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    <fileDesc>
      <titleStmt>
        <title>VIII. Bagatelle</title>
        <author>Justus Van Effen</author>
      </titleStmt>
      <editionStmt>
        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
        <respStmt>
          <name>Michaela Fischer</name>
          <resp>Editor</resp>
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        <respStmt>
          <name> Klara Gruber</name>
          <resp>Editor</resp>
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        <respStmt>
          <name> Katharina Jechsmayr<hi rend="smallcaps"></hi>
          </name>
          <resp>Editor</resp>
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      </editionStmt>
      <publicationStmt>
        <publisher>Institut für Romanistik, Universität Graz</publisher>
        <date when="2015-10-14">14.10.2015</date>
        <idno type="PID">o:mws.3723</idno>
      </publicationStmt>
      <sourceDesc>
        <bibl>Justus Van Effen: La Bagatelle ou Discours ironiques, ou l’on prête des
                    Sophismes ingénieux au Vice &amp; à l’Extravagance, pour en faire mieux sentir
                    le ridicule. Amsterdam: Herman Uytwerf 1742, 36-41, </bibl>
        <bibl type="Einzelausgabe" xml:id="Ba">
          <title level="j">La
                        Bagatelle</title>
          <biblScope type="vol">1</biblScope>
          <biblScope type="issue">009</biblScope>
          <date>1742</date>
          <placeName key="#GID.1">Frankreich</placeName>
        </bibl>
      </sourceDesc>
    </fileDesc>
    <encodingDesc>
      <editorialDecl>
        <interpretation>
          <ab type="interpGrp">
            <interpGrp type="Narrative_Darstellungsebenen">
              <interp xml:id="E1">Ebene 1</interp>
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              <interp xml:id="AE">Allgemeine Erzählung</interp>
              <interp xml:id="SP">Selbstportrait</interp>
              <interp xml:id="FP">Fremdportrait</interp>
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              <interp xml:id="AL">Allegorisches Erzählen</interp>
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              <interp xml:id="F">Fabelerzählung</interp>
              <interp xml:id="S">Satirisches Erzählen</interp>
              <interp xml:id="EX">Exemplarisches Erzählen</interp>
              <interp xml:id="UT">Utopische Erzählung</interp>
              <interp xml:id="MT">Metatextualität</interp>
              <interp xml:id="ZM">Zitat/Motto</interp>
              <interp xml:id="LB">Leserbrief</interp>
            </interpGrp>
          </ab>
        </interpretation>
      </editorialDecl>
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        <name type="place">Graz, Austria</name>
      </creation>
      <langUsage>
        <language ident="fr">French</language>
      </langUsage>
      <textClass>
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          <term>
            <term xml:lang="de">Recht</term>
            <term xml:lang="it">Diritto</term>
            <term xml:lang="en">Law</term>
            <term xml:lang="es">Derecho</term>
            <term xml:lang="fr">Droit</term>
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          <term>
            <term xml:lang="de">Menschenbild</term>
            <term xml:lang="it">Immagine
                            dell&apos;Umanità</term>
            <term xml:lang="en">Idea of Man</term>
            <term xml:lang="es">Imagen de los Hombres</term>
            <term xml:lang="fr">Image de
                            l’humanité</term>
          </term>
        </keywords>
      </textClass>
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        <keywords scheme="cirilo:normalizedPlaceNames">    
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                <name ref="http://geonames.org/3017382" type="fcode:PCLI">France</name>
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  <text>
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      <text ana="layout">
        <body xml:space="preserve">
                    <p rend="EU"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone></p>
                    <div1>
                        <head>VIII. Bagatelle.</head>
                        <p rend="date"><hi rend="italic">Du Lundi </hi>30<hi rend="italic">.
