La Bagatelle: XIV. Bagatelle
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Nível 1
XV. Bagatelle <sic>
Du Lundi 20. Juin 1718.
Nível 2
Pour donner à mes Lecteurs un
échantillon de la foiblesse de la Raison, quand elle lute contre
la fougue de nos desirs, je leur communiquerai une Imitation
d’une Ode fameuse d’Horace, qui commence par Beatus ille, qui
procul negotiis, &c.
Citação/Lema
Alcidas
se plaignoit dans un sombre Vallon, Vers le plus beau du
jour, quand le blond Apollon Mêle, prêt à borner
sa brillant carriére, Aux ombres de la nuit un reste de
lumiére : Alcidas se plaignoit, Alcidas dont le cœur
Toujours de la Fortune essuya la rigueur ; Et que l’aveugle
Amour, du cruel Sort complice, Rendit cent fois l’objet d’un
injuste caprice : Aux Forêts d’alentour il conte les mépris
De l’ingrate Araminte, & de la fiére Iris. Tandis que de
Pasteurs une troupe attentive, Accourt aux tendres sons de
sa Muse plaintive, Des paisibles Bergers admirant le repos,
D’une voix languissante il soupire ces mots. Trop heureux
mille fois celui qui loin des villes Sait goûter de ces
champs les délices tranquilles ! Borné dans ses desirs, il
sait se contenter A voir de jour en jour sous ses yeux
s’augmenter, Par l’effort assidu d’un heureux labourage, De
ses sobres aieux le rustique héritage. Jamais pâle Client
d’un Juge sourcilleux, Il ne suit du Palais les cris
litigieux. Il ne voit point, serré dans des Planches
flottantes, De Neptune en courroux les vagues menaçantes.
Peu touché de la Gloire, il laisse le Héros Souffrir pour de
faux biens de véritables maux. Pour charmer par des mœurs
que forma l’Injustice, Il n’emprunte jamais les agrémens du
Vice : Jamais il n’est réduit aux discours embellis Par le
fard imposteur des mensonges polis. Impoli par
sagesse, il réussit à plaire Par la noble candeur d’une
Vertu sévére. Toujours libre, il se tait, il parle, il rêve,
il rit, Sans donner, pour briller, la gêne à son esprit.
Entre le haut peuplier, & la vigne fertile, Il établit
tantôt un mariage utile : Tantôt de la Sagesse, emblême
ingénieux, Il coupe des rameaux l’excès infructueux ; Et par
l’adroit travail de ses mains ménagéres, Fait adopter au
tronc des branches étrangéres : Tantôt d’un pur Zéphir
humant le soufle frais, Négligeamment assis sous un
feuillage épais, Sur l’émail d’un Vallon son œil découvre
errante De folâtres Agneaux une troupe bêlante : Ou des
Sujets ailés d’un Roi laborieux, Il épie, attentif, les
soins industrieux. Il s’occupe souvent lui-même au
labourage, Jadis l’amusement du Consul & du Sage.
L’éguillon à la main pressant les flancs des Bœufs, Il hâte
les efforts des fillons paresseux. Tantôt accompagné d’une
jeune Bergére, il rend les souples flots d’une rame légére :
Ou, quelque heureux malheur secondant son desir, Dans un
Bois avec elle il s’égare à plaisir. Quand d’une belle
Automne une pleine abondance Du timide Fermier surpasse
l’espérance ; Couronné de raisins, quand Bacchus à grands
flots, Fait couler sa liqueur des pentes des
côteaux ; Il voit de ses vergers la féconde Pomone Lever son
front courbé du poids qui l’environne : Il contemple
sur-tout, sous le fruit entassé, D’un arbre qu’il planta le
branchage affaissé. A son cœur généreux c’est une ample
matiére ; C’est alors qu’il lui donne une libre carrière ;
Qu’il fait à ses Voisins, ennemis des procès, De magnifiques
dons, prodigue à peu de frais : A ses yeux les travaux,
qu’exige la vendange, Sont avec les plaisirs un aimable
mêlange. Dupe du vin nouveau, là le jeune Méris Est derriére
un tonneau par le sommeil surpris. Sous l’ombre d’un vieux
chêne, une Jeunesse vive Compose ici sans art une danse
naïve : De soi-même content, on ne se gêne pas ; Et la joye
& le vin savent fournir des pas. Les flûtes, les
pipeaux, les voix, les cornemuses, Font redire aux échos
mille chansons confuses : De ces accens divers les sons
tumultueux Ne charmeroient pas tant s’ils s’accordoient
entr’eux. Sur la tendre fougére une nape étendue Ravit par
mille mets & le goût & la vue. Parmi les Serviteurs,
le Maître, sans fierté, Dépeint du Siécle d’Or l’heureuse
égalité. Mais quand le Dieu du Vin rend le plaisir peu sage,
Du badin Vendangeur qui lui rend trop hommage, Il se dérobe
au bruit. Par le hazard mené, Il voit l’ombrage
obscur d’une sapin suranné. Là sur l’herbe il se jette,
& son œil se proméne Sur les objets divers qu’offre une
vaste Plaine : De mille & mille Oiseaux les
gazouillantes voix De leurs tendres concerts sont retentir
les Bois : A ses pies, d’une pente, un pur ruisseau se
jette, Et force en murmurant le gravier qui l’arrête :
Détachant sa raison des caprices du cœur, Et de soi-même
alors tranquille possesseur, Il s’épure aux rayons d’une
utile lecture, Et s’affranchit du joug d’une chére imposture
Qui nourrie avec lui, par son antiquité, De duper sa raison
s’acquit l’autorité : Ou bien il fait briller, avoué du
Parnasse, D’un Vers qui prend l’essor l’harmonieuse audace,
Dédaignant, mâle Auteur, l’esprit toujours baissé, Qui rampe
lâchement sous la régle affaissé ; Et quand de son esprit la
force est émoussée, Le doux sommeil se glisse en son ame
lassée. Il s’endort ; & le Dieu qui verse les pavots, De
cent songes badins embellit son repos. Rien n’importune un
cœur qu’aucun soin n’embarasse, Ni l’Eté par ses feux, ni
l’Hiver par sa glace : Oui, quand la triste neige, odieuse à
Cérès, Sous son poids entassé sait gémir les Forêts ; Seul
excepté du sort de la sombre Nature, Tout nourrit en son
cœur une gayeté pure ; Et goûtant des plaisirs l’aimable
nouveauté, Il attend sans ennui le retour de l’Eté. Ménager
de son tems, dans les Bois il devance Du peu durable jour la
tardive naissance. A la piste tantôt, bon
connoisseur, il suit Le Lapin effrayé, que la neige trahit.
