La Bagatelle: II. Bagatelle
Permalink: https://gams.uni-graz.at/o:mws.3717
Ebene 1
II. Bagatelle.
Du Lundi 9. Mai 1718.
Ebene 2
Il faut encore que je me donne les
violons par raport à un autre petit artifice, où j’ose me croire
passé maître. Il contribue merveilleusement à jetter un air
d’esprit sur tout un Ouvrage, & avant moi plusieurs grands
Hommes s’en sont servi avec succès. Cet artifice consiste à
prendre une idée fort commune, que le moindre Artisan pourroit
exprimer en termes simples & naturels ; & à donner à
cette idée les graces de la nouveauté, par un tour de phrase
éloigné de l’usage ordinaire. Le moindre Bourgeois dépourvu de
lecture & d’imagination, vous dira fort bien, que l’Esprit
de discernement est quelque chose de fort rare. Tout
ce qu’on peut répondre là-dessus, c’est que cela est vrai. Mais
comment feroit-on pour rendre la même idée brillante &
extraordinaire ! Croyez-moi, il n’en coute pas grand’ chose.
Voyez comment s’y prend la Bruyère : Après l’Esprit de
discercernement, ce qu’il y de plus rare, ce sont les Diamans
& les Perles. Voilà bien autre chose, il y a du tour-là,
cela s’apelle savoir penser. Au Tribunal d’une Critique un peu
sévére, ce ne seroit tout au plus que parler. Cela est vrai,
& dans le fond la beauté de cette prétendue pensée, n’est
qu’une broderie de Diamans & de Perles jettée sur un vieux
habit. Mais on nomme cela dans le monde, penser ; & quand on
se propose d’écrire d’un stile vif & léger, il ne faut pas
chicaner avec son Lecteur pour des niaiseries. L’art dont je
parle ici est d’un très grand secours, quand on est contraint de
mettre en œuvre des Proverbes. On sait que les Proverbes sont
proscrits dans le monde poli, parce que leur air bourgeois ne
sert qu’à encanailler la conversation. Les maniéres de parler
sententieuses au contraire, lorsqu’elles ne sont pas trop
entassées, font une fort belle figure. N’est-ce donc pas quelque
chose de bien utile & de bien gentil, de travestir un
Proverbe en Sentence ? J’ai quelques remarques à vous
communiquer là-dessus, Ami Lecteur ; & c’est pour cette
raison, que je me trouve obligé de traiter cette matiére avec un
peu de méthode. J’apelle un bon Proverbe, une Vérité d’usage
pour tout le monde, confirmée par l’expérience, & exprimée d’une maniére simple & vulgaire. Une bonne
Sentence est, à mon avis, une Vérité relevée, qui regarde, par
exemple, l’Etat, ou la Guerre, énoncée en termes forts &
concis. On comprend aisément par-là, qu’à parler juste, le
Proverbe & la Sentence différent, & par la matiére,
& par la forme. Mais cette distinction est trop fine, &
sent trop le Philosophe, pour nous autres gens du bel air. En
matiére de pensées, aussi-bien qu’en matiére de personnes,
l’habit fait le Moine. Un homme revétu d’un habit galonné est un
joli homme, & un Proverbe couvert d’un voile sententieux,
peut fort bien passer pour une Sentence. Il me semble que
j’entens ici aboyer quelqu’un de ces Rationalistes, de ces gens
presque sans liberté, & toujours bornés dans l’étroite
carriére de leurs Conséquences. Je crois l’entendre parler à peu
près ainsi.
Mais laissant la
plaisanterie, je vous dirai que dans ce moment je viens
de voir au Café votre prémiére Bagatelle. Cet Ouvrage ne
peut manquer d’être du goût de ceux qui en ont pour les
jolies choses. Il y a même des gens qui ne les sentent
pas, à qui la lecture de cet essai a fait plaisir ;
témoin quelques Lecteurs qui prenant à la lettre ce que
vous dites, que les hommes savent assez ce qu’ils
doivent savoir, ont trouvé que c’est une excellente
raison, & qui prouve admirablement qu’il ne faut
s’occuper que de bagatelles. Voilà de ces ironies
délicates, qui ne sont pas intelligibles à tout le
monde. Vous condamnez pourtant la Délicatesse, &
j’avoue Monsieur que j’en ai été surpris. Vous êtes bien
heureux qu’elle échappe à la plus grande partie des
gens, sans cela vous leur auriez fourni des armes contre
vous-même ; car en se raportant encore de bonne foi à ce
que vous en dites, & prenant les choses dans le seul
sens dont elles sont susceptibles, ils n’excepteroient
pas votre stile de la proscription. Il est vrai que ne
connoissant pas cette délicatesse, ils portent avec eux
le contrepoison ; & vous n’avez rien à
craindre de ce côté-là, ni de celui des Lecteurs
éclairés ; car ce qu’il y a de délicat dans ce que vous
écrivez, est différent de la délicatesse qui vise au
Galimatias, dont vous faites une si juste définition. Je
suis &c.
