La Bagatelle: XIII. Bagatelle
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Nivel 1
XIII. Bagatelle.
Du Jeudi 16. Juin 1718.
Nivel 2
Encore un mot sur la nature de
l’Homme. Je crains bien qu’on ne tire quelques objections contre
ma thése, de ces mêmes caractéres que j’ai développés pour
appuyer mon opinion. On me soutiendra, par exemple, que le
Savoir, l’Esprit & les Saillies, dont j’ai fait mention,
sont fort au-dessus de la Bête, à laquelle on ne sauroit
seulement apprendre, ni à lire, ni à écrire. Mais cette
objection ne vaut pas la peine d’en parler. Ces Animaux, qu’on
appelle Brutes, n’entendent pas notre langage, comme nous
n’entendons pas le leur. Ils ont donc un langage, dira-t-on ?
Assurément ; & pour peu qu’on les observe, on ne sauroit
douter qu’ils n’ayent, comme nous, des moyens infaillibles pour
se communiquer les images qui roulent dans leur cerveau.
Qu’on me dise de bonne foi, si avec une figure Humaine,
artistement débraillée, & avec un air réguliérement
déhanché, le Chien de Belise ne seroit pas un fort joli
Petit-Maître ? Prêtons dans notre imagination ces mêmes
avantages, à peu près, à un Singe, il effacera sans contredit
les grimaces & les postures fracieuses de Lysandre, cet
homme admirable, qui fait divertir lui seul toute une compagnie.
Avec la même facilité on seroit un Conquérant glorieux d’un
Tigre, qui dans une même nuit se jette sur un troupeau pour
appaiser sa faim, & sur dix autres, uniquement pour répandre
du sang. On métamorphoseroit un Renard en Procureur qui fait
plumer la poule sans la faire crier, & qui après avoir fait
cent brigandages pendables, sait s’élever assez haut
sur un tas de pistoles, pour sauter par dessus la potence. Par
le même expédient, d’un Loir on pourroit en faire un Juge ; d’un
Ours mal leché, un Jeune-homme de naissance, qui ignore tout
hormis la qualité ; d’un Dogue hargneux, qui a toujours
l’oreille déchirée, un vrai Bouteville ; d’un Cheval de carosse,
un Bourgeois enrichi de nouvelle date ; enfin, d’un Mouton, un
jeune Sot, qui sert de but à la plaisanterie des Fats. Il me
reste encore à faire voir, que mon sentiment sur la nature de
l’Homme, bien loin de deshonorer le Genre-humain, le sauve de la
confusion la plus mortifiante. Supposons que tous les Hommes
soient élevés au-dessus des Brutes par une ame raisonnable, que
le Créateur de l’Univers leur a donnée pour guider & pour
diriger leur conduite ; il s’ensuivra que cette ame est la plus
excellente partie de nous-mêmes, & que c’est-là
véritablement l’Homme. Cependant, nous verrons souvent en
nous-mêmes l’Homme endormi dans une honteuse oisiveté, dans le
tems que la Bête agira avec vigueur, & ordonnera de tout
sans se mettre en peine des loix de son Maître. Plus souvent
encore, nous verrons la Bête sauter au collet de l’Homme, le
terrasser, l’enchaîner, le rendre son esclave, & le réduire
au fort méprisable d’être le principal ministre des caprices du
cerveau, & des fougues de la passion. Ceux qui par malheur ont une
ame, & qui en font un si mauvais usage, osent-ils regarder
en face la Satire de Boileau, qui foule la pauvre Raison sous
les piés, d’une maniére si impitoyable ? Ce
seroit en-vérité un grand avantage pour l’Homme, d’avoir en
lui-même un principe de Lumiére, & cependant de ne voir
goute. Un Gueux, qui se montre aux yeux du Public tout en
lambeaux, n’a pas lieu d’en rougir, comme un Avare qui n’a pas
le cœur de tirer de son coffre-fort dequoi couvrir sa nudité. Si
on reprochoit à ce Mendiant son habit déguenillé, il répondroit
qu’il n’a point d’argent. Agissons-en de-même, & si
quelqu’un nous demande compte des travers de notre conduite,
disons sans façon que nous n’avons point d’ame, & il n’y
aura pas le mot à répliquer.
