La Bagatelle: XXIII. Bagatelle
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Livello 1
XXIII. Bagatelle.
Du Lundi 21 Juillet 1718.
Livello 2
L’Esprit est quelque chose de fort
estimable, il n’est pas permis d’en douter. Il a été longtems à
la mode dans le Monde, où il a roulé sous mille différentes
figures, car c’est un vrai petit Prothée. Il a une liaison fort
étroite avec ce que j’ai apellé Bagatelle publique ; par
conséquent l’Esprit est une chose sacrée, à laquelle il ne faut
pas toucher. Si pourtant la mode venoit à changer, & si
l’usage se mettoit en tête de rendre le terme d’Esprit odieux,
comme il en a agi à l’égard de celui de Bel-Esprit, il me semble
qu’il seroit aisé de justifier ce changement du Goût public, par
des raisons assez probables. Un homme doué de cette disposition
machinale du cerveau qu’on apelle Esprit, en fait d’ordinaire un
si mauvais usage, qu’il vaudroit infiniment mieux pour lui-même,
& pour ceux qu’il fréquente, qu’il fût le plus sot Animal de
la Terre habitable. Je connois de ces sortes de gens, qui, parce
qu’ils sont spirituels, ont manqué trois ou quatre bons
mariages, & autant de charges, & qui ont renversé leur
propre fortune à grands coups de Bons-Mots. Qu’ils se rendent
malheureux tant qu’ils voudront, c’est leur affaire ; ils
méritent bien d’être punis de leur insolence, pour
ainsi dire, par leurs propres mains. Mais je voudrois bien
savoir pourquoi je dois pâtir moi, de ce qu’un autre a
l’imagination échauffée & pétulante ?
Tous les
Animaux sont en droit d’employer pour leur défense, les armes
que la Nature leur a données. Je voudrois que dans le cas dont
il s’agit, on imitât cet exemple. Les talens sont partagés parmi
les Hommes. Les Gens d’esprit sont d’ordinaire de petits drolles
fluets & délicats ; les Sots au contraire, généralement
parlant, ont des tailles massives, des jambes nerveuses, des
bras vigoureux. Vous vous donnez les airs de me railler,
Monsieur l’Homme d’Esprit, vous m’attaquez avec des armes dont
je ne suis pas muni. Pourquoi trouveriez-vous mauvais que je me
servisse des miennes, & que je repliquasse à chacun de vos
traits d’esprit, par un coup de poing bien appliqué, ou par un
vigoureux coup de pié dans le ventre ?
Eteroritratto
Voyez Lycidas, par exemple ; il se donne les airs
de se produire dans les meilleures compagnies en simple
habit de droguet. Il y voit un Jeune-homme doré comme un
calice, qui lui rend le salut d’une maniére un peu maigre.
Ne voilà-t-il pas mon Gaillard qui se formalise, & qui
se sert de la prémiére occasion qui s’offre, pour tomber sur
la fripperie d’un homme si bien mis, qui a une pomme d’or
massif à sa canne, & un habit brodé d’argent, dont un
moment auparavant toute la compagnie avoit admiré
l’éloquence pathétique ? Il a même des franges d’or à des
gands, qui lui ont coûté plus que ne vaut toute une boutique
d’Esprit. Lycidas pourtant a l’insolence de relever tout ce
que dit cet honnête homme, il le turlupine, il le force à
lui céder le champ de bataille, & tout cela en habit de
droguet. En verité, voilà un scandale des plus crians ! Je
conviens néanmoins, que le bel habit a aussi un peu tort de
son côté : car enfin, une canne avec une pomme d’or
n’empêche pas celui qui la porte, de faire une révérence un
peu raisonnable. Mais ce même Lycidas est un vrai Démon, qui
paroit déclarer la guerre à tous les Sots, quand d’ailleurs
ils auroient les meilleures qualités du monde : & voilà
ce que je trouverois abominable, si je me croyois permis de
faire ici un peu le Rationaliste. Il y auroit un moyen
excellent pour lui faire rengainer son caquet :
moyen très naturel & très efficace, ce me semble.
Fabula
Un Lion attaque un Taureau à coups
de griffes, le pauvre Taureau se laissera-t-il déchirer
patiemment, parce qu’il n’est pas armé de griffes comme
l’agresseur ? Point du tout, il le repoussera à coups de
cornes, & il fera parfaitement bien.
Metatestualità
C’est bien pis encore, quand un Fat spirituel
sait joindre à son talent de railler de vive voix, celui de
remplir de sa malice des Vers passablement bien tournés.
Malheur alors à quiconque ose lui déplaîre, il se voit
bientôt mis en beaux draps blancs ; & pour une légére
offense, quelquefois involontaire, il court souvent risque
de devenir la fable de tout un Peuple, quand il auroit dans
le fond tout le mérite essentiel qui doit faire estimer un honnête-homme. Dans les Vers que je vai vous
communiquer ici, vous verrez un exemple des excès où la
spirituelle malignité de ces Messieurs les porte dans
certaines occasions. Ils furent faits du tems de ma prémiére
jeunesse par un Jeune-homme de mes amis, que je tâchai
en-vain de détourner de l’envie enragée qu’il avoit de
rendre cette Piéce publique.
Livello 3
Metatestualità
Sur une Vieille qui avoit
soufleté un Jeune-homme, à qui on avoit ordonné de
baiser pour ravoir son gage.
