La Bagatelle: III. Bagatelle
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Nivel 1
III. Bagatelle.
Du Jeudi 12. Mai 1718.
Metatextualidad
Suite de ce qui précéde
la Lettre d’un Inconnu, dans la Bagatelle précédente.
Metatextualidad
Suite de ce qui précéde
la Lettre d’un Inconnu, dans la Bagatelle précédente.
Nivel 2
Que répondre à tout ce babil
Philosophique ? peu s’en faut que je n’y réponde rien.
Cependant, pour montrer que nous avons aussi du babil, je
commencerai par avouer que tout ce qu’on m’objecte ici est vrai,
& très vrai. Je veux suivre une méthode de disputer qui est
fort en vogue, sur-tout dans la conversation, & d’une
utilité considérable. C’est de laisser le raisonnement de son
Antagoniste dans son entier, & de ne combattre que la
conclusion, par quelqu’autre raisonnement tiré d’une source
tout-à-fait différente. Par-là on n’est pas en danger de rester
court, & ce sont les poûmons qui en décident à la fin. Je
dis donc que notre Philosophe dit la vérité, mais qu’il faudroit
être un Sot pour suivre son sentiment : cette scrupuleuse
exactitude nous rendroit seulement malheureux, en
nous privant d’une foule de plaisirs.
Voulez-vous mettre encore dans un plus grand jour le fort d’un
de ces Rationalistes, placez-le, pour parler leur jargon, au
milieu d’un Fou, d’un Sot, d’un Fat, d’un Impertinent, &
d’un Petit-Maître, assemblage de tous les caractéres précédens.
Quelques sons à peine articulés excitent dans cette Troupe des
éclats de rire suivis, & ranimés adroitement dans le moment
qu’ils alloient s’éteindre. Vous voyez un pauvre diable, qui ne
fait où il en est ; son œil est égaré, un étonnement stupide
régne dans tout son air ; il regarde tantôt l’un, tantôt
l’autre, comme pour leur demander ce qui les excite à rire. Rien
de plus propre à les faire redoubler, que sa mine effarée ; ce
Chorus des Rieurs lui paroit extravagant, on lui donne des coups
de poignard, on le déchire ; il n’est plus maître de son
indignation, & il décampe, aussi charmé de quiter de si
sottes gens, qu’ils sont ravis de se voir déchargés d’un Animal
si féroce.
Relato general
Mon Philosophe se trouve, par exemple, à la
Comédie Françoise ou Flamande, prenons la Flamande, &
pour cause. Il y voit représenter une Piéce pour laquelle, à
son avis, l’Auteur auroit dû avoir le fouët & la marque,
s’il y avoit quelque Police sur le Parnasse. Les Acteurs lui
paroissent s’efforcer à l’envi à contrecarrer la Nature. Il
voit un Amant déclarer sa passion à sa Belle d’un ton
furieux, comme s’il alloit faire l’amour à coups de poing.
Ce qui le fait le plus enrager, il voit un Comédien qui fait
le Bel-Esprit, qui renchérit sur les sottises de la Piéce,
& qui dit sur le champ d’aussi grandes sottises, que
celles que l’Auteur a trouvées après une mure délibération.
Dans le tems qu’il se cache dans un coin, comme s’il étoit
coupable des impertinences qu’il voit & qu’il entend,
tous ceux qui l’environnent nagent dans la joie, ses
oreilles sont frappées de mille éclats de rire aplaudissans.
Le Philosophe n’y peut plus tenir, le pauvre homme est à
bout, il sort à la fin d’un air brusque & farouche, en
donnant au diable les Spectateurs, l’Auteur, les Comédiens,
& le Moucheur de Chandelles inclusivement. En vérité,
voilà un homme qui s’est bien diverti pour son argent.
Metatextualidad
Son raisonnement exact le rend
infortuné en mille autres occasions.
Relato general
Un Livre nouveau vient de
paroître, tout le monde en dit du bien, il est même prôné
par les Journalistes de Trévoux. Tout cela n’y fait rien, il
a la vanité de vouloir juger en dernier ressort,
& il appelle de la décision du Public à sa propre
raison. Il n’y découvre rien que ces beautés dont nous
venons de faire l’éloge ; chaque raisonnement superficiel,
chaque épithéte inutile ; tout défaut d’ordre & de
méthode ; toute fleur d’éloquence déplacée ; souvent même
l’esprit, le charme des honnêtes gens ; tout cela choque sa
Géométrie atrabilaire, & il trouve ses bourreaux dans
son amour pour la justesse & pour la convenance.