Metatextualidad
Plusieurs Lecteurs auront lu
apparemment la Description qu’un Naturaliste curieux a fait
d’une République de Fourmis. Sans parler d’une infinité de
particularités qui dament le pion à la Police la mieux
réglée de nos Villes, je ne rapporterai qu’un fait, qui
prouve clairement ce que viens d’avancer.
Nivel 3
« Ce Naturaliste voulant éprouver
la sagacité de ces petits Animaux, avoit bouché les trous
par où ils alloient chercher leurs provisions dans un
Magazin à Blé, & par-là il les avoit obligés à faire des
voyages de long cours, pour chercher leurs
munitions de bouche. Il fut enfin touché de pitié pour ces
pauvres Bestioles, & répandit quelques poignées du
meilleur froment dans une chambre peu éloignée de leur
ville. Il vit pourtant que les Fourmis continuoient à
traverser des jardins entiers, pour aller aux provisions :
marque certaine qu’elles n’avoient pas encore découvert le
trésor qu’on leur avoit destiné. Que fit notre Naturaliste ?
Il attrapa une des mieux nourries de ces Fourmis, qu’il
jetta sur ce petit monceau de blé. L’Insecte effrayé, se
voyant en liberté, ne songea qu’à la fuite, sans profiter de
l’occasion de s’enrichir. Mais un moment après, il vit un
gros détachement de ces petits Républicains marcher du côté
de la chambre au blé, & en revenir chacune avec sa
charge : ce qui prouve évidemment, que la prémiére Fourmi
avoit communiqué sa découverte à ses concitoyens. »
Metatextualidad
Cette difficulté étant ainsi
levée, je crois que je puis soutenir sans témérité, que si
les Bêtes pouvoient revêtir notre figure, & se munir de
nos organes, elles seroient tout ce qui fait briller la
plupart des Hommes.
Nivel 3
« Examinons, par exemple, le petit
Chien de Belise, qui mange d’aussi bons morceaux que sa
Maîtresse, & qui a même le plaisir de les manger de sa
bouche. Rien au monde n’est plus gentil & plus aimable ;
il fait une cabriole d’un côté, un saut de mouton de
l’autre ; le voilà du côté de la cheminée, un moment ensuite
il est auprès de la porte, il saute sur une
chaise, de-là sur la table, & de-là sur les genoux de sa
Maîtresse. Ce n’est pas assez, il jette ses pattes sur sa
gorge, lui baise la bouche & en même tems il lui mord
une de ses lévres ; il lui saute sur la tête, & dérange
sa coëffure ; il se jette en bas, se précipite par la porte,
& d’un petit air prêteur se met à poursuivre un autre
Chien. Si ce dernier est assez sot pour s’enfuir, il lui
mordra la patte ; mais si le drolle lui montre les dents, il
fait semblant de n’avoir aucun mauvais dessein dans
l’esprit, badine avec quelque petit guenillon qu’il trouve
sous sa patte, & revient folâtrer chez lui. »
Cita/Lema
Toujours la Sagesse propice,
Marchant devant son cher Ulisse, Lui servoit de guide &
d’appui : Au lieu que par l’Homme conduite, Elle ne ne
<sic> marche qu’à sa suite, Et se précipite avec lui.
Loin que la Raison nous éclaire, Et dirige nos actions, Nous
avons trouvé l’art d’en faire L’Orateur de nos passions.
C’est un Sophiste, qui nous joue ; Un vil Complaisant, qui
se loue A tous les Foux de l’Univers, Qui s’habillant du nom
des Sages, Le tiennent sans cesse à leurs gages, Pour
autoriser leurs travers.
Cita/Lema
Il est vrai, de tout tems la Raison fut son lot :
Mais de là je conclus, que l’Homme est le plus sot : Tout
lui plaît & déplaît, tout le choque & l’oblige :
Sans raison il est gai, sans raison il s’afflige : Son esprit au hazard aime, évite, poursuit,
Défait, refait, augmente, ôte, éléve, détruit.
