La Bagatelle: XXXIV. Bagatelle
Permalink: https://gams.uni-graz.at/o:mws.3749
Livello 1
XXXIV. Bagatelle.
Du Lundi 29. Août 1718.
Livello 2
Metatestualità
Lettre à l’Auteur de la
Bagatelle.
Livello 3
Lettera/Lettera al direttore
« Vous savez qu’il n’y a
jamais eu de Siécle si fertile en Auteurs, que celui, où
nous vivons. Vous savez encore, qu’il s’en faut beaucoup
que tous ces Auteurs ne soient habiles gens, quoique
plusieurs d’entr’eux s’imaginent qu’Ecrire, & être
Habile, soit à peu près la même chose. Les plus modestes
d’entre les Ecrivains qui n’ont point de vocation pour
leur métier, laissent les Matiéres graves &
sérieuses à ceux d’entre leurs Confréres, qui sur une
capacité tout aussi modique que la leur, fondent un
orgueil beaucoup plus grand. Pour eux, ils se contentent
de donner au Public des Nouvelles & des
Historiettes, qui ne consistent qu’en quelques Avantures
mal cousues ensemble, & décrites comme il plaît à la
Fortune. Le stile est une chose dont ils n’ont pas la
moindre idée, & cependant ils vous diront que leur
stile est cavalier, & qu’ils écrivent comme ils
parlent : ce qui bien souvent est très certain. Mon dessein n’est pas de trouver à redire à
leur conduite. Chacun peut employer son tems comme il le
trouve à propos ; & d’ailleurs ce ne sont pas ces
sortes de productions qui réussissent le moins bien. Le
Sieur Roger va réimprimer Gongam, & l’on m’a assuré
qu’il mettra dans le frontispice, Gongam, quatriéme
Edition à la honte du Genre-humain. Tout ce que je
trouve à redire aux Ouvrages des Auteurs qui ignorent ce
que c’est que Choix de Mots & Périodes, c’est que
leurs Livres sont d’ordinaire précédés d’une Dédicace,
souvent infiniment plus mauvaise que le Livre. Cela est
naturel. Il est plus difficile de bien tourner un
compliment, que de dire qu’Iris a les yeux noirs,
grands, & à fleur de tête, la bouche petite, la
gorge la plus belle du monde, & que son habit est de
gaze verte à fond d’argent. Cependant, la Dédicace est
d’ordinaire la plus importante partie d’un Livre, &
j’ose soutenir qu’il y a plus d’Ouvrages faits pour les
Dédicaces, qu’il n’y a de Dédicaces faites pour les
Ouvrages. Je me souviens qu’un jour un Auteur vint me
présenter une de ces Piéces, pour en avoir mon
sentiment. Il fallut la lire tout, haut, & je crus
que mes poûmons étoient ruïnés à jamais de cette
affaire. J’avois beau chercher un endroit pour reprendre
haleine, il n’y avoit pas moyen ; parce que
dans six mortelles pages il y avoit force virgules,
& pas un seul point. Comme je suis le meilleur homme
du monde, & que j’aime mieux prendre quelque chose
sur ma sincérité, que choquer ame vivante, je me
contentai de rendre le cahier, & de dire
doucereusement, que cela étoit parfaitement bien lié.
Livello 4
Dialogo
Je suis ravi, me
répondit l’Auteur, que vous vous en soyez apperçu,
& vous ne sauriez croire la peine qu’il m’en a
couté pour mettre toute ma Dédicace dans une seule
période.
