La Bagatelle: XXII. Bagatelle
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Niveau 1
XXII. Bagatelle.
Du Lundi 18. Juin, 1718.
Niveau 2
Récit général
Metatextualité
J’Etois ce matin enseveli dans
cette heureuse indolence, qui fait un agréable milieu
entre veiller & dormir, quand tout d’un coup
quelqu’un ouvrit mes rideaux. C’étoit mon cher Génie,
qui venoit me rendre une seconde visite. Il avoit l’air
content comme un Roi ; toutes ses actions étoient vives,
badines, folâtres. Le petit babillard ne garda pas
longtems le silence, & voici ce qu’il me dit tout
d’une haleine.
Niveau 3
Rêve
Allégorie
Utopie
« Depuis que je ne
vous ai vu, j’ai fait encore un voyage à Paris.
Ah! les aimables choses que j’ai vues. Je vous
avois prédit que les Dames s’y habilleroient
bientôt d’une feuille de Figuier, de Vigne, chacun
selon ses petits besoins. Elles n’en sont pas
encore-là, mais certainement elles y viendront, ou
les Génies ne sont que des bêtes. Je vous donne à
deviner en cent fois, quelle étoffe elles ont
choisie pour se vétir à la légére, & pour
mettre entre elles & les Hommes aussi peu de
distance qu’il est possible, à moins que d’être
absolument in puris naturalibus. C’est de papier
qu’elles s’habillent, mon Cher, mais d’un papier
des Indes si mince, & si fin, qu’en
comparaison de notre papier ordinaire, c’est du
tafetas auprès du velours. Cependant,
de cette étoffe qui approche du rien, elles se
font faire l’habit, la jupe, le jupon & le
fichu. J’ai négligé de m’instruire sur la matiére
dont sont faites leurs chemises, mais il ne faut
pas douter qu’elles ne soient de gaze, ou de la
mousseline la plus déliée ; & sur ce pié-là,
il est apparent qu’un de leurs habillemens
complets, ne pése tout au plus qu’une douzaine
d’onces. Quelles charmantes scénes cette nouvelle
Mode ne fournira-t-elle pas, de quels jolis contes
n’enrichira-t-elle pas la Chronique scandaleuse ?
Les Dames ne feront pas d’abord réflexion à la
nature de l’étoffe dont elles sont environnées.
Les Petits-Maîtres aiment à parler d’action, &
sont des gesticulateurs fort déterminés. D’un
autre côté, le papier est fort sujet à être
chiffonné par l’attouchement, & à garder
certains plis, dont il sera aisé de tirer
certaines conjectures. Mais comme cet habit n’est
pas d’une grande dépense, les Dames auront bien la
précaution d’en avoir une trentaine de réserve,
& pour trois ou quatre mois d’Eté, ce ne sera
pas trop. De cette maniére-là, cette étoffe
indiscréte ne donnera pas longtems à rire aux
Médisans. Le désordre sera bientôt réparé, &
le lendemain de l’avanture, l’honneur de la Belle
enveloppé de papier tout fin neuf, ne fera pas le
moindre petit pli. Un autre effet très avantageux
de cette nouvelle invention, c’est qu’elle bannira
de Paris toutes les petites façons, auxquelles
s’assujettissent encore certaines
Beautés mal aguerries, qui n’ont pas encore
attrapé, comme il faut, les maniéres de la Cour.
Pour comprendre ce que je veux dire, imaginez-vous
un jeune Cavalier qui sait son monde, dans un
prélude de bonne fortune, avec une jolie Femme
couverte d’un habit qui peut fort bien passer pour
un emblème de la fragilité humaine. La Belle fait
la petite Lucréce, elle se fâche, elle gronde,
elle traite son Amant d’indiscret, d’insolent, de
brutal. Monsieur le Tarquin fait bien ce qu’il
doit penser de ces maniéres précieuses, il n’est
pas homme à lever le siége pour un peu de bruit.
Il pousse sa pointe, la résistance l’irrite, &
lui fait redoubler ses efforts. La Belle se dérobe
à l’impétuosité de ses caresses, elle veut faire
la Nymphe fugitive. Mais les Dames de Paris, bien
loin d’être propres à la course, ne savent pas
seulement marcher. Pour peu qu’elles sachent
vivre, mon Cavalier ratrape bientôt sa proie, il
retient la Belle par ses habits : zeste, voilà la
jupe & le jupon déchirés du haut en bas, &
la Belle exposée aux yeux de son Amant indiscret,
en chemise de mousseline ou de gaze, ce qui est un
spectacle des plus scandaleux. Passe encore, s’il
ne s’agissoit dans cette occasion que des yeux du
Cavalier : mais le moyen de cacher ce desordre
indécent à d’autres, qui ne le pardonneront pas
avec la même facilité ? Vous voyez bien que vos
aimables Parisiennes n’auront garde de s’exposer à
de pareilles déchirures, &
qu’elles seront forcées, par une espéce de pudeur,
à aller rondement en besogne. Songez un peu avec
moi, mon Cher, de combien d’embellissemens variés
cette nouvelle Mode est susceptible. Non seulement
on pourra enrichir ces habits de fleurs &
d’oiseaux en mignature, & en faire une
véritable image du Printems ; on pourra aussi les
orner de mille maniéres plus rares & plus
divertissantes. Quel charme, par exemple, de voir
un habit & une jupe tout couverts de sujets
d’éventail & de tabatiére! Quel plaisir aux
Thuilleries, de chercher dans sa parure les traces
de cent petites historiettes galantes ! Cette idée
me paroit admirable, & ce seroit grand dommage
si nos Belles ne songeoient pas à l’exécuter.
