La Bagatelle: XXXVI. Bagatelle
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Niveau 1
XXXVI. Bagatelle.
Du Jeudi 8. Septembre 1718.1
Niveau 2
Je donnerai dans cette Bagatelle le
Paralléle, promis depuis quelque tems, entre les Françoises, les
Hollandoises, les Angloises & les Allemandes. Je crois que
les deux prémiéres de ces Nations m’occuperont de reste
aujourd’hui, & qu’il y aura assez à dire sur les deux autres
pour mériter une Bagatelle à part. Je remarque d’abord, qu’en
considérant la masse générale de chaque Peuple, on trouve qu’il
y régne un caractére distinctif, dont le fond paroit toujours au
travers d’un extérieur varié, dont les différentes Modes les
couvrent. C’est ainsi que les deux Sexes chez le Peuple François
ont de l’imagination, du feu, de l’impétuosité ; ils sont vifs,
inconstans, capricieux ; ils sentent beaucoup plus qu’ils ne
pensent ; en amour-propre, ils l’emportent sur tous les autres
Peuples, si l’on en excepte les Espagnols &
les Anglois, qui ne leur en doivent rien là-dessus. La Fontaine,
en parlant de l’orgueil des Espagnols & des François, trouve
plus de folie dans celui des prémiers, & plus de sottise
dans celui des autres. Pour moi, je suis d’un sentiment tout
opposé. La sottise peut être grave & sérieuse, la folie est
d’ordinaire vive & divertissante. Par conséquent, celle-ci
simpatise merveilleusement bien avec la vanité des François,
& celle-là est fort du ressort de l’orgueil Espagnol. Pour
l’amour-propre Anglois, il est insolent ; & l’insolence est
un mêlange de sottise, de folie, & de férocité. Le Beau-Sexe
François, en conséquence de l’amour-propre qui lui est naturel,
aime extrêmement le point d’honneur, faux ou véritable, &
tel qu’il sort des mains de la Mode. Ce point-d’honneur veut
qu’une Fille soit sage, à moins qu’elle ne soit d’une qualité si
supérieure, que le qu’en dira-t-on ne fasse que blanchir contre
sa naissance illustre. dit
un Poëte. Elle est sur-tout très pénible pour les Filles
Françoises, & ce seroit un grand hazard, si elles
parvenoient saines & sauves au Port du Mariage, sans la
vigilance des Méres, qui sont les Surveillantes perpétuelles de
la fragilité de leur Enfans. Elles ne sauroient mieux faire,
puisqu’en France une Fille est deshonorée, non seulement pour
une foiblesse formelle, mais encore pour un
petit anacronisme. Une Consommation de mariage un peu prématurée
fait plus de tort à sa réputation, qu’elle n’en recevra de dix
adultéres, dès-que son honneur sera à couvert sous le manteau de
l’Hymenée. Le Mariage, qu’on regarde ailleurs comme une espéce
d’état de servitude pour les Femmes, est véritablement en France
un état de liberté, & même de libertinage. C’est alors
qu’elles ont la bride sur le cou, & qu’elles peuvent courir
dans le Pays de la Galanterie, sans qu’on daigne seulement y
faire réflexion, & qu’elles en soient moins estimées par les
plus honnêtes gens. Pourvu qu’à cinquante ou soixante ans elles
passent un léger vernis de Dévotion sur leur conduite passée, ce
sont des Femmes fort réguliéres, & la médisance auroit tort
d’y mordre. Le Beau-Sexe chez nous est généralement simple, bon,
flegmatique, peu passionné ; mais charitable, & fort porté à
la pitié. Nos Hollandoises ont de l’attachement pour ceux
qu’elles aiment ; & si elles sont coquettes, c’est moins par
naturel, que par une affectation du Bel-Air. Si quelquefois nos
Filles donnent des marques un peu fortes de la fragilité
humaine, il ne faut pas l’imputer à un panchant impétueux, qui
les porte à la Galanterie. Hélas ! les pauvres Enfans ne donnent
dans le Vice, que par une espéce de Vertu. Bonté toute pure,
manque de défiance, & quelquefois un peu de curiosité. On
entend parler de certaines choses, on veut les rectifier, il
n’en faut pas davantage. D’ailleurs, les Méres ne
sont pas attachées aux pas de leurs Filles pour les épier, &
pour les gêner dans leurs actions. Il arrive même parmi les
personnes de quelque distinction, que des Tendrons, dont la
curiosité est encore toute neuve, & par conséquent très
dangereuse, vont toutes seules aux Assemblées, & s’exposent
sans armes aux tendres fadaises des Damoiseaux. Une bonne-foi d’une bien plus grande étendue
régnoit autrefois dans une grande partie de la Nord-Hollande,
& elle a lieu encore, à ce qu’on m’a assuré, dans l’Ile du
Texel. Les Etrangers ne savent pas peut-être, que les Habitans
de la Hollande-Septentrionale sont tout une autre Race de
Hollandois que les autres. Ils sont Frisons d’origine, &
comme ils se marient toujours les uns aux autres, leur ancienne
simplicité, & la forme ancienne de leurs habits sont
toujours demeurés dans leur entier. Tout y est blond, &
assurément il n’y a pas de Pays au Monde où la laideur soit plus
rare. Les mœurs de ces gens sont si différentes de celles des
Hollandois Méridionaux, que le voyage d’une heure fait voir à ces derniers, des choses presque aussi nouvelles
& aussi extraordinaires, que le feroit un Voyage d’Amérique.