Je trouvai dans la même Piéce un autre défaut
encore plus considérable : c’est que faute de connoître
la propriété & la force des mots, mon pauvre
Ecrivain chantoit pouille à son Mécéne, dans le tems
qu’il avoit la meilleure intention du monde de lui
donner de l’encensoir au travers du nez. Pour remédier à
de pareils abus, j’ai cru rendre un service considérable
à la Republique des Lettres, en établissant chez moi une
Manufacture de Dédicaces, que je donnerai à un prix fort
raisonnable. Je puis dire sans vanité, que je suis plus
propre que personne à bien exécuter un pareil projet ;
depuis mon enfance jusqu’à l’âge de soizante & dix
ans, j’ai fait ma nourriture ordinaire de lait, de miel
& de sucre, & je n’ai guéres bu que de
l’hidromel & du vin de Canarie. Comme les alimens
influent beaucoup sur le tempérament, mon humeur &
mon esprit ont acquis par-là une douceur
inépuisable. Depuis que je me connois, je n’ai jamais
rien blâmé, & semblable à Titus, je renvoie tous
ceux à qui je parle, contens d’eux-mêmes & de moi.
D’ailleurs, j’ai hanté la vieille Cour, où toute la
conversation n’étoit qu’un commerce réglé d’éloges.
J’avertis ici les Auteurs qui pourroient avoir besoin de
mon petit négoce, que je ne vendrai pas ma marchandise,
pour ainsi dire, à l’aune, mais seulement pro rato de
l’étoffe que j’y mets, & de la forme que je lui
donne. Par exemple, il me faut un écu, d’un Éloge où il
n’entre que de la sagesse, de la bonne conduite, &
de la piété. Quand j’employerai le Savoir, les
Belles-Lettres, le Grec, la Poësie, & autres
ingrédiens de cette nature, il me faudra un ducat. Si je
mets en œuvre l’esprit, les agrémens, la beauté &
les bonnes fortunes, ce n’est pas trop de quatre
ducatons, ce me semble. Il me faut le double pour la
valeur, l’intrépidité, la grandeur d’ame, la
magnanimité, & autres vertus héroïques lardées de
siéges & de batailles ; & en en réunissant tous
ces ingrédiens dans un même Eloge, ce qui fait
proprement la Dédicace qu’il faut pour une Tête
Couronnée, je crois être fort raisonnable en ne
demandant que dix livres sterling. On doit bien
remarquer, que je n’ai parlé jusqu’ici que d’Eloges
sérieux & directs. Pour ceux qui sont
gais & badins, j’exige un cinquiéme de plus ; &
quant aux louanges indirectes, qui semblent n’y pas
toucher seulement, & qui pourtant se glissent avec
adresse dans le cœur de ceux qui font profession
d’abhorrer l’encens, on doit me les payer au double,
parce qu’en conscience il m’en coûte quatre fois plus de
travail. Quelques Auteurs pourroient être éloignés de me
donner leur chalandise, par la crainte que je ne sois
assez indiscret pour découvrir au Public leur Mécéne,
avant que leurs Livres soient en état de paroître, ce
qui ôteroit à leurs Dédicace le prix de la nouveauté.
Mais ils peuvent se tranquilliser là-dessus, je n’ai que
faire de savoir le nom, ni les qualités personnelles de
ceux qu’on me donne à louer ; il suffit de me dire de
quel sexe ils sont, de quel âge, & de quelle
profession ; s’ils sont mariés, & s’ils ont des
enfans, &c. Je sai d’abord quelles cajolleries
ouvrent la bourse d’un Banquier, d’un Conseiller, d’une
Précieuse ; & il faut une avarice bien obstinée,
& bien endurcie pour qu’un Auteur ne gagne pas
quelque chose sur la marchandise que je lui fournis.
J’ai déja un assortiment complet de Dédicaces pour
Hommes, depuis le Trône, jusqu’à la Boutique : il y en a
un autre sur le métier pour Femmes ; il sera fait dans
peu de jours, j’y mettrai la derniére main. Vous devez
savoir encore, que les Curieux trouveront
dans mon arriére-boutique, quelque Dédicaces
assaisonnées de traits de satire. J’avoue qu’elles sont
un peu chéres, je ne saurois les donner à moins de dix
pistolles la piéce ; mais en récompense, je renonce au
partage du gain qu’on tire d’ordinaire de ces sortes de
productions d’Esprit. » Je suis, &c. Jean de
Reglisse.
