatelle: XXXIX. Bagatelle
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Nivel 1
XXXIX. Bagatelle.
Du Lundi 19. Septemrre <sic> 1718.
Nivel 2
Metatextualidad
Lettre à l’Auteur, du 24. Août
1718.
Nivel 3
Carta/Carta al director
Monsieur, Puisque vous
acceptez de si bonne grace les louanges & les
critiques de la part de tous ceux qui aspirent à
l’honneur de vous écrire, je suis fort votre fait pour
l’un & pour l’autre, & je me flatte que vous
agréerez par conséquent le petit Recueil de Pensées
diverses que j’ai à vous communiquer. Dès-qu’on annonça
la Bagatelle, certains Curieux qui vont toujours à la
découverte des Livres nouveaux, qui font gloire de
pénétrer un Ouvrage sur la simple phisionomie du titre,
voulurent absolument deviner quelle espéce d’Auteur vous
seriez. Ne vous semble-t-il pas voir la Marquise de
Fontenelle, qui tâche de se représenter comment sont
faits les Gens de la Lune ? La Bagatelle ! disoient ces
Messieurs d’un ton grave : Ce titre seul vaut une
Satire. Vous verrez que c’est quelque nouveau Salomon,
qui d’un tour médiocrement sérieux, va se moquer de la
vanité des amusemens de la Vie. Quelle apparence en effet d’expliquer à la lettre un titre comme
celui-là ! Cependant, Monsieur, les voilà pris pour
dupes. Vous êtes plus fin qu’eux, & ils sont à
présent les prémiers à avouer, que votre titre tient ce
qu’il promet. Admirez ce vieux fou de Misantrope ! Il
croyoit faire merveille d’en choisir un, que le Public a
pris avec raison pour une Déclaration de Guerre dans les
formes. Vous savez bien mieux, Monsieur, l’art de vous
mettre dans ses bonnes graces. Un seul mot va vous
concilier tous les Esprits, & réunir tous les goûts
en votre faveur. Chaque Art a son utilité particuliére
dans la Société Civile, mais limitée à une certaine
sphére pourtant.La Bagatelle intéresse également tous
les hommes. La Bagatelle ! Il n’est point de Censeur si
chagrin dont elle ne déride le front, point de Lecteur
si dégoûté dont elle n’aiguise l’apétit. En vérité,
Monsieur, après un présent si salutaire, personne ne
mérite mieux que vous le glorieux titre d’Ami du
Genre-humain. Depuis qu’on se mêle d’écrire,
c’est-à-dire, depuis que le Monde est Monde, mille
Auteurs ont pris mille différentes formes pour plaîre,
aucun n’a plu universellement : Vers, Prose, Histoires,
Dialogues, Romans, Comédies ; tout, jusqu’aux Ouvrages
sérieux & raisonnés, a été mis en œuvre pour cela,
rien n’a réussi. Je ne sai quelle fatalité fait que ni
les Conquérans, ni les Auteurs, ne sont jamais paisibles
possesseurs de leur gloire. Toujours il se trouve des
Rebelles audacieux, qui arrêtent tout court les vastes progrès d’une réputation
triomphante. Toujours quelque Critique maudit aura la
malice de s’opposer à la pluralité des suffrages, n’y
dût-il manquer que le sien. Enfin, l’entreprise a paru
chimérique, on s’en est rebuté ; & le projet de se
faire admirer de tous les hommes de son Siécle, est mis
depuis longtems au même rang, que celui de la Monarchie
Universelle. A vous seul, Monsieur, étoit réservé
l’honneur de mettre à fin une si noble entreprise. Les
Censeurs ont beau clabauder, ils y viendront, ils y
viendront à leur tour. Je remarque déja qu’on vous lit,
c’est une fureur, & les Critiques plus avidement que
les autres. Allez, dans peu sur ma parole vous primerez
dans la République des Lettres ; vous y régnerez, pour
être, à l’exemple de Tite, les délices du Genre-humain.
O magique vertu de la Bagatelle ! Cependant, le
croiriez-vous? Je vous conseillerois de changer de
titre ; bien entendu toujours, que la réalité demeurera.
