La Bagatelle: V. Bagatelle
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V. Bagatelle.
Du Jeudi 19. Mai 1718.
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Depuis que je travaille, ou plutôt
depuis que je m’amuse à la Bagatelle, il semble qu’une certaine
bénédiction se répande sur mon stile ; les matiéres s’étendent
sous ma main ; je rencontre toujours sous ma plume de petites
idées incidentes, que je n’ai garde de mettre à l’écart, parce
qu’elles produisent d’autres idées incidentes, qui ne mourront
pas encore sans avoir produit leur semblable. Je ne ressemble
pas mal à un Voyageur, qui sorti de bon matin pour faire un
voyage de deux heures, s’amuse dans les campagnes à cueillir
tantôt une fleur, tantôt une autre ; & qui ne faisant que de
tems en tems quelques pas vers son gîte, trouve par-là le secret
de n’y arriver qu’à l’approche de la nuit. C’est-la justement le
cas où je me trouve. Quand j’ai commencé à mettre la main à la
plume, je ne croyois tout au plus remplir qu’une demi-feuille de
papier, de mes réflexions sur la maniére d’écrire légérement
& spirituellement ; mais faisant toujours en sorte que
l’exemple accompagne le précepte, je suis déja parvenu à ma
Cinquiéme Bagatelle, où peut-être je n’épuiserai pas encore la
matiére. Lorsqu’on écrit dans ce goût, on ne peut répondre de
rien ; l’affaire dépend de l’humeur où l’on est,
& d’un certain degré de feu qu’on se trouve dans
l’imagination. Quelquefois ce feu paroit éteint, & l’on dit,
je finis : tout d’un coup, il se ranime, & l’on écrit sur
nouveaux frais, Avant la naissance du Monde, Ce que je viens de
dire, me rapelle fort à propos dans l’esprit quelques Réfléxions
du Spectateur Anglois, sur la difficulté de bien composer une
Feuille volante. Cet Auteur a certainement raison, on ne sauroit
le nier, pour peu qu’on connoisse le génie des Anglois. Ce sont
la plupart les plus sots Rationalistes du Monde ; ils se moquent
ouvertement du stile des François ; & toute la justice
qu’ils leur rendent, consiste à avouer que ce sont le premiéres
gens du Monde à bien faire une Chanson. Ils ne rejettent pas
tout-à-fait un badinage, une raillerie, mais ils veulent que
cela ne tombe pas entiérement sur rien ; & quand on parle
sérieusement, ils veulent, non seulement des choses, mais la
substance & le suc des choses. Un Bel-Esprit Italien
turlupina un jour bien joliment ce mauvais goût des
Anglois. C’était dans un Caffé de Londres, où un des plus fameux
Auteurs de cette Nation traitoit de Crême fouettée les Ecrits
des François.
Le Poëte sans Fard, touché de pitié pour les
pensées qui sont emprisonnées étroitement dans les Strophes de
cette Piéce Anacréontique, comme dans autant de cachots, trouve
bon d’aller au secours de ces pauvres prisonniéres ; il les
arrache au pouvoir tirannique de leur Maître, & il les met
au large, en les plaçant chacune dans une Ode entiére. C’est
ainsi qu’un vainqueur généreux donne quelquefois à ceux qu’il a
pris dans une bataille, toute une ville pour prison. Il ne va
pas prouver par des argumens en forme, que Mr. de la Mothe a mal
fait ; il se sert d’une preuve plus parlante, & plus à la
portée de tout le monde. Il fait mieux lui-même ; il prend la
matiére dont s’est servi Mr. de la Mothe, il en fait quatre Odes
complettes, dans le vrai goût des Anciens ; & Mr. de la
Mothe doit avouer lui-même, à sa honte éternelle, que chacune de ces quatre Piéces est aussi longue que la sienne.
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Quand on traite
une matiére, dit-il, dans tout un Volume, on peut se
permettre quelques écarts, considérer un sujet de toutes ses
faces, le développer tout entier, même s’attacher par-ci,
par-là, à ses parties les moins curieuses & les moins
importantes. Mais lorsqu’il faut renfermer un sujet dans un
petit nombre de pages, on se trouve obligé de ne rien dire
qui ne porte coup, qui n’aille au fait, qui ne soit
essentiel, & propre à mettre une matiére dans tout son
jour.