Livello 2
Metatestualità
Lettre à l’Auteur de la
Bagatelle.
Livello 3
Lettera/Lettera al direttore
« Vous savez qu’il n’y a
jamais eu de Siécle si fertile en Auteurs, que celui, où
nous vivons. Vous savez encore, qu’il s’en faut beaucoup
que tous ces Auteurs ne soient habiles gens, quoique
plusieurs d’entr’eux s’imaginent qu’Ecrire, & être
Habile, soit à peu près la même chose. Les plus modestes
d’entre les Ecrivains qui n’ont point de vocation pour
leur métier, laissent les Matiéres graves &
sérieuses à ceux d’entre leurs Confréres, qui sur une
capacité tout aussi modique que la leur, fondent un
orgueil beaucoup plus grand. Pour eux, ils se contentent
de donner au Public des Nouvelles & des
Historiettes, qui ne consistent qu’en quelques Avantures
mal cousues ensemble, & décrites comme il plaît à la
Fortune. Le stile est une chose dont ils n’ont pas la
moindre idée, & cependant ils vous diront que leur
stile est cavalier, & qu’ils écrivent comme ils
parlent : ce qui bien souvent est très certain. Mon dessein n’est pas de trouver à redire à
leur conduite. Chacun peut employer son tems comme il le
trouve à propos ; & d’ailleurs ce ne sont pas ces
sortes de productions qui réussissent le moins bien. Le
Sieur Roger va réimprimer Gongam, & l’on m’a assuré
qu’il mettra dans le frontispice, Gongam, quatriéme
Edition à la honte du Genre-humain. Tout ce que je
trouve à redire aux Ouvrages des Auteurs qui ignorent ce
que c’est que Choix de Mots & Périodes, c’est que
leurs Livres sont d’ordinaire précédés d’une Dédicace,
souvent infiniment plus mauvaise que le Livre. Cela est
naturel. Il est plus difficile de bien tourner un
compliment, que de dire qu’Iris a les yeux noirs,
grands, & à fleur de tête, la bouche petite, la
gorge la plus belle du monde, & que son habit est de
gaze verte à fond d’argent. Cependant, la Dédicace est
d’ordinaire la plus importante partie d’un Livre, &
j’ose soutenir qu’il y a plus d’Ouvrages faits pour les
Dédicaces, qu’il n’y a de Dédicaces faites pour les
Ouvrages. Je me souviens qu’un jour un Auteur vint me
présenter une de ces Piéces, pour en avoir mon
sentiment. Il fallut la lire tout, haut, & je crus
que mes poûmons étoient ruïnés à jamais de cette
affaire. J’avois beau chercher un endroit pour reprendre
haleine, il n’y avoit pas moyen ; parce que
dans six mortelles pages il y avoit force virgules,
& pas un seul point. Comme je suis le meilleur homme
du monde, & que j’aime mieux prendre quelque chose
sur ma sincérité, que choquer ame vivante, je me
contentai de rendre le cahier, & de dire
doucereusement, que cela étoit parfaitement bien lié.
Je trouvai dans la même Piéce un autre défaut
encore plus considérable : c’est que faute de connoître
la propriété & la force des mots, mon pauvre
Ecrivain chantoit pouille à son Mécéne, dans le tems
qu’il avoit la meilleure intention du monde de lui
donner de l’encensoir au travers du nez. Pour remédier à
de pareils abus, j’ai cru rendre un service considérable
à la Republique des Lettres, en établissant chez moi une
Manufacture de Dédicaces, que je donnerai à un prix fort
raisonnable. Je puis dire sans vanité, que je suis plus
propre que personne à bien exécuter un pareil projet ;
depuis mon enfance jusqu’à l’âge de soizante & dix
ans, j’ai fait ma nourriture ordinaire de lait, de miel
& de sucre, & je n’ai guéres bu que de
l’hidromel & du vin de Canarie. Comme les alimens
influent beaucoup sur le tempérament, mon humeur &
mon esprit ont acquis par-là une douceur
inépuisable. Depuis que je me connois, je n’ai jamais
rien blâmé, & semblable à Titus, je renvoie tous
ceux à qui je parle, contens d’eux-mêmes & de moi.