                                Mai</hi> 1718.</p>
                        <p rend="SO"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> Surpris du discours du bon
                            Gentilhomme, je lui demandai la raison d’une résolution si contraire à
                            la conduite générale des hommes, &amp; même des plus honnêtes gens.</p>
                        <p><milestone unit="E3" xml:id="FR.3"></milestone>
                            <milestone unit="D" xml:id="FR.4"></milestone> Vous saurez aparemment, me
                            répondit-il, la maniére noble &amp; généreuse dont le célébre <persName corresp="#Ba" key="Phokion" subtype="H" xml:id="PN.1">Phocion</persName> refusa les présens qui lui furent offerts de la
                            part du grand <persName corresp="#Ba" key="Alexander der Große" subtype="H" xml:id="PN.2">Alexandre</persName>. Quand
                            les Ambassadeurs du Roi le conjuroient de garder les richesses qu’ils
                            lui présentoient pour ses Fils, qui un jour pourroient en avoir besoin ;
                            il repartit, que si ses Fils étoient des scélérats, ils en auroient
                            toujours trop. J’aprouve extrêmement toute la réponse, continua mon
                            Vieillard ; mais je trouve que la premiére partie ne sauroit
                            malheureusement être d’usage dans le Siécle où nous sommes.</p>
                        <p>Du tems de <persName corresp="#Ba" key="Phokion" subtype="H" xml:id="PN.3">Phocion</persName>, la Pauvreté étoit un titre
                            d’honneur, plutôt que de mépris ; elle ne fermoit pas au Mérite la porte
                            de la Réputation, des Honneurs &amp; des Dignités. Souvent un pauvre
                            Magistrat se levoit de dessus une chaise de bois, &amp; sortoit d’une
                            petite hute, pour al1er dans le Sénat faire trembler toute une
                            République sous son autorité. Je <pb n="43"></pb> m’imagine même qu’alors on
                            rejettoit quelquefois les Richesses par un principe d’ambition.</p>
                        <p>Quoi qu’il en soit, le Monde se gouverne à présent par de tout autres
                            maximes ; le Mérite est sujet à rester enterré, si la Fortune ne vient
                            le mettre au jour ; &amp; dans le fond les Richesses ne sont pas mal
                            placées, quand elles sont entre les mains de la Vertu.</p>
                        <p>Quant à l’autre partie de la réponse de <persName corresp="#Ba" key="Phokion" subtype="H" xml:id="PN.4">Phocion</persName>, elle est
                            d’une vérité inaltérable pour tous les Siécles &amp; pour toutes les
                            Nations. Un Sot ou un Malhonnête-homme est toujours malheureux d’être
                            riche.</p>
                        <p>Qu’arrivera-t-il, je vous prie, de mes deux ainés, si je leur laisse
                            après ma mort des biens assez considérables? Mon Niais se verra un
                            équipage, des domestiques, un château ; par conséquent tout le monde lui
                            payera cet hommage, que par une espéce d’instinct nous payons à la
                            Richesse, sans même avoir la moindre espérance d’en tirer quelque fruit.
                            Les flateurs ne lui manqueront pas, selon toutes les apparences ; ils
                            éléveront mon idole, &amp; la placeront sur l’autel, pour lui adresser
                            leurs adorations. Mon Sot, qui n’a jamais pensé jusqu’ici, pensera alors
                            pour la premiére fois de sa vie, &amp; pensera qu’il est habile homme ;
                            &amp; par-là sa sottise sera relevée par une bonne doze de folie &amp;
                            de satuïté. Peut-être même qu’il payera ces acquisitions fort cher,
                            &amp; qu’en récompensant ses flateurs, ses richesses ne lui serviront
                            qu’à se ruïner entiérement.</p>
                        <p>Je le dérobe à tous ces dangers, en l’en-<pb n="44"></pb>terrant dans sa
                            chaumiére, &amp; en lui donnant tout ce qu’il faut pour le garantir de
                            la nécessité. Ce sera toujours un sot, mais un sot sans broderie, &amp;
                            son imagination sera toujours de niveau avec sa raison. Il aura tout le
                            loisir nécessaire pour caresser des chiens, pour troquer des pigeons,
                            pour causer avec les villageois, &amp; aucun fourbe ne prendra la
                            résolution d’hériter de lui pendant sa vie.</p>
                        <p>Quant à mon ainé, poursuivit-il, je regarde son infortune avec horreur,