A un Ouvrage tel que le vôtre, il conviendroit d’en
mettre un exact & précis, qui découvrît d’abord
& la finesse du dessein, & la justesse de
l’exécution. Ce titre, attendez… je viens de le trouver,
c’est le Je ne sai quoi. Oui, Monsieur, ce divin je ne
sai quoi, l’écueil du Bel-Esprit du P. Bonhours ;ce je
ne sai quoi qui enchante, & qu’on ne peut expliquer,
ne le cherchons point ailleurs que dans votre Ouvrage :
tout le monde en est charmé, & personne pourtant
jusqu’ici ne m’a bien su dire ce que c’est. A propos de cela, voulez-vous que je vous rende compte
d’une petite conversation qui se passa l’autre jour chez
une Dame de ma connoissance ? Nous étions bonne
compagnie. Après nous être entretenus un demi-quart
d’heure de la pluye & du beau tems, on vint à parler
de vous. En mon particulier, dit la Dame en souriant
& regardant un Cavalier qui étoit assis proche de
moi, je voudrois bien que notre illustre Ami nous
expliquât bien précisément ce que c’est que cette
Bagatelle dont on parle. « Ah ! Madame, s’écria-t-il
d’un air d’extaze, le charmant Ouvrage que celui dont
vous parlez ! Ce sont des tours d’une délicatesse... des
railleries d’un fin... & par dessus tout cela un
stile ! le Diable m’emporte, Madame, vous en seriez
folle si vous l’aviez lu. Mais encore, reprit-elle, de
grace qu’est-ce que ce Livre ? de quoi traite-t-il ? à
peu près là... car enfin... Parbleu, dit le Cavalier,
que saurois-je vous dire moi ? il traite... la
Bagatelle ; il parle des Coquettes, des Petits-Maîtres,
des Prédicateurs. Vous y voyez des Vers, de la Prose,
des Chansons nouvelles, des Rondeaux, des Contes pour
rire, le tout parfaitement bien troussé : mais le
meilleur est, que l’Auteur raisonne sans raisonner &
cabriole légérement sur la superficie des matiéres.
C’est l’entendre cela, voilà ce qui s’apelle écrire.
Oh ! pardi je voudrois avoir donné mon petit doigt,
& en être l’Auteur. » Mon homme étoit en train
d’exclamations, quand quelqu’un
s’avisa de l’interrompre. Ce quelqu’un etoit de ces gens
bizarres, dont il n’y en a que trop dans le monde ; de
ces gens, dont le cerveau est un pot-pourri de Géométrie
& de Bel-Esprit, & qui se garderont bien de
louer quelqu’Ouvrage que ce soit, qu’ils n’en ayent
auparavant mesuré les beautés, la régle & le compas
à la main, « Morbleu ! s’écria-t-il tout en colére, je
ne pensois pas que Monsieur, qui est honnête homme, fût
capable d’aller prôner ces fadaises-là. Un je ne sai
quoi où l’on ne comprend rien ; un Livre qui n’a ni
suite ni liaison : à quoi vise cet Auteur, je vous prie,
& quel est son Systême ? Est-ce un Pirrhonien qui
s’efforce de nous faire douter de tout, & de pousser
à perte de vue le pour & le contre ? Veut-il
moraliser ? Ou bien écrit-il de dessein formé pour se
moquer de toute la terre ? En vérité je suis à bout,
& je vous défie tous tant que vous êtes, de me
donner l’analyse de ce Livre-là. Peste soit du Titre
& de l’Auteur, comme a fort bien dit le Misantrope ;
j’ajoute, & du Public qui se tue à lui applaudir !
Tout doux, dit là-dessus un Bel-Esprit de la compagnie.
Ne voilà-t-il pas de mes Géométres, qui n’entrent jamais
dans le fin des choses ? Qui vous parleront
éternellement d’Analyses & de Systêmes ; des
Systêmes par-tout, jusques dans un Ouvrage d’esprit. Des
Systêmes ! Fi, cela n’est plus à la mode ; la Physique
s’en passe bien déja ; & je vous répons qu’avant qu’il soit guéres, dans tout l’Empire des
Lettres il n’en sera plus parlé. Sachez, Monsieur, qu’un
Homme qui aspire à réjouir le Public, je veux dire, qui
aspire à l’Immortalité, ne sauroit mieux faire que de
laisser courir à son imagination le grand galop, &
de penser, s’il m’est permis d’ainsi dire, par sauts
& par bonds. Un Auteur devroit s’aller casser la
tête, vraiment, à composer une Piéce réguliére &
méthodique, par pure complaisance pour cinq ou six
prétendus Connoisseurs, qui pour tout régal après cela,
lui diront en bâillant que son Ouvrage mérite d’être lu,
ils feroient bien d’ajouter, qu’il ne sera lu de
personne. D’où vient, dites-moi, voit-on tant de beaux
Traités, ou soi-disant tels, moisir dans les
Bibliothéques ? C’est que ce sont des Traités. Vous y
voyez un Ecrivain fidéle à son titre jusqu’au scrupule,
qui ne s’en écarte jamais d’une seule page. Il vous
expose d’abord nettement & froidement son sujet,
ensuite il distribue sa matiére en certain nombre de
parties, qui sont traitées par ordre l’une après
l’autre. C’est une pitié : il n’y a pas-là la moindre
petite digression délassante, pas le moindre petit écart
réjouissant. Mon Drolle va toujours son train, & se
fait suivre sans relâche jusqu’au bout du Livre, où son
Lecteur tout essoufflé, est encore trop heureux de
pouvoir enfin reprendre haleine. C’est un esclavage
ridicule dont on n’a que faire. Les Auteurs sont faits
pour les Lecteurs ; il est juste qu’ils étudient leur
goût, & qu’ils se prêtent à leur
inconstance naturelle. Voyez-vous, mon cher Monsieur, la
Lecture est devenue présentement une sorte de
dissipation, comme la Promenade & les Spectacles.
