La Bagatelle: XXVIII. Bagatelle
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Livello 1
XXVIII. Bagatelle.
Du Lundi 8. Août 1718.
Livello 2
J’ai soutenu dans un de mes petits
Discours, que le Stile délicat convenoit parfaitement bien à
l’Eloquence de la Chaire. Je m’amuserai aujourd’hui à le
prouver, & je ferai voir qu’un Esprit délicat, sur-tout s’il
est en même tems fleuri, doit être regardé comme une des
qualités essentielles d’un Prédicateur. Je sai bien que j’aurai
encore à luter ici contre les Rationalistes, dont les raisons
sur ce chapitre sont assez spécieuses, pour mériter qu’on
préserve les honnêtes-gens des impressions qu’elles pourroient
faire sur eux. Selon ces Esclaves de la Raison,
« il n’y a ni fleurs, ni délicatesse dans les Discours des
premiers Prédicateurs Chrétiens ; il n’y a que des raisons
fortes & sensibles, exprimées dans les termes les plus
convenables, & les plus propres à en faire voir toute
l’évidence. » Ils conviennent, « qu’il n’y a point de matiére
qui ne soit susceptible d’éloquence, & qui même ne gagne
quelque chose par-là : mais chaque sujet demande une sorte
d’éloquence qui lui est propre, & l’on est toujours éloquent
quand on s’exprime en termes clairs, & proportionnés aux
idées qu’on veut faire naître dans l’esprit des autres. Quand
Cicéron plaide pour le Poëte Archias, il est fleuri &
délicat, parce qu’il ne songe qu’à exciter dans l’esprit des
Juges de la bienveillance pour un Poëte. Dans cette vue, il ne
pouvoit mieux faire que de tracer des portraits agréables &
fleuris de la Poësie & des Belles-Lettres. Mais il est fort
éloigné de faire le Bel-Esprit de la même maniére, quand en
plein Sénat il reproche à Catilina les crimes, & ses mauvais
desseins contre la Patrie. Dans cette occasion, son éloquence ne
badine pas ; au contraire, elle s’arme de foudres, pour abbattre
& pour écraser un criminel puissant, & pour défendre la
vie & les biens des Citoyens bien intentionnés. Ce Consul
Romain ne fait pas l’agréable non plus, quand il harangue le
Peuple en faveur de Milon, qui avoit tué un fameux
Scélérat nommé Clodius. Au contraire, il ne songe qu’à de bonnes
raisons, & à les mettre dans tout le jour qu’elles peuvent
emprunter d’une diction mâle & énergique : il va fouiller
dans les principes du Droit Naturel, qui imposent à l’Homme la
plus forte obligation de conserver sa vie, même aux dépens d’un
injuste Aggresseur : il tire des circonstances de l’action, tout
ce qui peut faire voir de la maniére la plus probable, que Milon
a été dans ce cas. Enfin, après avoir fait, tous ses efforts
pour mettre dans les intérêts de l’Accusé la raison des
Auditeurs, il tâche de leur faire souhaiter que les preuves
qu’il a alléguées soient bonnes, en dépeignant d’une maniére
pathétique le mérite de Milon, & les services signalés qu’il
avoit rendus à la Patrie. Si ce grand Orateur en avoit agi
autrement, les Romains n’auroient pas manqué de dire, comme ils
firent dans une autre occasion, où Cicéron faisoit le Bel-Esprit
assez mal à propos : Habemus lepidum Consulem : Notre Consul est
un fort joli Homme. « Si l’on applique ces principes & ces
exemples à l’Eloquence de la Chaire, qui roule sur des matiéres
tout autrement graves & sérieuses, que n’est la mort de
Clodius & la conjuration de Catilina, on verra facilement
qu’il n’y a rien qui choque plus le sens-commun & la
bienséance, qu’un Prédicateur de l’Evangile qui s’amuse à
flatter l’oreille de ceux qu’il doit rendre honnêtes-gens, à
égayer leur imagination, & à la remplir d’idées
agréables & divertissantes ; en un mot, qui ne lit un
passage des Livres Sacrés, que pour badiner là-dessus
agréablement avec son Auditoire, & qui ne donne que des