                            quand je songe qu’un jour il pourroit être abîmé dans la richesse. Une
                            épée dans la main d’un furieux n’est pas plus dangereuse, que de grands
                            biens possédés par un homme d’un mauvais naturel. J’ai déja remarqué
                            qu’il n’est jamais plus brutal &amp; plus impérieux, que quand il est
                            habillé magnifiquement, &amp; qu’il occupe tout le fond d’une caléche
                            dorée.</p>
                        <p>Si par mon testament je le partage en ainé, ses mauvaises inclinations
                            auront leurs coudées franches ; on le respectera au-lieu de le
                            mépriser ; peu de personnes oseront opposer une digue à ses insolences ;
                            ses débauches n’auront point de bornes, &amp; les plus habiles Intendans
                            des crimes de la Jeunesse, accourront de tous côtés au son de son
                            argent. Ne vaut-il pas infiniment mieux lier ce cheval fougeux, que de
                            le laisser courir les champs sans mords &amp; sans bride ? Je crains
                            bien qu’il ne se corrige jamais ; mais s’il y a un moyen au monde
                            capable de le faire entrer en lui-même, c’est indubitablement celui que
                            j’ai inventé. Il se verra bor-<pb n="45"></pb>né dans une fortune médiocre ;
                            personne ne daignera avoir pour lui une déférence ridicule ; on osera le
                            trouver insupportable, ses brutalités pourront être repoussées par des
                            brutalités supérieures, on évitera sa compagnie. Par-là peut-être les
                            fumées de sa folle imagination se dissiperont, elles entraîneront avec
                            elles l’idée chimérique qu’il s’étoit formé de lui-même, &amp; il
                            deviendra honnête-homme par nécessité. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone>
                            <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
                        <p>On peut bien croire que je ne m’amusai pas à raisonner avec ce vieux <hi rend="italic">Rationaliste</hi>, sur la bisarrerie de son futur
                            testament. Dans le fond, si j’avois voulu opposer raisonnement à             
               raisonnement, il n’y avoit pas grand’ chose à repliquer : mais l’Usage y
                            est contraire, &amp; par conséquent il ne faut point faire cas de toutes
                            les ergotteries de la Raison. La principale cause qui me rend la Raison
                            si odieuse, c’est que dans la théorie elle est excellente, mais que dans
                            la pratique c’est la plus sotte chose du monde. Il n’est pas possible de
                            mettre ces sortes de spéculations en œuvre, sans s’attirer la
                            condamnation de trente Siécles, ou de trente millions de Personnes
                            toutes pleines de vie ; &amp; je parierois ma tête contre un liard, que
                            si mon Gentilhomme pouvoit exécuter son projet, il ne passeroit pas
                            seulement pour extravagant, mais pour un Pére dénaturé.</p>
                        <p>Depuis que le Monde est Monde, les Fils ont hérité de leurs Péres, &amp;
                            l’on voit par-là que ces sortes de successions sont du <hi rend="italic">Droit des Gens</hi>, qui, peu s’en faut, est la même chose que le
                                <hi rend="italic">Droit de la Nature</hi>, le <pb n="46"></pb> Droit le
                            plus inviolable qui soit connu parmi les hommes.</p>
                        <p>Cependant, pour empêcher les <hi rend="italic">Rationalistes</hi> de se
                            donner sur ce sujet ces airs de triomphe qui leur sont si familiers, je
                            veux bien les combattre ici à armes égales.</p>
                        <p>Je leur demande s’il n’est pas juste que les biens soient un peu partagés
                            dans le Monde ? si le Mérite n’est pas un bien, &amp; si la Richesse
                            n’en est pas un aussi ? Il faut bien qu’ils en conviennent, ou qu’ils
                            disent pourquoi ? Je conclus de-là, qu’un Pére riche, qui a un Fils
                            honnête homme &amp; un Fils vicieux, seroit parfaitement bien de ne
                            donner rien au premier, &amp; de donner tout à l’autre.</p>
                        <p>Le premier est déja riche, la Nature y a pourvu, il n’a qu’à faire
                            valoir, autant qu’il peut, sa richesse dans son imagination : Qu’il se
                            dise en mangeant du pain sec, <hi rend="italic">le Sage est Riche</hi> ;