D’ailleurs, j’ai hanté la vieille Cour, où toute la
conversation n’étoit qu’un commerce réglé d’éloges.
J’avertis ici les Auteurs qui pourroient avoir besoin de
mon petit négoce, que je ne vendrai pas ma marchandise,
pour ainsi dire, à l’aune, mais seulement pro rato de
l’étoffe que j’y mets, & de la forme que je lui
donne. Par exemple, il me faut un écu, d’un Éloge où il
n’entre que de la sagesse, de la bonne conduite, &
de la piété. Quand j’employerai le Savoir, les
Belles-Lettres, le Grec, la Poësie, & autres
ingrédiens de cette nature, il me faudra un ducat. Si je
mets en œuvre l’esprit, les agrémens, la beauté &
les bonnes fortunes, ce n’est pas trop de quatre
ducatons, ce me semble. Il me faut le double pour la
valeur, l’intrépidité, la grandeur d’ame, la
magnanimité, & autres vertus héroïques lardées de
siéges & de batailles ; & en en réunissant tous
ces ingrédiens dans un même Eloge, ce qui fait
proprement la Dédicace qu’il faut pour une Tête
Couronnée, je crois être fort raisonnable en ne
demandant que dix livres sterling. On doit bien
remarquer, que je n’ai parlé jusqu’ici que d’Eloges
sérieux & directs. Pour ceux qui sont
gais & badins, j’exige un cinquiéme de plus ; &
quant aux louanges indirectes, qui semblent n’y pas
toucher seulement, & qui pourtant se glissent avec
adresse dans le cœur de ceux qui font profession
d’abhorrer l’encens, on doit me les payer au double,
parce qu’en conscience il m’en coûte quatre fois plus de
travail. Quelques Auteurs pourroient être éloignés de me
donner leur chalandise, par la crainte que je ne sois
assez indiscret pour découvrir au Public leur Mécéne,
avant que leurs Livres soient en état de paroître, ce
qui ôteroit à leurs Dédicace le prix de la nouveauté.
Mais ils peuvent se tranquilliser là-dessus, je n’ai que
faire de savoir le nom, ni les qualités personnelles de
ceux qu’on me donne à louer ; il suffit de me dire de
quel sexe ils sont, de quel âge, & de quelle
profession ; s’ils sont mariés, & s’ils ont des
enfans, &c. Je sai d’abord quelles cajolleries
ouvrent la bourse d’un Banquier, d’un Conseiller, d’une
Précieuse ; & il faut une avarice bien obstinée,
& bien endurcie pour qu’un Auteur ne gagne pas
quelque chose sur la marchandise que je lui fournis.
J’ai déja un assortiment complet de Dédicaces pour
Hommes, depuis le Trône, jusqu’à la Boutique : il y en a
un autre sur le métier pour Femmes ; il sera fait dans
peu de jours, j’y mettrai la derniére main. Vous devez
savoir encore, que les Curieux trouveront
dans mon arriére-boutique, quelque Dédicaces
assaisonnées de traits de satire. J’avoue qu’elles sont
un peu chéres, je ne saurois les donner à moins de dix
pistolles la piéce ; mais en récompense, je renonce au
partage du gain qu’on tire d’ordinaire de ces sortes de
productions d’Esprit. » Je suis, &c. Jean de
Reglisse.
Livello 4
Dialogo
Je suis ravi, me
répondit l’Auteur, que vous vous en soyez apperçu,
& vous ne sauriez croire la peine qu’il m’en a
couté pour mettre toute ma Dédicace dans une seule
période.
