La Bagatelle: XXX. Bagatelle
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Livello 1
XXX. Bagatelle.
Du Lundi 15. Août. 1718.
Citazione/Motto
Des Animaux le pire,
c’est un Sot
Plein de finesse.
Plein de finesse.
Livello 2
C’est la chute d’un des Rondeaux des
Métamorphoses de Benserade, & elle nous offre un sens aussi
juste que bien exprimé. Il est certain que rien ne fait plus
enrager, qu’un homme qui n’est fin que par un défaut de
jugement. Ce caractére pourtant n’est pas rare, & la Nature
en a été prodigue pour le supplice des honnêtes-gens. Ceux qui
en sont richement doués, font tous leurs efforts pour bannir la
sincérité de la conduite du Genre-humain. A leur fantaisie, il
ne se fait rien dans les voies unies & simples de la Nature,
sur-tout quand les Acteurs jouent un grand rôle sur
le Théâtre de l’Univers. Si un Prince disgracie un de ses
Favoris, ce n’est jamais parce que ce Jouet de la Fortune a dit
ou fait quelque fadaise qui ait déplu au Souverain ; ou parce
que le Prince, par une foiblesse attachée à la Nature humaine,
est dégoûté aujourd’hui de ce qui lui plaîsoit hier. Non, c’est
que le Favori a trahi les Intrigues du Cabinet ; ou bien ils ne
sont brouillés qu’en apparence ; & le Courtisan n’est
disgracié, que pour pouvoir entrer en liaison avec une Cabale
opposée à la Cour, & pour en découvrir les desseins. En un
mot, un Prince ne crache & ne se mouche, que tout cela ne
soit des ruses d’Etat, & des rafinemens de Politique. Ce ne
sont pas seulement ceux qui sont au Gouvernail des Royaumes
& des Républiques, qui ont à souffrir de ces sottes
finesses. Nous autres pauvres Auteurs, qui ne sommes d’ailleurs
que trop malheureux, sans être en bute à ces Commentateurs
ridicules, nous avons beau faire, nous ne pensons jamais ce que
nous disons ; tout ce que nous écrivons, ressemble au Quoi qu’on
die de Trissotin, & nous excitons dans l’esprit d’un Lecteur
raffiné, mille idées mistérieuses, qui ne sont pas dans le
nôtre. Le Livre de Mr. de Crouzas sur l’Education des Gens de
qualité, fournit un bel exemple de la sottise en question.
Quelque Bel-Esprit rafiné s’est imaginé que tout cet Ouvrage
n’est qu’un tissu de Contrevérités, & ce faux jugement a été
presque suivi de tout le monde. Il est pourtant
clair que cet excellent Auteur parle très sérieusement. On n’en
sauroit douter, pour peu qu’on examine avec attention une
démonstration de dix ou douze pages, par laquelle il prouve, que
l’Utilité particuliére de chaque homme, prise dans le sens le
plus grossier, est précisément la même chose que la Vertu. Des
Esprits de la même trempe ont porté des jugemens tout pareils
sur le Commentaire du Chef-d’Oeuvre d’un Inconnu, sur le
Paralléle entre Homére & Chapelain ; & ce qu’il y a de
plus burlesque, c’est que plus d’un bel-Esprit pense à peu près
la même chose sur ce que j’écris à présent. Je ne l’aurois
jamais cru, si je n’y avois été forcé par la preuve du monde la
plus convaincante.
Metatestualità
Voici comment.
Racconto generale
Eteroritratto
Un de ces jours, je reçus la
visite d’un bon Marchand plus que sexagénaire. C’est un
homme de la vieille roche, qui ne donne dans les modes,
qu’autant qu’il faut pour n’être pas entiérement
ridicule. Son bon-sens n’est point gâté par l’étude, ni
son intégrité par la dévotion. Il passe pour avare,
parce qu’il est extrêmement riche, sans se faire un
honneur & un mérite de le paroître. Sa maniére de
vivre, sobre & réguliére, fait que sa vieillesse
peut se passer d’un carosse. Il porte des habits fort
unis, mais il a soin que plusieurs honnêtes-gens ne
soient exposés sans habits à la rigueur de l’hiver. Il
est même homme à gronder sa Servante, de ce qu’elle
emploie une allumette entiére pour mettre
le feu à ses tourbes : mais en récompense, il n’y a
personne dans toute la Hollande, qui distingue davantage
sa charité dans les Collectes publiques qu’on fait pour
les Pauvres.