                            &amp; fournis au caprice d’un Faquin opulent, il n’a qu’à s’écrier, <hi rend="italic">le Sage est Libre, le Sage est Roi</hi>.</p>
                        <lg>
                            <l rend="G1"><milestone unit="ZM" xml:id="FR.5"></milestone> Et quand de la Vertu
                                la bisarre ennemie</l>
                            <l rend="GF">Excite contre lui quelque orage nouveau,</l>
                            <l rend="GF">Qu’il s’enveloppe alors dans sa Philosophie,</l>
                            <l rend="GF">Comme dans un manteau. <milestone rend="closer" unit="ZM"></milestone></l>
                        </lg>
                        <p rend="SO">Il auroit tort de se trouver plus mal partagé que son Frére,
                            qui n’aura pour lui que les agrémens d’une vie aisée, du respect, de la
                            considération, &amp; des amis.</p>
                        <p><milestone unit="MT" xml:id="FR.6"></milestone> Me voilà à deux de jeu avec les <hi rend="italic">Rationalistes</hi> ; ils sont dans une extrémité,
                            &amp; moi dans une autre ; &amp; voilà ce que c’est que de raisonner.
                                <pb n="47"></pb> J’en conclus, qu’il faut suivre la route battue, &amp;
                            que les Fils doivent succéder aux Péres sans distinction, à moins que
                            les Loix du Pays ne se déclarent en faveur de l’ainé. Je suis donc sur                 
           cet article, comme sur bien d’autres, entiérement de l’opinion du
                            Public ; pourvu que le Public à son tour veuille bien convenir avec moi,
                            que tout cela n’est pas plus prudent ni plus raisonnable, que le
                            testament du Sieur <persName corresp="#Ba" key="Nicholson" subtype="U" xml:id="PN.5">Nicholson</persName>. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone>
                            <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone>
                            <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
                        <p></p>
                    </div1>
                </body>
      </text>
      <text ana="framings">
        <body xml:space="preserve">
                    <div>
                        <ab>
                            <seg synch="#FR.1" type="E1">
                                <seg type="U1">VIII. Bagatelle.</seg>
                                <seg type="DT">Du Lundi 30. Mai 1718.</seg>
                                <seg synch="#FR.2" type="E2"> Surpris du discours du bon
                                    Gentilhomme, je lui demandai la raison d’une résolution si
                                    contraire à la conduite générale des hommes, &amp; même des plus
                                    honnêtes gens. <seg synch="#FR.3" type="E3">
                                        <seg synch="#FR.4" type="D"> Vous saurez aparemment, me
                                            répondit-il, la maniére noble &amp; généreuse dont le
                                            célébre Phocion refusa les présens qui lui furent
                                            offerts de la part du grand Alexandre. Quand les
                                            Ambassadeurs du Roi le conjuroient de garder les
                                            richesses qu’ils lui présentoient pour ses Fils, qui un
                                            jour pourroient en avoir besoin ; il repartit, que si
                                            ses Fils étoient des scélérats, ils en auroient toujours
                                            trop. J’aprouve extrêmement toute la réponse, continua
                                            mon Vieillard ; mais je trouve que la premiére partie ne
                                            sauroit malheureusement être d’usage dans le Siécle où
                                            nous sommes. Du tems de Phocion, la Pauvreté étoit un
                                            titre d’honneur, plutôt que de mépris ; elle ne fermoit
                                            pas au Mérite la porte de la Réputation, des Honneurs
                                            &amp; des Dignités. Souvent un pauvre Magistrat se
                                            levoit de dessus une chaise de bois, &amp; sortoit d’une
                                            petite hute, pour al1er dans le Sénat faire trembler
                                            toute une République sous son autorité. Je <pb n="43"></pb>m’imagine même qu’alors on rejettoit quelquefois les
                                            Richesses par un principe d’ambition. Quoi qu’il en
                                            soit, le Monde se gouverne à présent par de tout autres
                                            maximes ; le Mérite est sujet à rester enterré, si la