A la force tantôt préférant la finesse, Aux dépens des
Oiseaux il montre son adresse ; Et ce savant trompeur de
leur avidité, Se ligue avec leur faim contre leur liberté.
Du rude bruit des cors l’air cependant resonne : D’une
Colline il voit sa meute qui talonne Un Liévre vieux
routier, qui profitant des Bois, Aux Chasseurs les plus fins
échappa mille fois : Longtems son art de fuir, sa longue
expérience, D’une meute en défaut trompa la vigilance. L’œil
suit avec plaisir ses ruses, ses détours : Toujours près de
sa perte, il l’évite toujours. Quel surcroît de bonheur,
quand Époux raisonnable, Il a pour toute dot d’une Bergére
aimable, Non d’un or mal acquis le méprisable amas, Mais
d’un esprit bien fait les solides appas. Elle adopte les
mœurs d’une Sabine austére : Pour l’Epoux seul riante, a
tout Amant sévére : D’un cœur souple avec lui partageant les
travaux, Elle augmente sa joye, elle adoucit ses maux : Elle
attend son retour : d’abord sa main soigneuse Anime du foyer
la flamme officieuse. Il trouve sur sa table, où rit la
propreté, De domestiques mets un repas souhaité ; Et tandis
que tout plaît à son goût peu critique, Il entend des
Bergers la champêtre musique, Qui d’avance
goûtant la douceur du repos, Font d’amoureux secrets
confidence aux échos. Il voit de loin, lassés du joug qui
les accable, Les Taureaux, d’un pas lent se traîner vers
l’étable ; Ses Valets, chérissant leur Maître peu grondeur,
Préviennent ses desirs, zélés avec candeur. Bienheureux le
Mortel, qui comme lui méprise, De l’ordre des Coteaux la
docte friandise ! Il hait de cent ragoûts le mélange
assassin, Et sa frugalité lui sert de Médecin. Esclave d’un
vil art, pourquoi d’un goût timide N’oser rien approuver,
qu’un Gourmet ne décide ? Pourquoi mesure-t-on, démentant
son palais, La bonté d’un festin à la cherté des mets ? Tout
aliment déplaît, dès-qu’il est ordinaire ; A force de
dépense, on, fait mauvaise chère : Mais qui tire ses mets
des plus lointains climats, Est bien souvent prodigue à
payer son trépas. Exacte dans son choix, la prudente Nature
Donne à chaque Pays sa propre nourriture ; Et fait mettre
d’accord le goût & la santé, Etalant sa richesse en sa
simplicité. Je sens l’aimable effet d’un modique exercice ;
Mon goût est délivré des chaînes du caprice. Que puis-je de
meilleur présenter à ma faim, Qu’un, endroit bien choisi
d’un Agneau tendre & sain ? Que j’y joigne un dessert
que me fournit ma terre, Et d’un vin doux & fort,
petillant dans le verre, Qui jamais frelaté sous
un bisarre nom, Ne me déguise pas un funeste poison. Eh !
pourquoi m’informer, si de Perse, ou de Gréce, Où de près
dans mon cœur il porte l’allegresse ? Qu’aux vignes de mes
champs, qu’à Cypre, qu’à Scyras Ma belle humeur soit due, il
ne m’importe pas. Ah ! si de vrais Amis une troupe
estimable, Ni flateuse à l’excès, ni critique intraitable,
Avec nous sans façon partage ce plaisir, C’est-là la volupté
qu’un Sage doit choisir ! D’une verve divine alors l’ame
saisie, Fait couler de la bouche une douce ambroisie : Au
feu de son esprit on donne un libre cours, On choque
impunément les Régles de Bouhours. Céde à ce beau desordre,
ingrate exactitude : La Raison sans recherche, &
l’Esprit sans étude, D’un buffet bien garni font couler des
ruisseaux D’Impromptus pleins de sel, & d’innocens
Bons-Mots. C’est alors, que suivant la Méthode Persique, On
rafine sur l’art du subtil Politique : Parmi les ris le Sage
alors voit approcher La Vérité, qu’on perd pour la trop
rechercher. Ah ! que n’ai-je connu, dès ma tendre jeunesse,
Le chemin abrégé qui méne à la Sagesse ! Mais il est tems
encore de goûter dans les champs, Des plaisirs sans remords
les délices touchans. A ces mots il se léve,
& dés-lors il arrête, Apprentif Laboureur ; le lieu de
sa retraite : Mais d’un souris d’Iris, le dangereux poison
Bientôt gagnant son cœur étourdit sa raison. Dans cet âge
bouillant, où la Raison débile, Céde aux desirs fougueux un
triomphe facile, De nos réflexions voici le triste fruit. On
fait le bon chemin, c’est le mauvais qu’on suit.