Dans ce Pays, où la Simplicité des mœurs n’a pas succombé sous
les richesses, on faisoit autrefois l’amour de la maniére
suivante.
Mr. de la Hontan nous rapporte une pareille
Galanterie, qui est en usage chez les Sauvages de l’Amérique ;
& si je m’en souviens bien, il nous assure qu’elle est
renfermée dans des bornes de sagesse tout aussi étroites.
Citation/Devise
La charge
la plus difficile Est celle de Fille d’honneur,
Utopie
Parmi les Bourgeois, l’Empire de
Tendre est un Pays encore tout autrement uni. Il n’y a ni
ronces, ni épines, tout s’y fait de la meilleure foi du
monde. Une pauvre Enfant, qui ne sait que coudre, filer
& faire la cuisine, est priée à une Nôce. Elle y va sans
la Maman, avec toute la confiance possible : elle y trouve
un Galant tout prêt, les Messieurs s’enivrent, les Belles se
grisent tout au moins, & malgré cela les choses se
passent d’ordinaire en tout bien & en tout honneur. Le
lendemain des Nôces seroit un jour encore bien plus scabreux
pour des Filles d’une autre trempe, si elles étoient
attaquées par de jeunes gens plus entreprenans & plus
vifs que nos Bourgeois. C’est alors que toute la Noce se met
d’ordinaire deux à deux dans des Chaises roulantes : voiture
si fragile & si facile à verser, que cela seul feroit
trembler les Méres d’un autre Pays pour l’honneur de leurs
Filles. Les nôtres s’en tirent d’ordinaire brayes nettes ;
& dans ces sortes de parties, une jeune Nymphe est plus
en danger de se casser bras ou jambe, que de faire quelque
brêche à son honneur. C’est dans ces voitures,
sujettes à la culbute, que toute la bande joyeuse se
transporte à quelque village, où les occasions se
trouveroient sous les pas de Galans un peu fins & plus
inventifs ; & l’on revient quelquefois bien avant dans
la nuit, sans que les Mamans ayent la moindre inquiétude sur
les avantures de leurs jeunes Poulettes. Pour peu que ces
derniéres soient jolies, elles manquent rarement de gagner
un Amant dans ces sortes d’occasions. Il vient faire
réguliérement la cour à sa Belle entre chien & loup ; on
laisse les pauvres Enfans seuls ; & avec tout cela, il
faut que la Nature se déclare d’une maniére bien forte &
bien brusque, pour que les deux parties songent à la moindre
malice.
Niveau 3
« Le Galant attendoit le
tems que sa Maîtresse étoit au lit. Il se glissoit alors
adroitement dans la maison, dont la Belle avoit eu soin de
laisser la porte entr’ouverte. Il entroit dans sa chambre,
& s’asséyoit à côté du lit ; & de cette maniére il
contoit ses petites raisons à l’Objet de sa tendresse.
Lorsque sa passion avoit commencé à faire quelque progrès
dans le cœur qu’il attaquoit, on lui permettoit de se mettre
sur le lit, pour débiter ses fleurettes plus à son aise ;
& c’étoit une marque certaine qu’il étoit tout-à-fait en
grace, quand on lui accordoit la faveur d’être entre les
deux couvertures. Si l’on en doit croire la tradition, tout
cela se faisoit dans les régles les plus austéres du Devoir.
Le Pére & la Mére ne l’ignoroient pas, & le Galant
attendoit la sainte autorité de l’Hymenée, pour passer
d’entre les deux couvertures entre les deux draps. Si un
Homme avoit poussé l’immodestie jusqu’à violer le droit de
l’Hospitalité chez une Fille qui le mettoit dans une
situation si commode pour faire l’amour, on le regardoit
comme un infame, indigne d’être allié à une Famille
d’honneur. »
1L’Auteur n’ayant point fait d’abord de Préface à son Ouvrage, il en fit ici une pour en tenir lieu aux Bagatelles précédentes, & la data du 5. Septembre 1718. Nous l’avons mise dans cette édition à sa place naturelle, ainsi il n’y a point ici d’interruption de date, comme on pourroit le croire, si on en examinoit la suite.
