La Bagatelle: XXXIII. Bagatelle
Permalink: https://gams.uni-graz.at/o:mws.3748
Livello 1
XXXIII. Bagatelle.
Du Jeudi 25 Août. 1718.
Metatestualità
Suite de mes Réflexions
en faveur de la Royauté Héréditaire.
Metatestualità
Suite de mes Réflexions
en faveur de la Royauté Héréditaire.
Livello 2
Le Peuple ne penseroit pas plus
avantageusement du Roi Electif, dont j’ai fait mention dans ma
précédente Bagatelle, qu’il ne pense de lui-même. Plusieurs
d’entre les Sujets pourroient être d’une plus haute naissance
que ce Prince, & ne verroient pas de trop bon œil que leurs
Concitoyens eussent donné au mérite, ce qui étoit dû à la
qualité. Qui pis est, tout le Corps du Peuple regarderoit ce Roi
comme l’ouvrage de ses mains, & ne seroit pas
assez fou pour se prosterner devant une idole qu’il auroit
érigée lui-même. Ils se mettroient insolemment en tête, que leur
Prince est fait pour eux, & qu’ils ne sont pas faits pour
lui. Dès-qu’ils verroient la moindre apparence que la Cour
voudroit empiéter sur leurs Droits fondamentaux, ils perdroient
le respect, ils se cabreroient contre l’Autorité Royale, sans se
mettre en peine des raisons d’Etat & des rafinemens
Politiques, qui peuvent porter un Prince à agir avec quelque
espéce d’irrégularité. Outre tous ces desordres affreux, les
Sujets dont nous parlons, se trouveroient dans la tranquillité
& dans l’abondance ; situation, qui contribue plus que toute
autre à la ruine d’un Etat. Des Hommes qui se croient d’une
nature aussi excellente que leur Roi, qui sentent leur fierté
entretenue & renforcée par la Liberté & par l’Opulence,
doivent de nécessité aller de la Liberté au Libertinage. Ils
s’ingéreroient à se porter pour Juges des actions du Roi ; &
sa tête même en pourroit répondre, si par la foiblesse attachée
à la Nature humaine, il faisoit un faux pas un peu considérable.
Ce qu’il y a de plus dangereux dans une pareille Royauté, c’est
qu’il est impossible que le Droit Divin des Rois y soit reconnu
& respecté comme il faut. Ceux qui font leur Roi ce qu’il
est, ne se persuaderont pas facilement qu’il leur est donné par
la direction particuliére de la Providence, pour entrer sur la
Terre dans tous les Droits de la Divinité. Je sai
de reste, qu’il y a des Rationalistes & des Républicains,
qui se moquent du Droit Divin des Rois, & qui ne les croient
apellés au Trône par la Providence, que de la même maniére dont
un Savetier est apellé à rapetasser de vieux souliers. Mais la
seule bassesse d’une pareille comparaison, suffit pour tourner
en ridicule une opinion si injurieuse aux Têtes Couronnées.
Posons donc comme un principe incontestable, que les Rois sont
tels par la Grace de Dieu ; que tout est perdu, dès-qu’on sappe
le Droit Divin des Souverains, & qu’on leur refuse
l’Obéissance Passive. Ce Droit est à l’abri de tout
raisonnement, & de toute insolence, dans la plupart des
Royaumes Héréditaires. Un Monarque, Fils de plusieurs Monarques,
ne doit rien à son Peuple ; il doit sa Majesté à sa naissance,
& l’on voit bientôt qu’effectivement il est né pour donner
la Loi. La prémiére idée qui s’empare de son esprit, c’est qu’il
est Roi, ou qu’il doit l’être. Il est bien vrai que dans son
enfance on lui donne quelques instructions, qu’on lui inculque
quelques préceptes qui le regardent comme le reste des Hommes.
Mais tout cela ne sert qu’à exercer sa mémoire, sans avoir rien
à démêler avec ses sentimens, qui se réglent plus sur des
actions que sur des paroles. Les plus grands Seigneurs
s’humilient devant le jeune Monarque, & lui baisent la
petite main ; ils sont au guet d’un petit souris, ou d’un signe
de tête favorable, & ils ne manquent pas d’être en extase
dès-qu’ils l’ont obtenu. Tout ce qui l’environne
retentit de son esprit, de son jugement, de sa beauté, de son
adresse : à peine lâche-t-il une parole, qu’un commentaire tout
prêt y fourre de la finesse & de la vivacité. Le bon-mot va
de la Cour à la Ville, & bientôt il fait la pointe de vingt
Sonnets & de cent Madrigaux. Dès-que le jeune Prince est
parvenu à un âge viril, & qu’il se voit assis sur le Trône
de ses Ancêtres, le moyen qu’il se mette dans l’esprit qu’il est
Homme, ou qu’il l’ait jamais été ? Il est Roi, & il a été
Altesse Royale ; c’est tout ce qu’il sait, & c’est tout ce
dont il se souvient. Si ses Péres ont eu assez de foiblesse pour
souffrir quelque vuide dans le Despotisme, il ne manquera pas de
le remplir ; & pourquoi ne le feroit-il pas ? Des gens
graves & savans lui disent tous les jours, qu’il est de la
nature de la Royauté d’être despotique, & que c’est un Crime
de Léze-Majesté de le révoquer en doute. Un tel Monarque aura
surtout grand soin de rogner les ailes de ses Sujets, en les
arrachant à une vie trop aisée, & en leur ôtant les biens
superflus. Dans le fond, c’est arracher l’épée de la main d’un
Furieux. Ne vaut-il pas infiniment mieux, qu’un Peuple mange
tranquilement du pain noir, & qu’il porte des sabots, que de
devenir remuant & séditieux par une dangereuse abondance ?
On m’objectera peut-être, qu’il peut arriver de-là que le Trône
ne sera occupé que par des Rois semblables à ceux qui dans les
Fables d’Esope régnérent successivement sur les
Grenouilles : le premier étoit une Buche, & l’autre une
Cicogne, qui croquoit ses Sujets, pour peu que le cœur lui en
dît. Le prémier de ces cas n’est pas dangereux. Qu’importe qu’un
Souverain ne soit qu’un imbécille ? Il trouvera des Favoris qui
gouverneront pour lui, & qui feront comme s’il gouvernoit
lui-même. L’autre cas est un peu plus scabreux ; mais c’est un
malheur que toute la Prudence humaine ne sauroit ni prévoir, ni
éviter. Tout ce qu’il y a à faire, c’est de plier les épaules,
de doubler la dose de l’Obéissance passive, d’adorer la verge
qui vous châtie, de ramper du mieux que vous pourrez, de donner
les plus beaux noms aux vices de votre Souverain ; enfin, de
faire tous vos efforts pour n’être pas mangé du-tout, ou du
moins pour être mangé des derniers. Ce qui doit soutenir &
consoler de bons Sujets dans cet état malheureux, c’est l’idée
que dans une autre vie, la Divinité leur tiendra compte de la
patience avec laquelle ils se sont soumis aux violences &
aux injustices de celui à qui il avoit confié son autorité sur
la Terre. Il me reste encore d’excellentes choses à dire sur les
avantages considérables qui découlent de la Royauté Héréditaire.
Mais comme je n’écris que pour amuser, sans songer à instruire,
& que la variété est l’ame de mes Bagatelles, je continuerai
dans la suite à traiter cette matiére intéressante ; &
l’Ordinaire prochain je vous communiquerai une Lettre qui m’a
été envoyée, dont plusieurs de mes Lecteurs
pourront tirer de très grands usages.
