La Bagatelle: I. Bagatelle
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Niveau 1
I. Bagatelle.
Du Jeudi 5. Mai 1718.Niveau 2
Messieurs mes futurs Lecteurs, Depuis
trois ou quatre ans, le Public a perdu un certain Amusement
assez drolle, qu’on lui procuroit toutes les semaines à de
certains jours réglés, Le Misantrope a commencé le branle, le
Censeur a suivi ; & à la sin nous avons eu l’Inquisiteur,
Piéce dont, malgré son rare mérite, on oublierait bientôt le
nom, si je n’avois soin d’en conserver ici la mémoire. Le
prémier ne fut pas goûté d’abord ; on ne voulut pas le trouver
bon, parce qu’on étoit sur sûr qu’il ne se soutiendroit pas ;
& il ne se mit en vogue, que parce qu’il fut approuvé par
trois ou quatre Beaux-Esprits, qui étoient peut-être
gagnés par l’Auteur pour faire valoir l’Ouvrage. Voilà le goût
du Public bridé. Mille Grimauds, qui n’y entendoient non plus
qu’à l’Alcoran, disoient avec un clin d’œuil mistérieux, &
avec une moue gravement impertinente, que cela étoit bien bon.
Mais voilà toute la récompense que l’Auteur & le Libraire
ont eu de leurs peines ; peu de gens l’achetoient, parce qu’ils
bâilloient en le trouvant beau. Faut-il s’en étonner ? Après
quelques Piéces badines qui avoient mis les gens en goût, on
voyoit paroître trois ou quatre Dissertations, où l’on
raisonnoit conséquemment, & où l’on prouvoit en forme aux
Lecteurs qu’ils étoient des Sots. Voilà un beau compliment en
vérité, & qui vaut bien la peine qu’on en paye la façon ?
Mr. le Misantrope croyoit qu’il pouvoit impunément se donner les
airs des Comédiens & des Auteurs Comiques, qui vivent du
revenu de leurs Satires, & qui turlupinent le Parterre à
quinze sols par tête. Quelles Satires encore que celles de ce
Gazetier des Mœurs, retenues, modérées, sages, assez générales,
peu susceptibles d’applications, quelques traits par-ci par-là
tracés d’après nature, mais confondus dans des circonstances qui
dépaysoient un Lecteur, & qui 1’éloignoient du fait. On
voyoit ce pauvre homme ne faire pas un pas, sans avoir tâté
auparavant si le terrein étoit ferme. Sa plume étoit une plume
timorée ; il se faisoit des objections, des réponses ;
raisonnoit sur la nature de la Satire & sur les limites ; en
un mot, il étoit assez ridicule pour vouloir
allier la Satire avec la Probité, qui ne se connoissent pas
seulement de réputation. Voulez-vous divertir les Hommes aux
dépens de leur Prochain ? de la vigueur, morbleu ! point de fade
ménagement : mordez, déchirez, emportez la piéce : taisez-vous,
ou faites les choses comme il faut. Cela sent le bâton, il est
vrai ; mais cela ouvre les bourses, & voilà ce qu’il nous
faut à nous autres Beaux-Esprits. Cependant le Misantrope
négligea toujours un principe si essentiel, & voyant que son
Ouvrage ne lui donnoit qu’un peu de réputation, il jetta sa
plume de dépit, & prit congé du Public de la maniére du
monde la plus brutale. Entr’autres impertinences ou l’on voit
éclater sa mauvaise humeur contre le Public, il promet de nous
donner un Ouvage <sic> intitulé La Bagatelle. Il ne l’a
jamais fait, & l’on voit bien par-là qu’il veut seulement
nous reprocher notre mauvais goût, qui au fond ne consiste que
dans un juste mépris de la Raison & du Sérieux. Ce Titre est
pourtant meilleur qu’il ne pense, & mille fois meilleur que
celui qu’il avoit choisi pour ses Fragmens de Morale. Celui-là
est si borné, qu’il y a mille choses dans son Ouvrage qui n’y
répondent pas, & qui ne valent rien, quand elles seroient
excellentes ; puisqu’il est certain, selon une des prémiéres
Régles de l’Eloquence, qu’une Pensée pour être bonne doit être
dans son lieu. N’ayez pas peur que je tombe dans le même
inconvénient. Rien de plus étendu que la Bagatelle,
c’est la matiére subtile de la Morale ; elle entre par-tout,
elle anime tout ; & je défie le plus habile homme du monde,
de me nommer un seul sujet, une seule matiére sur laquelle la
Bagatelle ne répande pas ses bénignes influencés. J’ose me
flatter que ce petit Ecrit en aura sa bonne part, & que la
divine Bagatelle y sera traitée d’un stile conforme au mérite du
sujet. Point de raisonnement suivi, point de profondeur dans les
recherches, point d’opinions particuliéres, point d’arrangement
dans les matiéres, point d’exactitude scrupuleuse dans
l’expression ; de l’esprit partout, & de la légéreté dans le
stile, voilà mon affaire & celle du Public. Ne seroit-ce pas