fleurs à des gens qui ont besoin d’une nourriture solide. »
Voilà ce que j’ai entendu dire plusieurs fois à des
Rationalistes. Vous voyez, Lecteur, que je ne suis pas de ces
disputeurs de mauvaise foi, qui affoiblissent les argumens de
leurs Adversaires, pour les combattre avec avantage. Non, non :
je ressemble à ces preux Chevaliers de l’Amadis, qui trouvant un
felon Géant sans armes, ne profitoient pas de cette bonne
occasion de le pourfendre ; mais qui pour le combattre avec
gloire, attendoient qu’il se fût couvert d’une cuirasse
impénétrable, & qu’il eût armé sa main d’une massue aussi
grosse qu’un mât de Navire. Je fais plus encore, j’aide mes
Ennemis à s’armer de toutes piéces : c’est comme cela que je les
demande, morbleu ! Au fait. J’avoue que le raisonnement que je
viens d’alléguer seroit concluant, s’il n’étoit fondé sur
l’imagination creuse qu’il ne faut qu’être Homme pour savoir
raisonner : imagination dont je crois avoir démontré la fausseté
en plus d’un endroit. Un Prédicateur forme un plan, pose des
principes, en tire des conséquences. Il a beau exprimer tout ce
qu’il dit d’une maniére noble & forte, que veut-on que je
fasse de tout cela, moi qui n’ai point d’ame, & qui par
conséquent ne saurois suivre un raisonnement ?
Comment pourrois-je me plaîre à des Discours qui doivent me
paroître un galimatias perpétuel ? On pourra m’objecter, « que
le plus fameux Prédicateur de toutes ces Provinces, a trouvé le
secret de charmer tous ses Auditeurs Rationalistes, &
autres : cependant il forme un plan, pose des principes, tire
des conséquences, ne perd jamais son sujet de vue, & il fait
tout cela avec une exactitude presque Géométrique. Son éloquence
n’est pas gracieuse, fleurie, puérile ; elle est noble, forte,
pathétique ; elle ne sert qu’à développer ses raisons, & à
les mettre dans toute leur force & dans toute leur beauté ;
elle ne s’échauffe, & ne se permet de grands mouvemens, que
quand la raison doit être déja convaincue, & quand il ne
reste qu’à faire goûter la Vérité au cœur, comme souverainement
aimable & intéressante. » Il n’y a là-rien dont je ne
convienne avec plaisir, & je n’ai garde d’alléguer, pour
énerver cet exemple, une foule de Critiques, qui disent pis que
pendre des Discours de ce Prédicateur, mais qui ne manquent
pourtant jamais d’aller les entendre. Je dirai seulement, que ce
n’est ni la force de la raison, ni l’éloquence qu’on prétend lui
être propre, qui produit cette approbation générale. Cela est si
vrai, qu’ayant demandé un jour à un homme grave, qui venoit
d’entendre un de ces Discours, ce qu’il en pensoit : Bon, me
répondit-il, ce ne sont que des raisonnemens. Ce bon homme
apparemment n’avoit point de goût pour la beauté
de la voix, & pour les agrémens d’une Figure toute aimable,
non plus que pour la Raison. Les autres Auditeurs ne sont pas
bâtis comme cela. Je suis sûr qu’ils n’admirent cet habile
homme, & qu’ils ne se plaîsent à ses Discours, que comme ils
sont charmés d’un Concert de musique, exécuté par des bouches
petites & vermeilles, & par des mains blanches &
pottelées. Rien de plus constant, surtout par raport aux Femmes,
qui m’ont avoué quelquefois, qu’il n’y avoit que M. S ** qui pût
les toucher. Je ne sai pas au juste, si elles étoient assez
folles pour s’imaginer que la Vertu ne seroit pas utile &
aimable, si ce Monsieur n’avoit pas la voix d’un argentin sonore
& pénétrant, s’il n’avoit pas un beau visage & la main
belle. Mais ce que je sai, c’est qu’elles ne concevoient rien
dans ses raisonnemens, & qu’ils ne laissoient pas les
moindres traces dans leur esprit.
Metatestualità
Cette matiére est si féconde, que je suis forcé à y revenir
une autre fois.