Ebene 3
« Vous savez
apparemment le Conte qu’on fait d’un certain Roi de France ;
(ces gens ne se chargent jamais l’esprit de noms ni de
dates, ce sont de vrais ignorans :) Ce Prince aiant reçu une
Rave d’un certain Paysan, fut si content de cette marque de
tendresse, qu’il la récompensa d’une Bourse remplie de
piéces d’or. Un Courtisan mis en goût de faire des présens,
par cette générosité de son Prince, lui offrit un Cheval
d’une beauté singuliére. Le Roi le reçoit d’un air
satisfait, & ordonne à un de ses Officiers d’aller
prendre dans son Cabinet certaine chose enveloppée d’une
piéce de satin. On l’apporte : l’ame du Courtisan se
fourroit dans chaque pli du satin qu’en développoit, pour
joindre plus vite l’objet aimé ; mais elle fut
bien surprise de s’y trouver à la fin tête a tête avec la
Rave ridée du Paysan ; laquelle le Prince reconnoissant,
avoit mise à part parmi ses Trésors, & qu’il offrit au
faiseur de présens, comme une rareté qui lui avoit coûté
deux mille livres. Voilà précisément ce qui nous arrive à
nous autres gens raisonnables, quand on nous donne un
Proverbe habillé en Sentence, ou quelque Sens mince &
commun couvert une riche broderie. Notre imagination est
bâtie comme la vôtre ; elle est frappée des prémiéres
expressions ; le brillant extérieur d’une phrase l’arrête un
peu. Mais vous, vous vous contentez de supposer que personne
ne s’avisera d’envelopper une vieille Rave dans une Bourse
de satin. Pour nous, nous faisons main-basse sur les
ajustemens ;. & quand nous trouvons qu’ils n’ont caché
qu’un squelette, cette desagréable surprise nous le fait
trouver mille fois plus difforme, que si nous le voyions in
puris naturalibus dans le Cabinet d’un Anatomiste. »
metatextuality
On est obligé de renvoyer le reste
au prémier jour, pour donner place à la Lettre suivante,
qu’on vient de recevoir, adressée à l’Auteur.
Ebene 3
lettertoeditor
citation
Lorsque je vis dans les
Nouvelles, Que vous alliez nous régaler Huit fois
par mois de Bagatelles, Je crus que vous vouliez
railler. Mais rêvant à votre entreprise, Parbleu !
ma raison s’est méprise. C’est vraiment,
dis-je, fort bien fait, Et voilà le meilleur projet
Que j’aye encor vu de ma vie : Que Bagatelles on
publie, On en verra bientôt l’effet. A la plupart
des gens c’est le moyen de plaîre, Et je suis, si
l’on veut, de moitié de l’affaire. Hé bien, qu’en
dites-vous ? Monsieur l’Auteur, voyons. Bagatelles
en Vers, Bagatelles en Prose, J’ai de ces Bijoux-là
de toutes les-façons, Et jamais nous n’en
manquerons, Quelque sorte que soit la dose Qu’au
Public nous en donnerons. Hé ! je ne puis penser,
dire, faire autre chose. Voulez-vous que nous
étalions, A la Carmesse qui commence ? Pour entrer
en correspondance, J’offre de vous faire l’avance De
ce que nous débiterons, Sûr que chez nous bientôt,
nous verrons l’affluence : Cas quoique le Monde en
soit plein, Bagatelles toujours ont un débit
certain, Elles sont si fort en usage Par-tout, en
tout tems, à tout âge, Que l’on ne peut plus s’en
passer. A quoi sert-il de se casser La tête, à
produire un bon Livre, Cela donne-t-il dequoi
vivre ? Non, bagatellisons, nous ferons
beaucoup mieux ! Bientôt, malgré les Envieux, Nous
saurons fixer la Fortune. Quand nous en donnerions
tous les mois mille & une, Si l’on en peut juger
par tout ce que l’on voit, Le Public n’en auroit
encor qu’à lêche doigt.