à moi une vanité insupportable, de vouloir encore instruire les
hommes ? ne savent-ils pas tout ce qu’il faut savoir, ou du
moins tout ce dont ils se soucient d’être instruits ? Dans le
Siécle éclairé où nous sommes, il ne s’agit pas de faire le
Docteur, il s’agit d’amuser. Le monde même, comme dit fort
joliment le Pére du Cerceau, le monde ne nous plaît, que parce
qu’il nous amuse. Ma petite Feuille volante peut-elle suivre un
meilleur modéle ? J’y réussirai â coup sûr. Cet esprit que je
vous ai promis si libéralement, sans pourtant choquer ma
modestie, ne sera pas de cet esprit qui tire sa source de la
Nature & de la Raison, de cet esprit qui dit quelque chose,
& qui le dit dans les termes les plus convenables. Point du
tout ; ce sera de cet esprit qui n’est pas fort rare, & dont
mille personnes ont une forte doze. Il ne consistera
qu’en petites cabrioles de l’imagination sur la superficie des
Matiéres ; dans des phrases bisarres par le choix des mots &
par leur arrangement ; & dans l’affectation de certains
termes François, mais peu usités, & qui, quoiqu’ils ne
disent rien, paroissent pourtant si propres & si bien
appliqués, qu’on les croiroit faits pour exprimer, d’une maniére
concise & forte, la pénsée d’un Auteur : tel est le terme de
délicat, un choix délicat, une harmonie délicate, un ménagement
délicat. Il n’y a rien au monde qui sente plus l’esprit que ces
sortes d’expressions, & qui contribue plus à dire des riens
d’une maniére très significative. L’épithéte de délicieux est
encore d’une grande force, quand on s’en sert judicieusement,
pour exciter des idées vagues dans l’esprit ; on entend mille
choses là-dessous. Je le prouverai, si l’on veut, par une
autorité très respectable ; c’est Mr. de la Rochefoucault. Il y
a de bons mariages, dit-il, mais il n’y en a point de délicieux.
Un Lecteur qui a le goût du Siécle, & le tour d’esprit qui
est à la mode, voit en lisant cette Maxime, les idées du
mariage, du bonheur & du plaisir, arrangées dans une
simétrie brillante, & relevées d’un petit air de paradoxe
& de contradiction ; il trouve cela tout-à fait joli, &
il le relit quatre ou cinq fois, pour le retenir & le
débiter dans l’occasion. Mais où en seroit-il, si avant que de
trouver cette Maxime belle, il s’étoit demandé ce qu’elle veut
dire ; s’il avoit tâché de bien examiner la nature du bonheur
& du plaisir en fait de mariage, & si après
avoir bien débrouillé ces idées, il s’étoit efforcé à comprendre
la différence précise entre un Mariage heureux & un Mariage
délicieux. Où en seroit-il encore une fois ? Il se seroit donné
beaucoup de peine pour se priver du plaisir d’admirer une belle
Pensée exprimée avec délicatesse, & propre à le faire
briller dans les compagnies. Ne voilà-t-il pas un Lecteur bien
payé de son travail ? Je dirai ici en passant, ce que j’entens
par délicatesse dans les pensées, & ce que tous les gens de
bon goût doivent entendre par-là. Le propre de la Délicatesse,
comme chacun fait, c’est de faire penser. Mais comment fait-elle
penser ? je m’en vai vous le dire. Dès-qu’on lit ou qu’on
entend, dire quelque chose de délicat, on croit l’entendre à peu
près ; on y rêve un peu, la matiére s’embrouille ; on fait un
plus grand effort d’attention, elle s’obscurcit davantage ;
& de degré d’attention ; en degré, on parvient à n’y
entendre rien du tout, ou bien à y trouver quatre ou cinq sens
différens, qu’on peut tirer des expressions avec la même
probabilité. Je sai bien que des Beaux-Esprits qui ont réfléchi
sur la maniére de penser, donnent une autre idée de la
Délicatesse. Ils prétendent que ce n’est qu’une agréable
obscurité, un tour d’énigme qu’on ménage à une pensée qui vaut
la peine qu’on y rêve un peu ; mais que cet énigme ne
doit pas être trop difficile à deviner, & que le mot en doit
être unique. Croyez-moi, ces Messieurs-là se moquent de vous :
donnez-vous la peine d’examiner les pensées délicates qu’ils
alléguent la plupart pour exemples, & vous verrez qu’elles
sont bien moins conformes à leur définition qu’à la mienne. Je
trouverai bien ici l’occasion de faire voir que la Délicatesse,
telle que je l’ai dépeinte, fait un effet merveilleux dans un
Sermon, & que c’est en cela que consiste le stile fin de la
Chaire.
Citation/Devise
La Délicatesse est une légére nuance de Galimatias, répandue
habilement sur une Pensée claire d’elle-même, & que tout
le monde entendroit d’abord sans cet effort d’une
imagination heureuse.
