La Bagatelle: XXIX. Bagatelle
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Ebene 1
XXIX. Bagatelle.
Du Jeudi 11. Août 1718.
Ebene 2
Lors qu’une Femme nous dit, qu’elle ne
peut être touchée que par M. S **, ce qu’elle exprime n’est pas
une idée nette & distincte ; mais c’est une
confusion d’images, toute semblable à ce qu’elle sent,
lorsqu’elle croit être touchée. Ce qu’il y a de machinal en
l’Homme, répond avec la même nécessité aux inflexions de la voix
de quelqu’un, que les cordes d’un Instrument de musique
répondent aux doigts, ou à l’archet du Musicien : & les
Femmes dont nous parlons, apellent être touchées, quand entre
les tons de M. S ** & leurs sens il y a une agréable
harmonie. Le Cœur du Beau-Sexe, généralement parlant, est un
Instrument monté sur le ton de la Tendresse : & dès-que la
voix sonore & flexible d’un Prédicateur touche cette corde,
ce cœur sensible roule dans une variété de mouvemens qu’il croit
dévots, parce qu’ils sont produits dans l’Eglise, & par un
Ministre de l’Evangile. Ces mouvemens sont pourtant précisément
les mêmes, que ceux que la Tendresse inspire. Quand un
Prédicateur, d’un ton doux, suppliant, insinuant, conjure son
Auditoire de daigner être heureux, Céliméne sent précisément la
même chose, que quand un Amant lui fait une déclaration d’amour
dans les termes les plus pathétiques que sa passion ou sa
mémoire lui puissent fournir. Si de la Chaire s’élance un ton
élevé, menaçant, foudroyant, le cœur de la Belle répand dans
tout son corps le même petit frisson, qui la saisit quand son
Galant s’emporte contre ses rigueurs avec une tendre brutalité,
qu’il lui dit des injures amoureuses, & qu’il ne la reverra
jamais. Ce n’est donc proprement que le bel
extérieur de cet habile homme qui lui attire l’estime &
l’approbation générale. L’étendue de son génie, la force de sa
raison, & le vrai de son éloquence, ne touchent que ce petit
nombre de personnes qui savent raisonner de leur fond, ou du
moins qui savent suivre de conséquence en conséquence un
raisonnement qu’on leur propose.
La Nature n’a pas prodigué à tout le
monde les talens que nous venons de dépeindre, & qui font
dans l’Eloquence, ce qu’on appelle le grand, le noble, le
sublime. Plusieurs Prédicateurs n’one qu’une voix bornée, leur
geste n’est tout au plus que caressant, &
ils n’ont pas assez de liberté dans le bras, pour le rendre
impétueux, & même tumultueux. Que feront-ils pour se faire
goûter ? Se mettront-ils dans l’esprit d’être solides, simples
& clairs ; de plaîre à deux Auditeurs, & de faire
bâiller tout le reste ? Point du tout. S’ils veulent m’en
croire, ils se tourneront du côté du délicat, du fleuri, &
du gracieux. Tout leur Discours sera un agréable composé
d’Antithéses, de Descriptions, de petites Pensées, de Sentences
de quelque Poëtes, ou de quelque Pére de l’Eglise de l’Edition
de Bouhours. Ils se mettront peu en peine de l’ordre & de la
méthode : car pour en juger, il faudroit écouter les Sermons
d’un bout à l’autre, ce qu’il seroit ridicule d’exiger d’un
Auditoire. De cette maniére, on ne parle point à la raison des
gens, on parle à leur imagination, qui ne manque jamais d’être
fort docile, & de recevoir avec plaisir tout ce qu’on lui
donne de flateur & d’amusant. C’est-là le vrai moyen de ne
pas renvoyer ses Auditeurs à vuide, mais de les enrichir de cinq
ou six belles images, que leur mémoire peut facilement mettre à
part dans chaque Sermon. Comme un Discours de cette nature est
proprement un Recueil de Pensées diverses, il ne demande pas une
attention suivie, dont peu d’hommes sont capables. Un Auditeur a
toujours du tems de reste, pour donner un peu carriére à son
imagination & à ses sens ; il n’a qu’à écouter
de tems en tems, pour profiter d’une belle Pensée, ou d’une
Phrase délicate. D’ailleurs, il y a toujours des signaux
auxquels un homme d’esprit peut reconnoître que le Ministre va
dire quelque chose de joli ; il en avertit d’ordinaire, en
crachant ou en toussant, en quoi il est suivi de tout
l’Auditoire ; & il annonce la finesse de ce qui va suivre,
en adoucissant sa voix, & en la mettant sur le ton de la
minauderie.
Metatextualität
Pour confirmer mes preuves par un exemple, je vous
rapporterai la relation qu’un honnête Bourgeois fit un jour
à sa Femme d’un Discours de M. S **.
Ebene 3
Dialog
Eh bien, mon Fils, lui
dit-elle, vous venez d’entendre M. S **, a-t-il fait
merveilles à l’ordinaire ? Ah le grand homme ! il n’y a
que lui qui prêche. Eh ! dites-moi donc quelque chose de
son Sermon, mon Cœur. Que je suis fachée de n’y avoir
pas été ! Le merveilleux Prédicateur ! répliqua le
Mari ; c’est un prodige, cela vous pénétre, cela vous
remue, il ne se peut rien de plus beau. Mais encore, mon
Fils, dites-nous-en quelque cbose, vous le savez si bien
faire. Oh ! très volontiers. Il a pris son Texte dans le
Chapitre... Attendez, cela me reviendra dans l’esprit
tout-à-l’heure, j’y ai mis un pli dans mon Nouveau
Testament. Il nous dit d’abord son exorde d’un ton posé
& lent. Ensuite il vient à sa matiére ; il fait cinq
propositions, oui cinq ou six, je ne sai pas trop bien.
Il vous explique tout cela d’une force, d’une clarté,
cela ne fait pas le moindre petit pli. Après quoi il en
vient à l’application, il cite de beaux passages de
l’Ecriture, il éléve sa voix, il vous
accompagne cela d’un geste magnifique ; il ne se peut
rien de plus beau, demandez à Monsieur.
Dialog
Cela est bien vrai, dit la bonne
Femme, que je suis fachée de n’y avoir pas été !
Metatextualität
Veut-on encore un exemple plus
fort, plus général, & plus concluant ? le voici.
Allgemeine Erzählung
Qui ne connoit point, de
réputation au moins, le Sieur G ***, la honte des Soldats
aux Gardes & des Théatins ? Dans sa qualité de
Prédicateur, comme en toute autre, il paroit à un homme qui
raisonne, aussi digne d’être comparé à l’excellent homme en
question, qu’une décoration de l’Opéra au Château de
Versailles. Aussi n’ai-je garde de comparer ces deux hommes,
qu’on ne devroit pas nommer dans une même page. Je dirai
seulement que G ***, comme un autre Orphée, a eu l’honneur
d’attirer par sa voix tout le Peuple d’une de nos Villes, où
l’on se pique d’être fins Gourmets en matiére de Sermons. Je
sai qu’un malhonnête homme peut être savant, philosophe,
éloquent ; mais il ne s’agissoit rien moins que de tout ce
fatras. G *** est un grand Drolle bien découplé, il a la
voix belle, le geste brillant ; ce qui fondé sur de grands
mots & sur un pompeux galimatias, forme un assemblage
complet de toutes les qualités requises à un grand
Prédicateur.