Metatestualità
Ce bon Vieillard, tel que je
viens de le dépeindre, me parla d’abord de mon Ouvrage.
Livello 3
Dialogo
Des gens, me dit-il, qui se
connoissent en stile, m’ont assuré que c’étoit une
chose démontrée, que cet Ecrit vient de la même
plume qui nous a donné autrefois le Misantrope. Je
n’entre pas là-dedans, parce que je n’ai pas une
idée bien nette des principes sur lesquels ces
Messieurs fondent leurs jugemens. Ce que je crois
bien savoir, c’est qu’il y a dans notre Bagatelle
une Satire d’autant plus utile, qu’elle est couverte
sous une complaisance apparente pour les vices &
pour les extravagances des Hommes. La plupart
d’entr’eux n’ont pas l’esprit de défendre leur cause
aussi-bien que vous ; mais ils seroient bien bêtes
pourtant, s’ils ne sentoient pas combien les raisons
que vous alléguez en leur faveur, sont en
elles-mêmes fausses & ridicules, malgré les
dehors spécieux que vous savez leur ménager. En un
mot, votre maniére d’écrire me plaît & j’ose
vous conseiller de l’exercer sur un sujet aussi
utile que fécond. C’est sur le luxe épouvantable,
& sur les débauches affreuses, qui croissent
comme de l’ivroie, non seulement parmi les Gens de
Cour, mais sur-tout parmi nos Marchands. Bon Dieu!
que les choses sont changées depuis ma jeunesse, où
les Négocians, glorieux de leur profession, ne manquoient jamais d’y élever leurs
Enfans ; ce qui étoit un moyen sûr de maintenir
& les Familles & la République. A présent on
se fait honte d’un métier auquel on doit toute sa
fortune. Dès-qu’on se voit deux ou trois Tonnes
d’Or, on songe à faire de ses Fils autant de petits
Seigneurs ; on les envoie aux Universités, où ils
oublient le sens-commun, sans y rien apprendre qu’à
mépriser leurs Péres, & à dépenser leur bien aux
dépens de leur corps & de leur ame. Cela
s’apelle étudier, & se qualifier pour la
Magistrature. Que diroit ce bon Prince d’Orange,
s’il revenoit au monde ? Lui qui reconnoissoit avec
plaisir pour ses Maîtres, de bons Vieillards, qui,
avant que d’aller à l’Assemblée des Etats, se
rangeoient sous un arbre, pour manger un morceau de
pain & un harang salé. Que diroit-il, s’il
voyoit dans une Famille Marchande Carosse pour
Monsieur, Carosse pour Madame ? Que diroit-il, s’il
y voyoit des Buffets chargés de dix sortes de Vins
exquis, & des Tables accablées de cette variété
de Mets bisarres, dont nous avons obligation au luxe
inventif des Etrangers ? Que diroit-il, s’il voyoit
le Fils d’un Marchand affaissé sous des Habits si
roides d’or ou d’argent, qu’on peut douter s’ils
viennent d’une forge, ou de la boutique d’un
Tailleur ? Faut-il s’étonner après cela, que notre
Commerce aille tous les jours en déclinant ? Et
n’est-il pas naturel que le Luxe perde un Pays, que
la Sobriété a fait naître, & qu’elle a soutenu
contre toutes les Richesses que les cruels Espagnols
ont tirées des entrailles de l’Amérique ?
Metatestualità
Vous verrez dans ma Bagatelle
suivante, ce que je pense du Discours de
ce vieux Radotteur.