Que fait un habile Ecrivain ? il se dissipe avec son
Lecteur, il donne à son esprit la liberté de courir les
champs. Les voilà, l’Auteur & le Lecteur, qui se
mettent à cabrioler ensemble comme deux vrais petits
foux, & Dieu sait le plaisir ! D’où vient encore,
s’il vous plaît, la brillante fortune que font
aujourd’hui tant d’Ouvrages déjingandés, si ce n’est de
cette bigarrure Arlequine, qui réjouit si fort la vue à
nos Petits-Maîtres ? Quelques Philosophes, il est vrai,
sont les inventeurs de cette mode ; mais elle avoit
d’abord ce je ne sai quel air pédant, qu’ils savent si
bien donner à tout ce qu’ils touchent. La Bruyére, par
exemple, s’avisa de glisser sa morale à la faveur de
certains traits détachés, & qui sembloient être
jettés sur le papier au hazard. Par ce tour d’adresse il
s’est fait lire longtems. Malheureusement pour lui, on
s’est aperçu que ses Caractéres avoient un but sérieux :
crac, tout le monde s’est dégoûté des Caractéres,
excepté peut-être quelque demi-douzaine de Misantropes,
& autant de Précieuses ridicules. Mais pour notre
Bagatelliste, comme il n’a garde de tomber dans ce
défaut, on ne se dégoûtera jamais de lui, je parierai
tout ce qu’on voudra… Qu’en dites-vous, notre très cher, continua-t-il, s’adressant à moi, qui
m’étois tu jusqu’alors ? »
Nivel 2
Metatextualidad
Lettre à l’Auteur, du 24. Août
1718.
Nivel 3
Carta/Carta al director
Monsieur, Puisque vous
acceptez de si bonne grace les louanges & les
critiques de la part de tous ceux qui aspirent à
l’honneur de vous écrire, je suis fort votre fait pour
l’un & pour l’autre, & je me flatte que vous
agréerez par conséquent le petit Recueil de Pensées
diverses que j’ai à vous communiquer. Dès-qu’on annonça
la Bagatelle, certains Curieux qui vont toujours à la
découverte des Livres nouveaux, qui font gloire de
pénétrer un Ouvrage sur la simple phisionomie du titre,
voulurent absolument deviner quelle espéce d’Auteur vous
seriez. Ne vous semble-t-il pas voir la Marquise de
Fontenelle, qui tâche de se représenter comment sont
faits les Gens de la Lune ? La Bagatelle ! disoient ces
Messieurs d’un ton grave : Ce titre seul vaut une
Satire. Vous verrez que c’est quelque nouveau Salomon,
qui d’un tour médiocrement sérieux, va se moquer de la
vanité des amusemens de la Vie. Quelle apparence en effet d’expliquer à la lettre un titre comme
celui-là ! Cependant, Monsieur, les voilà pris pour
dupes. Vous êtes plus fin qu’eux, & ils sont à
présent les prémiers à avouer, que votre titre tient ce
qu’il promet. Admirez ce vieux fou de Misantrope ! Il
croyoit faire merveille d’en choisir un, que le Public a
pris avec raison pour une Déclaration de Guerre dans les
formes. Vous savez bien mieux, Monsieur, l’art de vous
mettre dans ses bonnes graces. Un seul mot va vous
concilier tous les Esprits, & réunir tous les goûts
en votre faveur. Chaque Art a son utilité particuliére
dans la Société Civile, mais limitée à une certaine
sphére pourtant.La Bagatelle intéresse également tous
les hommes. La Bagatelle ! Il n’est point de Censeur si
chagrin dont elle ne déride le front, point de Lecteur
si dégoûté dont elle n’aiguise l’apétit. En vérité,
Monsieur, après un présent si salutaire, personne ne
mérite mieux que vous le glorieux titre d’Ami du
Genre-humain. Depuis qu’on se mêle d’écrire,
c’est-à-dire, depuis que le Monde est Monde, mille
Auteurs ont pris mille différentes formes pour plaîre,
aucun n’a plu universellement : Vers, Prose, Histoires,
Dialogues, Romans, Comédies ; tout, jusqu’aux Ouvrages
sérieux & raisonnés, a été mis en œuvre pour cela,
rien n’a réussi. Je ne sai quelle fatalité fait que ni
les Conquérans, ni les Auteurs, ne sont jamais paisibles
possesseurs de leur gloire. Toujours il se trouve des
Rebelles audacieux, qui arrêtent tout court les vastes progrès d’une réputation
triomphante. Toujours quelque Critique maudit aura la