                                            Fortune ne vient le mettre au jour ; &amp; dans le fond
                                            les Richesses ne sont pas mal placées, quand elles sont
                                            entre les mains de la Vertu. Quant à l’autre partie de
                                            la réponse de Phocion, elle est d’une vérité inaltérable
                                            pour tous les Siécles &amp; pour toutes les Nations. Un
                                            Sot ou un Malhonnête-homme est toujours malheureux      
                                      d’être riche. Qu’arrivera-t-il, je vous prie, de mes
                                            deux ainés, si je leur laisse après ma mort des biens
                                            assez considérables? Mon Niais se verra un équipage, des
                                            domestiques, un château ; par conséquent tout le monde
                                            lui payera cet hommage, que par une espéce d’instinct
                                            nous payons à la Richesse, sans même avoir la moindre
                                            espérance d’en tirer quelque fruit. Les flateurs ne lui
                                            manqueront pas, selon toutes les apparences ; ils
                                            éléveront mon idole, &amp; la placeront sur l’autel,
                                            pour lui adresser leurs adorations. Mon Sot, qui n’a
                                            jamais pensé jusqu’ici, pensera alors pour la premiére
                                            fois de sa vie, &amp; pensera qu’il est habile homme ;
                                            &amp; par-là sa sottise sera relevée par une bonne doze
                                            de folie &amp; de satuïté. Peut-être même qu’il payera
                                            ces acquisitions fort cher, &amp; qu’en récompensant ses
                                            flateurs, ses richesses ne lui serviront qu’à se ruïner
                                            entiérement. Je le dérobe à tous ces dangers, en
                                                l’en-<pb n="44"></pb>terrant dans sa chaumiére, &amp; en
                                            lui donnant tout ce qu’il faut pour le garantir de la
                                            nécessité. Ce sera toujours un sot, mais un sot sans
                                            broderie, &amp; son imagination sera toujours de niveau
                                            avec sa raison. Il aura tout le loisir nécessaire pour
                                            caresser des chiens, pour troquer des pigeons, pour
                                            causer avec les villageois, &amp; aucun fourbe ne
                                            prendra la résolution d’hériter de lui pendant sa vie.
                                            Quant à mon ainé, poursuivit-il, je regarde son
                                            infortune avec horreur, quand je songe qu’un jour il
                                            pourroit être abîmé dans la richesse. Une épée dans la
                                            main d’un furieux n’est pas plus dangereuse, que de
                                            grands biens possédés par un homme d’un mauvais naturel.
                                            J’ai déja remarqué qu’il n’est jamais plus brutal &amp;
                                            plus impérieux, que quand il est habillé magnifiquement,
                                            &amp; qu’il occupe tout le fond d’une caléche dorée. Si
                                            par mon testament je le partage en ainé, ses mauvaises
                                            inclinations auront leurs coudées franches ; on le             
                               respectera au-lieu de le mépriser ; peu de personnes
                                            oseront opposer une digue à ses insolences ; ses
                                            débauches n’auront point de bornes, &amp; les plus
                                            habiles Intendans des crimes de la Jeunesse, accourront
                                            de tous côtés au son de son argent. Ne vaut-il pas
                                            infiniment mieux lier ce cheval fougeux, que de le
                                            laisser courir les champs sans mords &amp; sans bride ?
                                            Je crains bien qu’il ne se corrige jamais ; mais s’il y
                                            a un moyen au monde capable de le faire entrer en
                                            lui-même, c’est indubitablement celui que j’ai inventé.