Dès-qu’on en verroit une Troupe ensemble, on
auroit les yeux frappés d’une infinité de petits
Tableaux significatifs, qui ne manqueroient pas de
s’attirer des Commentateurs, & d’exciter parmi
eux un conflit de pénétration maligne. Chacun, en
plaidant pour ses lumiéres, seroit obligé de
compter en détail les avantures qui lui
paroîtroient avoir le plus de rapport aux idées du
Peintre ; & tout cela feroit le plus aimable
amusement du monde pour un nombre infini de
personnes, dont le bonheur consiste à perdre du
tems, & à vivre sans s’en appercevoir. Le
jupon, à mon avis, pourrait être destiné à un
autre usage, qui ne seroit pas moins
galant. Cet habillement n’est pas pour le Public,
& il a une relation particuliére avec les
Amans, sur-tout quand ils sont favorisés. Un
Amant, comme vous savez, doit être un Bel-Esprit,
ou bien avoir quelque Bel-Esprit à ses gages. Il
doit savoir faire, ou du moins il doit avoir apris
par cœur des Chansons, des Epigrammes & des
Madrigaux. Je ne parle pas d’Elégies, qui ont
disparu avec les beaux sentimens & les
plaintes amoureuses. Supposez un tel Amant avec sa
Maîtresse dans un tête-à-tête ; occasion où un
homme qui entend un peu ses intérêts, doit songer
beaucoup plus à l’amusement qu’à l’occupation.
Quel amusement plus aimable pourroit-il choisir,
que d’écrire sur le jupon de la Belle, tantôt une
Epigramme malicieuse, tantôt un Madrigal
tendrement brusque, & tantôt une Chanson
nouvelle, riche en équivoques à la mode ? Il est
vrai que si la Dame avoit plus d’un Amant, elle
devroit songer à changer de jupon, selon les
différentes visites qu’elle attendroit ; à moins
que mettant à profit la liberté du Siécle, elle ne
se fît un plaisir de piquer le goût de ses
Adorateurs par un peu de jalousie. Avouez-moi que
rien au monde ne seroit si mignon & si
curieux, que de voir une Dame qui par dessus ne
seroit qu’un éventail & tabatiére, habillée
par dessous d’un Recueil de Piéces Curieuses, dont
elle mettroit tantôt un tome, & tantôt un
autre ? Quel plaisir de lui entendre dire à sa
Femme de chambre : Hé ! Lisette,
apporte-moi mon jupon, volume quatriéme. Je ne sai
si les Hommes souffriront patiemment que le
Beau-Sexe triomphe ainsi à l’égard des Modes &
s’ils ne se réveilleront pas à la fin de leur
indolence létargique, pour faire paroli à
l’aimable extravagance des Dames. Ils se sont
contentés jusqu’ici de faire quelque réforme à
leurs chapeaux & à leurs boutons, tandis les
Belles ont varié leurs ajustemens de cent
maniéres, & qu’elles ont fait monter leurs
troussures sur le dos en guise d’une queue de
Pâon, comme si par-là elle vouloit joindre aux
épaules une partie du corps humain, que la Nature
a trouvé bon d’en éloigner. Les Cavaliers ont vu
tout cela d’un œil tranquille, aussi-bien que
l’affreuse largeur des jupes à baleines ; la
prémiére Mode que la France ait empruntée de
l’Allemagne, & qui fait que les Femmes sont
trop amples pour les carosses, à moins qu’on ne
fasse les carosses trop grands pour être contenus
dans les rues de Paris. Je vous proteste que
j’admire la bonté de nos Jeunes-gens, de ne pas
rajeunir en même tems l’usage des canons ; ce qui
mettroit entre les deux Sexes un éloignement
terrible, qui à coup sûr ne seroit pas conforme à
l’intention des Fondatrices des jupes de baleines,
& qui feroit subsister maigrement l’Opéra
& la Comédie, où les jupes & les rubans ne
payent rien. »