Citazione/Motto
Stances
Irregulieres. J’en conviens, la rigueur te
doit être permise : Hormis ta sotte cruauté,
Rien
n’a chez toi, la Belle à tête grise
Les graces de la
nouveauté Si tes rigueurs convenoient à ton âge,
Que
chez toi l’on verroit un merveilleux accord !
Ta
mine, ton esprit, ton cœur, & ton
visage,
Peuvent fort bien passer pour piéces de
raport. Que ta vertu, quoique petite,
Trouve un
asile sûr, Silvie, en ta laideur !
Grace au Ciel ta
trogne maudite,
D’un rempart imprenable entoure ton
honneur. Non, je ne blâme point, vieille
& laide Silvie,
Cette fierté hors de
saison :
Tu fis bien de saisir la douce
occasion
D’être cruelle une fois en ta vie. Je suis
le seul Mortel, par un fatal destin,
Qui de ses
jours osa, quoique d’un cœur revêche,
De ta bouche
affronter l’hideuse & large brêche,
Et de te
baiser eut le hardi dessein. Je dois pourtant m’en
prendre à mon peu de courage,
Si je n’ai point paré
ce soufflet odieux :
Car allant à l’assaut de ton
hideux visage,
Effrayé du péril j’avois fermé les
yeux. Dans le tems que ta main sévére
Alloit si mal
répondre à tes traits surannez,
Je résolus encor de
me boucher le nez :
Mais le soufflet rompit ce
dessein salutaire. Qui diable l’auroit jamais
cru ?
Quelle est donc la raison qui te fit si
cruelle ?
De ce baiser futur le charme
inattendu
T’avoit-il troublé la cervelle? Peut-être
craignois-tu, qu’un odorat trop vif
Ne mît alors en
évidence
Des parfums qu’on te sert le dégoûtant
motif ; Et ce soufflet fut un coup de prudence. Te reposant peut-être sur la foi
De ton
miroir trop véritable,
Tu t’es imaginée, en Femme
raisonnable,
Que vouloir te baiser c’est se moquer
de toi. Ce que je crois un sot caprice,
Est
peut-être une charité :
Peut-être m’as-tu
souffleté,
Pour m’épargner un plus rude suplice. Je
t’aurois desappris, la Belle, à souffleter,
Ton
visage eût senti que j’ai la main fort bonne.
(Le
Beau Sexe me le pardonne,
En t’affrontant on ne peut
l’affronter.) Ce qui pourtant me rendit sage,
Et
contre mon humeur maître de mon chagrin ;
C’est que
ce coup m’ayant infecté le visage,
Je n’avois garde
encor de m’empester la main.
Livello 3
Metatestualità
Sur une Vieille qui avoit
soufleté un Jeune-homme, à qui on avoit ordonné de
baiser pour ravoir son gage.
Citazione/Motto
Stances
Irregulieres.
Rien n’a chez toi, la Belle à tête grise
Les graces de la nouveauté Si tes rigueurs convenoient à ton âge,
Que chez toi l’on verroit un merveilleux accord !
Ta mine, ton esprit, ton cœur, & ton visage,
Peuvent fort bien passer pour piéces de raport. Que ta vertu, quoique petite,
Trouve un asile sûr, Silvie, en ta laideur !
Grace au Ciel ta trogne maudite,
D’un rempart imprenable entoure ton honneur. Non, je ne blâme point, vieille & laide Silvie,
Cette fierté hors de saison :
Tu fis bien de saisir la douce occasion
D’être cruelle une fois en ta vie. Je suis le seul Mortel, par un fatal destin,
Qui de ses jours osa, quoique d’un cœur revêche,
De ta bouche affronter l’hideuse & large brêche,
Et de te baiser eut le hardi dessein. Je dois pourtant m’en prendre à mon peu de courage,
Si je n’ai point paré ce soufflet odieux :
Car allant à l’assaut de ton hideux visage,
Effrayé du péril j’avois fermé les yeux. Dans le tems que ta main sévére
Alloit si mal répondre à tes traits surannez,
Je résolus encor de me boucher le nez :
Mais le soufflet rompit ce dessein salutaire. Qui diable l’auroit jamais cru ?
Quelle est donc la raison qui te fit si cruelle ?
De ce baiser futur le charme inattendu
T’avoit-il troublé la cervelle? Peut-être craignois-tu, qu’un odorat trop vif
Ne mît alors en évidence
Des parfums qu’on te sert le dégoûtant motif ; Et ce soufflet fut un coup de prudence. Te reposant peut-être sur la foi
De ton miroir trop véritable,
Tu t’es imaginée, en Femme raisonnable,
Que vouloir te baiser c’est se moquer de toi. Ce que je crois un sot caprice,
Est peut-être une charité :
Peut-être m’as-tu souffleté,
Pour m’épargner un plus rude suplice. Je t’aurois desappris, la Belle, à souffleter,
Ton visage eût senti que j’ai la main fort bonne.
(Le Beau Sexe me le pardonne,
En t’affrontant on ne peut l’affronter.) Ce qui pourtant me rendit sage,
Et contre mon humeur maître de mon chagrin ;
C’est que ce coup m’ayant infecté le visage,
Je n’avois garde encor de m’empester la main.