Nivel 3
Carta/Carta al director
Reponse à l’Auteur de la
Lettre anonime.1
Parlons Prose à présent. J’accepte avec
plaisir le parti que vous me proposez, Monsieur, &
je vous rens très humbles grâces de votre obligeante
Lettre. Je l’ai insérée dans ma seconde Bagatelle ; elle
m’a plû par conséquent, & je suis persuadé que rien
n’est plus propre à donner la vogue à mon petit ouvrage,
qu’un bon nombre de piéces de la même main.
Permettez-moi pourtant, Monsieur, de vous prier de
suspendre encore, pendant une quinzaine de jours, le
secours que vous m’avez promis. Je vois bien que vous
avez la pénétration : vive, & que vous êtes
également éloigné de la subtile sottise de quelques-uns
de mes Lecteurs, & de la stupidité présomtueuse de
quelques autres. Il est pourtant certain que vous
entrerez beaucoup mieux dans mon plan, quand vous vous
serez donné la patience de lire encore cinq ou six de
mes Feuilles volantes. Vous verrez alors, Monsieur, si
vos Bagatelles & les miennes sont d’une même nature,
& propres à faire ensemble un seul Systéme. Je vous
dis en confidence, Monsieur, à vous & à tous ceux
qui savent le Latin, que mon dessein est peut-être, Je suis, &c.
Cita/Lema
Tope, Ami, je vous prens
au mot : Votre stile n’est pas tant sot ; Et dans
vos Vers, comme dans votre Prose, Votre esprit
paroit quelque chose. Comment diantre, d’abord au
fait De la bonté de mon projet, Avant même que de me
lire ! Tandis que maint Grimaud, beau sujet de
Satire, Me régale de maint soufflet ; Que me
condamnant sur le Titre, De mon sort il se rend
arbitre ; Et tandis que j’entens jurer certain
Benêt, De n’être jamais satisfait De tout ce que je
pourrai dire Sur le doux, le charmant délire, Qui
fait le bonheur des Humains, Et les munit contre les
noirs chagrins, Que rustique, insolent, le bon-sens
nous attire. Il a raison le Malotru ; Car si de lui
jamais mon stile est entendu, Parbleu ! je veux être
pendu : En dépit de tels Sots, poussons, cher
Inconnu ; Au travers de ce champ fertile en
Bagatelles, Allons voler à tire d’ailes : Faisons la
nargue aux Spectateurs, Aux Misantropes, aux
Censeurs, Et comme il faut, donnons les
étrivtéres Aux fiers Rochefoucaults, aux sombres La
Bruyéres. Armes bas, farouche Raison, Dans ce Siécle
éclairé tu n’es pas de saison. Déloge, maudit
antipode Et de la vogue, & de la mode : Dans le
Brézil, ou chez les Bédouïns, Va produire tes airs
mutins, Ne prétens plus fouiller par ta noire
sagesse, De nos brillans plaisirs l’aimable
politesse : Sache que contre nous tes projets
insolens Sont contraires au Droit des Gens. Oui !
des Peuples polis la pratique unanime Fait de ce
Droit sacré la baze légitime. Dis, petit bon-sens
insensé, Ce fondement par toi sera-t-il renversé ?
Vous voyez, cher Ami, comment votre sufrage Me
remplit d’un nouveau courage : De mille & mille
objets, le cahos merveilleux De toutes parts se
présente à mes yeux : Devant mes pas s’ouvre une
Perspective, Toujours changeante, toujours vive :
Mille folâtres Riens y volant tour à tour, Pour la
douce Chimére animent mon amour : Toujours nouveaux,
brillans, ces aimables Prothées. Offrent à mes
regards leurs beautés variées : Un doux poison se
glisse en mes sens engourdis ; Je n’en puis plus, je
m’endors, & finis.
Cita/Lema
Non fumum ex fulgore, sed
ex fumo dare lucem.
1V. la II. Bagatelle
