Metatextualité
Qui ne sait que le Discours que
nous avons vu dans le Cahier précédent, n’est autre chose
que le jargon ordinaire de certains vieux Barbons, qui,
accoquinés à un certain train de vie, prennent leurs
habitudes pour autant de principes fondamentaux du
raisonnement ; & qui, pour me servir d’une expression de
Térence, prӕterquam quod ipsi faciunt, nihil rectum putant.
Plusieurs Philosophes Moraux ont été à la découverte des
sources de cette sotte Opinion ; & ils ont trouvé, qu’un
Vieillard n’est admirateur de ce qui s’est passé dans sa
jeunesse, que parce qu’il étoit alors en état d’y jouer lui-même
son rôle. Il n’en est pas ainsi, quand il considére les Maximes
qui sont à présent en vogue, & les sources d’où nos
Jeunes-gens tirent toute leur félicité. Il n’y sauroit puiser
lui-même, & c’est pour cette raison que ces sources lui
paroissent séches & bourbeuses. Un Homme d’âge, qui a été
galant dans sa jeunesse, ne manque jamais de préférer la vieille
maniére de faire l’amour, à la nouvelle. Il ne trouve rien de
plus agréable, que de perdre absolument l’esprit
pour une Maîtresse, qui, par une fierté affectée, se tient sur
la défensive pendant longtems, & qui ne céde la victoire
qu’après l’avoir vendue bien cher. D’où vient ? c’est qu’il se
rapelle dans l’esprit quelques victoires, qu’il obtint jadis
ainsi, & qui le dédommagérent de mille extravagances
amoureuses, & d’autant d’idolâtries efféminées.
Utopie
Ce même Barbon ne trouve rien de
satisfaisant dans la noble franchise qui régne à présent
dans l’Empire du Tendre. Il ne trouve que de la brutalité
dans les airs cavaliers des Galans, & dans la facilité
des Belles, que les premiers attaquent avec confiance, &
dont les autres d’ordinaire se rendent maîtres sans coup
férir. La raison de son dégoût, c’est que cette Mode ne le
regarde pas, & qu’il n’est pas en état d’aprendre par sa
propre expérience, que la variété de plusieurs triomphes
aisés a ses délices, aussi-bien qu’une seule victoire
obtenue avec peine, & dont la jouissance ne vaut pas la
plupart du tems, les extravagances & les amertumes par
lesquelles on y est parvenu.
Je veux bien croire que
nos bons Ancêtres, s’ils revenoient au monde, auroient beaucoup
de peine à se reconnoître dans Messieurs leurs Neveux, &
qu’ils seroient surpris de trouver les choses sur un tout autre
pié qu’ils ne les ont laissées. Mais avec tout le respect que je
dois à leurs manes rustiques, il me paroit que leur surprise
seroit très mal fondée. Il ne faut pas s’en étonner
pourtant. Dans leur Siécle, l’instinct qui conduisoit ce Peuple,
étoit mâle, vigoureux, ferme ; mais nullement pénétrant &
examinateur. La saine Philosophie n’étoit pas encore connue.
Au-lieu qu’à présent, les Bataves sont gouvernés par un instinct
délicat, poli, curieux, & aprochant de ce Génie
Philosophique, qui renvoie la surprise & l’admiration dans
le Pays de l’Ignorance. En effet, la surprise de ses manes
grossiers ne viendroit que d’une crasse ignorance. Nos mœurs
sont changées, il est vrai ; nos villes ne le sont pas moins ;
l’un n’est pas plus surprenant que l’autre. Il n’y a rien au
monde de plus aisé, que d’en convaincre un homme un peu attentif
à ses plaisirs, c’est-à-dire, à son véritable intérêt. Je pose
d’abord pour principe une Vérité incontestable : c’est qu’il y a
une certaine doze fixe de ce qu’on apelle Vertus & Vices,
répandue dans les mœurs du Genre-humain. Cette doze se condense
dans un Pays, à mesure qu’elle se raréfie dans l’autre, sans
qu’elle perde jamais quelque chose de sa masse générale. Il en
est comme de la Matiére, qui, inaltérable dans sa nature &
dans sa masse générale, circule dans l’Univers sous mille formes
différentes, & dans des quantités toujours variées ; &
qui dépense à former une Gorge Allemande, ce qu’elle gagne en
composant une Taille Espagnole. Or il arrive constamment par une
chaîne naturelle de Causes secondes, qu’une bonne partie de
cette doze de Vertus & de Vices se tourne sur
les Royaumes encore mal affermis, & sur les Républiques
naissantes. La raison en est palpable. La Vertu n’est utile
& digne de nos recherches, que parce qu’elle nous fait
trouver notre intérêt particulier dans l’intérêt général de tous
les Hommes, & sur-tout dans celui de la Société où nous
vivons. Or, dans un Etat encore foible, la liaison de l’intérêt
général & de l’intérêt particulier, ne sauroit échapper aux
yeux les moins clair-voyans. Rome encore au berceau est située
au milieu de Peuples belliqueux, qui aspirent à sa ruïne. Chaque
Bourgeois sent qu’une bataille perdue l’exposera, lui & sa
famille, à la cruauté du Vainqueur ; & il se porte à des
actions d’un courage & d’une fermeté plus qu’humaine, pour
éviter une si terrible catastrophe. Ce même Citoyen s’aperçoit
facilement qu’il est perdu avec l’Etat, si par une sobriété
exacte il ne se borne au nécessaire, pour enrichir le Trésor
public ; & si par la continence & le travail, la
Jeunesse ne se forme un corps sain, robuste, & propre à
fournir aux Expéditions les plus pénibles. Le Point-d’honneur se
met de la partie, & excitant les Concitoyens à une émulation
vive, il leur fait outrer leur devoir, & les détermine à ces
extravagances généreuses, qui souvent ont sauvé un Etat, par la
mort volontaire d’un Particulier, assez avide de réputation,
pour sacrifier son propre intérêt au bien de toute une
République. Mais lorsque cet Etat foible a été pendant quelque tems soutenu par la vigueur d’un petit
nombre de Sujets, & qu’il s’est considérablement agrandi ;
il est à son tour capable de soutenir les Vices des Citoyens,
& il leur permet de se jetter hardiment dans des desordres,
qui ne font à la République aucun tort visible & présent. A
mesure que les Frontiéres se reculent, la liaison des deux
Intérêts s’éloigne des yeux ; & l’on ne se trouve souvent
que plus heureux en son particulier, quand on sappe les
Fondemens du Bonheur public. Sujet d’un Etat riche &
puissant, je me jette à corps perdu dans le faste, dans le luxe,
dans la débauche ; & par ces vices agréables & brillans,
j’excite toute une Nation à marcher sur mes traces. Qu’importe !
la Race présente de mes Compatriotes ne s’en divertira que
mieux, & ce ne seront tout au plus que nos Petits-Fils qui
pâtiront de nos extravagances. Sommes-nous obligés d’étendre
jusques sur l’avenir l’Amour de la Patrie ? Niaiserie toute
pure. Notre Postérité se trouvera dans de malheureuses
circonstances, qui lui feront maudire ses Ancêtres. Qu’elle
fasse comme elle l’entendra, & qu’elle se tire du bourbier
le mieux qu’il lui sera possible.