                                            Il se verra bor-<pb n="45"></pb>né dans une fortune
                                            médiocre ; personne ne daignera avoir pour lui une
                                            déférence ridicule ; on osera le trouver insupportable,
                                            ses brutalités pourront être repoussées par des
                                            brutalités supérieures, on évitera sa compagnie. Par-là
                                            peut-être les fumées de sa folle imagination se
                                            dissiperont, elles entraîneront avec elles l’idée
                                            chimérique qu’il s’étoit formé de lui-même, &amp; il
                                            deviendra honnête-homme par nécessité. </seg>
                                    </seg> On peut bien croire que je ne m’amusai pas à raisonner
                                    avec ce vieux Rationaliste, sur la bisarrerie de son futur
                                    testament. Dans le fond, si j’avois voulu opposer raisonnement à
                                    raisonnement, il n’y avoit pas grand’ chose à repliquer : mais
                                    l’Usage y est contraire, &amp; par conséquent il ne faut point
                                    faire cas de toutes les ergotteries de la Raison. La principale
                                    cause qui me rend la Raison si odieuse, c’est que dans la
                                    théorie elle est excellente, mais que dans la pratique c’est la
                                    plus sotte chose du monde. Il n’est pas possible de mettre ces
                                    sortes de spéculations en œuvre, sans s’attirer la condamnation
                                    de trente Siécles, ou de trente millions de Personnes toutes
                                    pleines de vie ; &amp; je parierois ma tête contre un liard, que
                                    si mon Gentilhomme pouvoit exécuter son projet, il ne passeroit
                                    pas seulement pour extravagant, mais pour un Pére dénaturé.
                                    Depuis que le Monde est Monde, les Fils ont hérité de leurs
                                    Péres, &amp; l’on voit par-là que ces sortes de successions sont
                                    du Droit des Gens, qui, peu s’en faut, est la même chose que le
                                    Droit de la Nature, le <pb n="46"></pb>Droit le plus inviolable qui
                                    soit connu parmi les hommes. Cependant, pour empêcher les
                                    Rationalistes de se donner sur ce sujet ces airs de triomphe qui
                                    leur sont si familiers, je veux bien les combattre ici à armes
                                    égales. Je leur demande s’il n’est pas juste que les biens
                                    soient un peu partagés dans le Monde ? si le Mérite n’est pas un
                                    bien, &amp; si la Richesse n’en est pas un aussi ? Il faut bien
                                    qu’ils en conviennent, ou qu’ils disent pourquoi ? Je conclus
                                    de-là, qu’un Pére riche, qui a un Fils honnête homme &amp; un
                                    Fils vicieux, seroit parfaitement bien de ne donner rien au
                                    premier, &amp; de donner tout à l’autre. Le premier est déja
                                    riche, la Nature y a pourvu, il n’a qu’à faire valoir, autant
                                    qu’il peut, sa richesse dans son imagination : Qu’il se dise en
                                    mangeant du pain sec, le Sage est Riche ; &amp; fournis au
                                    caprice d’un Faquin opulent, il n’a qu’à s’écrier, le Sage est
                                    Libre, le Sage est Roi. <seg synch="#FR.5" type="ZM"> Et quand
                                        de la Vertu la bisarre ennemie Excite contre lui quelque
                                        orage nouveau, Qu’il s’enveloppe alors dans sa Philosophie,
                                        Comme dans un manteau. </seg> Il auroit tort de se trouver
                                    plus mal partagé que son Frére, qui n’aura pour lui que les
                                    agrémens d’une vie aisée, du respect, de la considération, &amp;
                                    des amis. <seg synch="#FR.6" type="MT"> Me voilà à deux de jeu
                                        avec les Rationalistes ; ils sont dans une extrémité, &amp;
                                        moi dans une autre ; &amp; voilà ce que c’est que de
                                        raisonner. <pb n="47"></pb>J’en conclus, qu’il faut suivre la
                                        route battue, &amp; que les Fils doivent succéder aux Péres
                                        sans distinction, à moins que les Loix du Pays ne se
                                        déclarent en faveur de l’ainé. Je suis donc sur cet article,
                                        comme sur bien d’autres, entiérement de l’opinion du
                                        Public ; pourvu que le Public à son tour veuille bien
                                        convenir avec moi, que tout cela n’est pas plus prudent ni
                                        plus raisonnable, que le testament du Sieur Nicholson.
                                    </seg>
                                </seg>
                            </seg>
                        </ab>
                    </div>
                </body>
      </text>
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</TEI>