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Permettez-moi,
Monsieur, lui dit le spirituel Italien, de vous dire, que le
goût des Anglois, en matiére d’Ouvrages d’Esprit, ressemble
fort à leur goût par rapport aux Mêts. Vous aimez à voir
paroître sur vos tables la bonne partie d’un Bœuf à moitié
rôtie : vous faites un trou dans le coté le plus charnu de
la piéce, & vous mangez à cuillerées le suc tout
sanglant qui s’y rassemble ; mais au diable si vous savez
distinguer le fumet d’une Perdrix.
Metatestualità
Revenons à l’Ode de Mr. de la
Mothe.
Metatestualità
Me voici à la fin parvenu à la
derniére source du Stile léger & spirituel. Je vous
avoue que je ne m’approche de ce sujet qu’avec une noble
honte, & une mortification généreuse ; car, enfin, j’en
suis déja convenu, la chose est au-dessus de ma sphére. Vous
le dirai-je, Messieurs ? c’est l’Art de dire absolument Rien
d’une maniére agréable & ingénieuse. C’est la plus haute
perfection de l’Esprit humain ; & franchement, si je la
possédois, je me mettrois moi-même sans façon dans la
prémiére classe des Beaux-Esprits ; au-lieu qu’à présent,
faute d’un talent si merveilleux, je dois me contenter de la
prémiére place du second rang. Il est impossible de décrire
d’une manière assez forte, tous les avantages que cet Art
merveilleux traîne après lui. Mes Lecteurs seront en extase,
dès-que j’en indiquerai un seul effet, qui ne se trouve
ailleurs nulle part dans toute la Nature, & qui paroit
même absolument contradictoire. Rien n’est pourtant plus
réel, jugez-en vous-même, Ami Lecteur. Par le secours de cet
Art, on sait remplir le vuide par le vuide ; le vuide d’un
Livre, ou d’une conversation, par le vuide des discours.
Voilà une vraie contradiction, qui sappe tous les principes
de la Physique ; qui terrasse toutes ces Véritez primitives,
que les Philosophes regardent comme la baze invariable de
leurs argumens ; & qui doit faire rentrer dans sa
coquille tout l’orgueil de la Raison humaine. Je
me suis chagriné mille fois, de n’avoir pas tourné, dès ma
prémiére enfance, toutes mes études de ce côté-là ; je
serois grand Seigneur à l’heure qu’il est, & je
remplirois peut-être quelque Poste considérable dans ma
Patrie. Mais par malheur, je dois toute mon éducation aux
soins d’un Pére follement entêté des maximes de la Raison ;
tout ce qu’il me prêchoit, c’étoit de penser, de raisonner,
de réfléchir, comme si c’étoit le moyen de parvenir à
quelque chose dans le Monde. Ma vanité m’a confirmé ensuite
dans la pratique de ces ridicules leçons ; & le plaisir
de marcher dans des routes éloignées de ce que les
Philosophes apellent le Vulgaire, s’est si fort emparé de
mon ame, qu’il m’a été impossible de m’en ôter le goût dans
un âge plus mûr. Le tems que j’ai passé à l’Université,
auroit pu me défaire d’une bizarrerie si pernicieuse, si
malheureusement je n’y avois lié commerce avec trois ou
quatre jeunes Rationalistes, qui m’ont ramené par force à
mon ridicule, en m’empêchant de profiter dans une si bonne
école, autant que je l’aurois pu. Il est vrai que d’un côté
les liaisons que j’ai faites avec ces Animaux-là, ne me sont
pas tout-à-fait inutiles ; j’ai appris leur maniére de
raisonner, & l’on verra dans la suite que cette
connoissance me servira parfaitement bien à les vaincre par
leurs propres armes. C’est tout le profit que j’ai tiré de
ce commerce, qui m’a mis dans une incapacité absolue de
parler ou d’écrire sans avoir quelque chose dans l’esprit.
Mon stile, bien ou mal, dit toujours quelque
chose. Quand je me trouve avec des personnes à qui je dois
du respect, je songe à ce que je dirai, & à la maniére
de le dire, & d’ordinaire je ne dis rien qui vaille.
J’apporte moins de précaution dans la compagnie de mes Amis
particuliers. Lorsque je veux parler, je pense si peu que
rien ; je pense pourtant ; mais je prens les expressions à
la volée, & de cette maniére je manque rarement de
réussir, J’en agis de-même en écrivant ce que vous voyez,
& par-là j’approche de la perfection. Mais, ce qui me
fait enrager, je sens pourtant que je pense un peu, &
que malgré tous mes efforts, je ne puis pas réduire ma
chienne de Raison à la discrétion de se taire quand je
parle.
