La Bagatelle: VII. Bagatelle
Permalink: https://gams.uni-graz.at/o:mws.3722
Nível 1
VII. Bagatelle.
Du Jeudi 26. Mai, 1718.
Nível 2
Narração geral
Il y a quelque tems que je me
trouvai à la Campagne d’un Anglois, qui, aparemment pour me
faire voir qu’il n’étoit pas aussi prévenu en faveur de sa
Nation qu’on accuse tous ses Compatriotes de l’être, me
donna plusieurs exemples curieux de la tendresse
extraordinaire que les Anglois ont pour leur Nom de Famille,
quand même ils le trouveroient chez des gens qui ne leur
apartiennent pas plus que le Grand Mogol.
Mon
Ami Anglois fut fort surpris de ne me pas voir rire a gorge
déployée, d’un fait qui selon lui me devoit paraître fort
bisarre, & qui semblera peut-être tel à quelques-uns de
mes Lecteurs, qui sont les raisonnables. Quoi ? diront-ils,
travailler cinquante ans de suite, suer sang & eau, se
crotter tous les jours dix fois jusqu’à l’échine, pour
amasser du bien, & ensuite le donner par testament, à
qui ? à une partie de l’Alphabet arrangée d’une certaine
maniére, & vous ne trouvez pas cela bisarre &
ridicule au suprême degré ? Point du tout, qu’auroit-il fait
de son bien ? Vous me direz qu’il aurait pu le laisser à
quelques personnes de mérite, qui par ce moyen se seroient
tirées de l’obscurité, & auroient rendu
leurs vertus & leurs talens utiles au Genre-humain. Mais
que savez-vous s’il se connoissoit en mérite ? Vous me direz
encore, qu’il pouvoit faire de son bien des Legs pieux. Mais
peut-être que ce n’étoit pas-là son goût : je vous ai dit
qu’il étoit Libraire, non habebat animam, erat enim
Bibliopola : vous m’avouerez que cela se peut fort bien.
Metatextualidade
Il me fit entr’autres un Conte, qui me paroit
assez particulier pour mériter que je vous en fasse
part.
Narração geral
Certain Libraire
de Londres, nommé Nicholson, après avoir couru les rues
de cette ville pendant cinquante ans, & en avoir
mille fois bravé les crottes, se trouva enfin un assez
gros bien pour un bourgeois, sans connoître ame vivante
qui eût plus de droit qu’un autre à sa succession. Il
tombe malade, il faut nommer un héritier. Comment s’y
prendre ? vous l’aller voir. Il fait un testament, où il
fait deux Exécuteurs testamentaires, le prémier un
Potier d’Etaim nommé Nicholson, le second un Evêque
autre Nicholson ; & il leur légue à chacun cinq cens
livres sterlin, à condition qu’ils auroient soin de
donner le reste de l’héritage au prémier Nicholson qui
épouseroit une Nicholson, de quelque coin de la
Grande-Bretagne qu’ils pussent sortir, pour profiter des
bonnes intentions de ce laborieux Libraire.
Narração geral
J’ai connu pourtant un
bon vieux Gentilhomme, qui n’étoit pas de cet avis. Il étoit
un peu Rationaliste, caractére assez rare parmi les
Vieillards, qui d’ordinaire ont trop bien profité de
l’Expérience, pour se laisser maîtriser par la Raison. Ce
Gentilhomme vivoit à la campagne d’un revenu assez
considérable, entretenant la santé de son corps par des
exercices modiques, & ce qu’il apelloit la
santé de son ame, par la lecture & par la réflexion. Il
auroit trouvé son bonheur complet, si parmi ses trois Fils
il n’en eût eu deux, qui répondirent très mal à ses soins.
L’ainé étoit un cheval de carosse, rogue, fier, impérieux,
ennemi juré de tout ce qu’on apelle Erudition, Politesse :
son occupation étoit la chasse, & il faisoit son
amusement de battre les Paysans, & de débaucher les
Villageoises. Le second étoit un niais, trop sot pour avoir
ici un caractére : à peine savoit-il lire à l’âge de
dix-huit ans, & toute la premiére fleur de sa jeunesse
s’étoit écoulée à causer avec des laquais, à badiner avec un
chien, & à troquer des pigeons, dont il savoit nommer
toutes les différentes espéces. Pour le cadet, il avoit tout
le mérite dé la famille. Ce que son Pére estimoit le plus en
lui, étoit un panchant presque naturel à peser tout dans les
balances de la Raison. Par cet heureux panchant, il ne
considéroit guéres la noblesse de son extraction, que par
raport aux devoirs qui y sont attachés : il aimoit l’étude,
mais il la tournoit beaucoup plus du côté du raisonnement,
que du côté du savoir ; & généralement l’ostentation
entroit fort peu dans toute sa conduite : il trouvoit
toujours du tems pour s’appliquer à quelque chose d’utile,
sans jamais paroître embarassé de la compagnie des honnêtes
gens qui venoient l’en détourner : son esprit paroissoit
porté à l’économie, il savoit combien le revenu d’une Forêt
seroit augmenté, si toutes les années on
plantoit de nouveau un tel nombre d’arbres ; mais il ne
paroissoit économe, que pour augmenter les moyens d’être
généreux. Son Pére le traitoit plutôt comme son compagnon,
que comme son fils ; & pour lui, il payoit moins à son
Pére l’hommage qu’il lui devoit sous le titre de son enfant,
que la déférence qu’un honnête homme paye avec plaisir à un
Ami raisonnable & expérimenté dans le Monde. Ajoutez à
tous ces talens, des égards continuels pour les emportemens
de son aîné, & un tendre support pour l’imbécillité de
son autre frére, & vous ne serez pas surpris que cet
heureux cadet faisoit les délices du vieux Gentilhomme. Il
m’a dit plusieurs fois, qu’il feroit tous ses efforts pour
laisser la masse de son bien à son Enfant chéri ; & il
croyoit qu’il suffisoit pour les deux autres, de ne pas
mourir de faim, & d’avoir chacun huit cens livres de
rente, & une petite chaumiére à la campagne. Vous verrez
dans le papier suivant, quelles raisons le bon homme
alléguoit pour justifier un procédé si extraordinaire.