malice de s’opposer à la pluralité des suffrages, n’y
dût-il manquer que le sien. Enfin, l’entreprise a paru
chimérique, on s’en est rebuté ; & le projet de se
faire admirer de tous les hommes de son Siécle, est mis
depuis longtems au même rang, que celui de la Monarchie
Universelle. A vous seul, Monsieur, étoit réservé
l’honneur de mettre à fin une si noble entreprise. Les
Censeurs ont beau clabauder, ils y viendront, ils y
viendront à leur tour. Je remarque déja qu’on vous lit,
c’est une fureur, & les Critiques plus avidement que
les autres. Allez, dans peu sur ma parole vous primerez
dans la République des Lettres ; vous y régnerez, pour
être, à l’exemple de Tite, les délices du Genre-humain.
O magique vertu de la Bagatelle ! Cependant, le
croiriez-vous? Je vous conseillerois de changer de
titre ; bien entendu toujours, que la réalité demeurera.
A un Ouvrage tel que le vôtre, il conviendroit d’en
mettre un exact & précis, qui découvrît d’abord
& la finesse du dessein, & la justesse de
l’exécution. Ce titre, attendez… je viens de le trouver,
c’est le Je ne sai quoi. Oui, Monsieur, ce divin je ne
sai quoi, l’écueil du Bel-Esprit du P. Bonhours ;ce je
ne sai quoi qui enchante, & qu’on ne peut expliquer,
ne le cherchons point ailleurs que dans votre Ouvrage :
tout le monde en est charmé, & personne pourtant
jusqu’ici ne m’a bien su dire ce que c’est. A propos de cela, voulez-vous que je vous rende compte
d’une petite conversation qui se passa l’autre jour chez
une Dame de ma connoissance ? Nous étions bonne
compagnie. Après nous être entretenus un demi-quart
d’heure de la pluye & du beau tems, on vint à parler
de vous. En mon particulier, dit la Dame en souriant
& regardant un Cavalier qui étoit assis proche de
moi, je voudrois bien que notre illustre Ami nous
expliquât bien précisément ce que c’est que cette
Bagatelle dont on parle. « Ah ! Madame, s’écria-t-il
d’un air d’extaze, le charmant Ouvrage que celui dont
vous parlez ! Ce sont des tours d’une délicatesse... des
railleries d’un fin... & par dessus tout cela un
stile ! le Diable m’emporte, Madame, vous en seriez
folle si vous l’aviez lu. Mais encore, reprit-elle, de
grace qu’est-ce que ce Livre ? de quoi traite-t-il ? à
peu près là... car enfin... Parbleu, dit le Cavalier,
que saurois-je vous dire moi ? il traite... la
Bagatelle ; il parle des Coquettes, des Petits-Maîtres,
des Prédicateurs. Vous y voyez des Vers, de la Prose,
des Chansons nouvelles, des Rondeaux, des Contes pour
rire, le tout parfaitement bien troussé : mais le
meilleur est, que l’Auteur raisonne sans raisonner &
cabriole légérement sur la superficie des matiéres.
C’est l’entendre cela, voilà ce qui s’apelle écrire.
Oh ! pardi je voudrois avoir donné mon petit doigt,
& en être l’Auteur. » Mon homme étoit en train
d’exclamations, quand quelqu’un
s’avisa de l’interrompre. Ce quelqu’un etoit de ces gens
bizarres, dont il n’y en a que trop dans le monde ; de
ces gens, dont le cerveau est un pot-pourri de Géométrie
& de Bel-Esprit, & qui se garderont bien de
louer quelqu’Ouvrage que ce soit, qu’ils n’en ayent
auparavant mesuré les beautés, la régle & le compas
à la main, « Morbleu ! s’écria-t-il tout en colére, je
ne pensois pas que Monsieur, qui est honnête homme, fût
capable d’aller prôner ces fadaises-là. Un je ne sai
quoi où l’on ne comprend rien ; un Livre qui n’a ni
suite ni liaison : à quoi vise cet Auteur, je vous prie,
& quel est son Systême ? Est-ce un Pirrhonien qui
s’efforce de nous faire douter de tout, & de pousser
à perte de vue le pour & le contre ? Veut-il
moraliser ? Ou bien écrit-il de dessein formé pour se
moquer de toute la terre ? En vérité je suis à bout,
& je vous défie tous tant que vous êtes, de me
donner l’analyse de ce Livre-là. Peste soit du Titre
& de l’Auteur, comme a fort bien dit le Misantrope ;
j’ajoute, & du Public qui se tue à lui applaudir !
