La Bagatelle: VIII. Bagatelle
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VIII. Bagatelle.
Du Lundi 30. Mai 1718.
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Surpris du discours du bon
Gentilhomme, je lui demandai la raison d’une résolution si
contraire à la conduite générale des hommes, & même des plus
honnêtes gens.
On peut bien croire que je ne m’amusai pas à raisonner
avec ce vieux Rationaliste, sur la bisarrerie de son futur
testament. Dans le fond, si j’avois voulu opposer raisonnement à
raisonnement, il n’y avoit pas grand’ chose à repliquer : mais
l’Usage y est contraire, & par conséquent il ne faut point
faire cas de toutes les ergotteries de la Raison. La principale
cause qui me rend la Raison si odieuse, c’est que dans la
théorie elle est excellente, mais que dans la pratique c’est la
plus sotte chose du monde. Il n’est pas possible de mettre ces
sortes de spéculations en œuvre, sans s’attirer la condamnation
de trente Siécles, ou de trente millions de Personnes toutes
pleines de vie ; & je parierois ma tête contre un liard, que
si mon Gentilhomme pouvoit exécuter son projet, il ne passeroit
pas seulement pour extravagant, mais pour un Pére dénaturé.
Depuis que le Monde est Monde, les Fils ont hérité de leurs
Péres, & l’on voit par-là que ces sortes de successions sont
du Droit des Gens, qui, peu s’en faut, est la même chose que le
Droit de la Nature, le Droit le plus inviolable qui
soit connu parmi les hommes. Cependant, pour empêcher les
Rationalistes de se donner sur ce sujet ces airs de triomphe qui
leur sont si familiers, je veux bien les combattre ici à armes
égales. Je leur demande s’il n’est pas juste que les biens
soient un peu partagés dans le Monde ? si le Mérite n’est pas un
bien, & si la Richesse n’en est pas un aussi ? Il faut bien
qu’ils en conviennent, ou qu’ils disent pourquoi ? Je conclus
de-là, qu’un Pére riche, qui a un Fils honnête homme & un
Fils vicieux, seroit parfaitement bien de ne donner rien au
premier, & de donner tout à l’autre. Le premier est déja
riche, la Nature y a pourvu, il n’a qu’à faire valoir, autant
qu’il peut, sa richesse dans son imagination : Qu’il se dise en
mangeant du pain sec, le Sage est Riche ; & fournis au
caprice d’un Faquin opulent, il n’a qu’à s’écrier, le Sage est
Libre, le Sage est Roi. Il auroit tort de se trouver
plus mal partagé que son Frére, qui n’aura pour lui que les
agrémens d’une vie aisée, du respect, de la considération, &
des amis.
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Dialogue
Vous saurez aparemment, me
répondit-il, la maniére noble & généreuse dont le
célébre Phocion refusa les présens qui lui furent
offerts de la part du grand Alexandre. Quand les
Ambassadeurs du Roi le conjuroient de garder les
richesses qu’ils lui présentoient pour ses Fils, qui un
jour pourroient en avoir besoin ; il repartit, que si
ses Fils étoient des scélérats, ils en auroient toujours
trop. J’aprouve extrêmement toute la réponse, continua
mon Vieillard ; mais je trouve que la premiére partie ne
sauroit malheureusement être d’usage dans le Siécle où
nous sommes. Du tems de Phocion, la Pauvreté étoit un
titre d’honneur, plutôt que de mépris ; elle ne fermoit
pas au Mérite la porte de la Réputation, des Honneurs
& des Dignités. Souvent un pauvre Magistrat se
levoit de dessus une chaise de bois, & sortoit d’une
petite hute, pour al1er dans le Sénat faire trembler
toute une République sous son autorité. Je m’imagine même qu’alors on rejettoit quelquefois les
Richesses par un principe d’ambition. Quoi qu’il en
soit, le Monde se gouverne à présent par de tout autres
maximes ; le Mérite est sujet à rester enterré, si la
Fortune ne vient le mettre au jour ; & dans le fond
les Richesses ne sont pas mal placées, quand elles sont