Tout doux, dit là-dessus un Bel-Esprit de la compagnie.
Ne voilà-t-il pas de mes Géométres, qui n’entrent jamais
dans le fin des choses ? Qui vous parleront
éternellement d’Analyses & de Systêmes ; des
Systêmes par-tout, jusques dans un Ouvrage d’esprit. Des
Systêmes ! Fi, cela n’est plus à la mode ; la Physique
s’en passe bien déja ; & je vous répons qu’avant qu’il soit guéres, dans tout l’Empire des
Lettres il n’en sera plus parlé. Sachez, Monsieur, qu’un
Homme qui aspire à réjouir le Public, je veux dire, qui
aspire à l’Immortalité, ne sauroit mieux faire que de
laisser courir à son imagination le grand galop, &
de penser, s’il m’est permis d’ainsi dire, par sauts
& par bonds. Un Auteur devroit s’aller casser la
tête, vraiment, à composer une Piéce réguliére &
méthodique, par pure complaisance pour cinq ou six
prétendus Connoisseurs, qui pour tout régal après cela,
lui diront en bâillant que son Ouvrage mérite d’être lu,
ils feroient bien d’ajouter, qu’il ne sera lu de
personne. D’où vient, dites-moi, voit-on tant de beaux
Traités, ou soi-disant tels, moisir dans les
Bibliothéques ? C’est que ce sont des Traités. Vous y
voyez un Ecrivain fidéle à son titre jusqu’au scrupule,
qui ne s’en écarte jamais d’une seule page. Il vous
expose d’abord nettement & froidement son sujet,
ensuite il distribue sa matiére en certain nombre de
parties, qui sont traitées par ordre l’une après
l’autre. C’est une pitié : il n’y a pas-là la moindre
petite digression délassante, pas le moindre petit écart
réjouissant. Mon Drolle va toujours son train, & se
fait suivre sans relâche jusqu’au bout du Livre, où son
Lecteur tout essoufflé, est encore trop heureux de
pouvoir enfin reprendre haleine. C’est un esclavage
ridicule dont on n’a que faire. Les Auteurs sont faits
pour les Lecteurs ; il est juste qu’ils étudient leur
goût, & qu’ils se prêtent à leur
inconstance naturelle. Voyez-vous, mon cher Monsieur, la
Lecture est devenue présentement une sorte de
dissipation, comme la Promenade & les Spectacles.
Que fait un habile Ecrivain ? il se dissipe avec son
Lecteur, il donne à son esprit la liberté de courir les
champs. Les voilà, l’Auteur & le Lecteur, qui se
mettent à cabrioler ensemble comme deux vrais petits
foux, & Dieu sait le plaisir ! D’où vient encore,
s’il vous plaît, la brillante fortune que font
aujourd’hui tant d’Ouvrages déjingandés, si ce n’est de
cette bigarrure Arlequine, qui réjouit si fort la vue à
nos Petits-Maîtres ? Quelques Philosophes, il est vrai,
sont les inventeurs de cette mode ; mais elle avoit
d’abord ce je ne sai quel air pédant, qu’ils savent si
bien donner à tout ce qu’ils touchent. La Bruyére, par
exemple, s’avisa de glisser sa morale à la faveur de
certains traits détachés, & qui sembloient être
jettés sur le papier au hazard. Par ce tour d’adresse il
s’est fait lire longtems. Malheureusement pour lui, on
s’est aperçu que ses Caractéres avoient un but sérieux :
crac, tout le monde s’est dégoûté des Caractéres,
excepté peut-être quelque demi-douzaine de Misantropes,
& autant de Précieuses ridicules. Mais pour notre
Bagatelliste, comme il n’a garde de tomber dans ce
défaut, on ne se dégoûtera jamais de lui, je parierai
tout ce qu’on voudra… Qu’en dites-vous, notre très cher, continua-t-il, s’adressant à moi, qui
m’étois tu jusqu’alors ? »