entre les mains de la Vertu. Quant à l’autre partie de
la réponse de Phocion, elle est d’une vérité inaltérable
pour tous les Siécles & pour toutes les Nations. Un
Sot ou un Malhonnête-homme est toujours malheureux
d’être riche. Qu’arrivera-t-il, je vous prie, de mes
deux ainés, si je leur laisse après ma mort des biens
assez considérables? Mon Niais se verra un équipage, des
domestiques, un château ; par conséquent tout le monde
lui payera cet hommage, que par une espéce d’instinct
nous payons à la Richesse, sans même avoir la moindre
espérance d’en tirer quelque fruit. Les flateurs ne lui
manqueront pas, selon toutes les apparences ; ils
éléveront mon idole, & la placeront sur l’autel,
pour lui adresser leurs adorations. Mon Sot, qui n’a
jamais pensé jusqu’ici, pensera alors pour la premiére
fois de sa vie, & pensera qu’il est habile homme ;
& par-là sa sottise sera relevée par une bonne doze
de folie & de satuïté. Peut-être même qu’il payera
ces acquisitions fort cher, & qu’en récompensant ses
flateurs, ses richesses ne lui serviront qu’à se ruïner
entiérement. Je le dérobe à tous ces dangers, en
l’enterrant dans sa chaumiére, & en
lui donnant tout ce qu’il faut pour le garantir de la
nécessité. Ce sera toujours un sot, mais un sot sans
broderie, & son imagination sera toujours de niveau
avec sa raison. Il aura tout le loisir nécessaire pour
caresser des chiens, pour troquer des pigeons, pour
causer avec les villageois, & aucun fourbe ne
prendra la résolution d’hériter de lui pendant sa vie.
Quant à mon ainé, poursuivit-il, je regarde son
infortune avec horreur, quand je songe qu’un jour il
pourroit être abîmé dans la richesse. Une épée dans la
main d’un furieux n’est pas plus dangereuse, que de
grands biens possédés par un homme d’un mauvais naturel.
J’ai déja remarqué qu’il n’est jamais plus brutal &
plus impérieux, que quand il est habillé magnifiquement,
& qu’il occupe tout le fond d’une caléche dorée. Si
par mon testament je le partage en ainé, ses mauvaises
inclinations auront leurs coudées franches ; on le
respectera au-lieu de le mépriser ; peu de personnes
oseront opposer une digue à ses insolences ; ses
débauches n’auront point de bornes, & les plus
habiles Intendans des crimes de la Jeunesse, accourront
de tous côtés au son de son argent. Ne vaut-il pas
infiniment mieux lier ce cheval fougeux, que de le
laisser courir les champs sans mords & sans bride ?
Je crains bien qu’il ne se corrige jamais ; mais s’il y
a un moyen au monde capable de le faire entrer en
lui-même, c’est indubitablement celui que j’ai inventé.
Il se verra borné dans une fortune
médiocre ; personne ne daignera avoir pour lui une
déférence ridicule ; on osera le trouver insupportable,
ses brutalités pourront être repoussées par des
brutalités supérieures, on évitera sa compagnie. Par-là
peut-être les fumées de sa folle imagination se
dissiperont, elles entraîneront avec elles l’idée
chimérique qu’il s’étoit formé de lui-même, & il
deviendra honnête-homme par nécessité.
Citation/Motto
Et quand
de la Vertu la bisarre ennemie Excite contre lui quelque
orage nouveau, Qu’il s’enveloppe alors dans sa Philosophie,
Comme dans un manteau.
Metatextuality
Me voilà à deux de jeu
avec les Rationalistes ; ils sont dans une extrémité, &
moi dans une autre ; & voilà ce que c’est que de
raisonner. J’en conclus, qu’il faut suivre la
route battue, & que les Fils doivent succéder aux Péres
sans distinction, à moins que les Loix du Pays ne se
déclarent en faveur de l’ainé. Je suis donc sur cet article,
comme sur bien d’autres, entiérement de l’opinion du
Public ; pourvu que le Public à son tour veuille bien
convenir avec moi, que tout cela n’est pas plus prudent ni
plus raisonnable, que le testament du Sieur Nicholson.
