La Bagatelle: Préface
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Nível 1
Préface
Nível 2
Pour
développer les motifs qui m’ont fait entreprendre cet Ouvrage,
j’avoueraï ici d’une maniére directe, & sans ironie, que le
but que je me suis proposé, est de ramener les Hommes des
ridicules impressions de la Coutume & de la Mode, aux
principes éternels & invariables de la Raison, qui doivent
être la seule régle de notre conduite. J’ai cru le tour Ironique
le plus propre à faire réussir mon dessein. Prouver que la
Vérité, la Vertu, l’Esprit, tout ce qui est beau, grand, noble,
découle de la Raison, comme d’une source inaltérable, c’est
établir un principe dont les Hommes qui raisonnent un peu,
croient être parfaitement convaincus, quoique dans le détail de
leurs actions ils semblent en abhorrer l’évidence. Cette
contradiction perpétuelle entre leurs Idées générales &
leurs Jugemens particuliers, m’a porté à chercher un biais, pour
leur faire sentir leur égarément d’une maniére
indirecte, & pour les conduire en badinant à un accord
salutaire avec eux-mêmes. Pour cet effet j’ai fait semblant
d’ôter la réalité au Mérité, de le détacher de la Raison ; &
j’ai appuyé mes sophismes sur la conduite ordinaire de ceux
d’entre les humains qui passent même pour sâges & éclairé.
La Vérité est une espéce de Mode : on la cherche dans les
impressions de la Coutume, & non pas dans le dictamen de la
Raison : on met une Barriére entre la Vertu & la Religion,
qui n’est autre chose qu’une Vertu rectifiée, & placée dans
son plus beau point de vue. Cependant, on en fait presque
par-tout un assemblage de certains gestes, de certaines
formalités ; & l’on croit s’acquiter avec la Divinité, en la
payant de quelques grimaces cérémonieuses. Voilà des vérités
d’expérience, qu’on découvre dans toutes les Sectes,
quoiqu’qu’avec quelque inégalité. Je n’ai fait que les indiquer
jusqu’ici : mais j’ai trouvé à propos de m’étendre davantage sur
les fausses & dangereuses idées qu’on attache aux termes
d’Hérésie & d’Orthodoxie, qui font autant de mal dans la
Société Civile que la Guerre & la Peste, & qui semblent
être autorisées à choquer la Raison avec l’insolence
la plus outrée. La Lettre qu’on a vue sur cette matiére est de
moi, j’aime trop la candeur pour ne pas l’avouer ingénument ;
& les maximes qui y sont établies, me paroissent trop
raisonnables pour en avoir honte. Ainsi, bien loin de répondre
aux preuves qu’elle contient, je ferai ici mes efforts pour les
appuyer & les éclaircir. L’unique moyen de parvenir à la
Vérité d’une maniére légitime, c’est le Raisonnement.
Quelquefois la Raison tire toutes ses forces, pour ainsi dire,
de son propre sein ; quelquefois elle trouve du secours dans
l’Autorité, de laquelle pourtant elle ne s’aide jamais, qu’après
1’avoir examinée avec une attention calme, & après en avoir
senti la certitude. De quelque maniére qu’elle opére, elle
n’avance jamais d’un pas au-delà de l’Evidence, & elle
s’arrête précisément où les idées claires & distinctes
commencent à lui manquer. Elle aime mieux se contenter d’un
petit nombre de Vérités démontrées, que de se perdre dans un
cahos d’opinions mal conçues de probabilités vagues. Tout Homme
qui fait un pareil usage de l’inestimable faculté de raisonner,
s’acquite du plus important devoir qui lui soit imposé en qualité d’homme. Il répond dignement à l’excellence
de sa nature, il se montre docile à la voix de la Divinité qui
parle en lui. Au contraire, celui qui laisse croupir sa Raison
dans une heureuse paresse, qui se laisse entraîner à tout hazard
par le torrent des Opinions reçues, quoiqu’il ait la force de
s’y opposer, est digne du plus profond mépris, quand il auroit
machinalement dans le cœur les dispositions les plus
excellentes, les panchans les plus heureux. J’ai appellé le
premier Orthodoxe, parce que par toute sa conduite il fait voir
qu’il admet la nécessité de l’Examen. Vérité fondamentale, &
source de toutes les autres Vérités. J’appelle le second
Hérétique par excellence, parce que par sa conduite il paroit
rejetter ce Principe fondamental de toutes nos lumiéres, &
qu’il semble avoir la Vérité en horreur ; & je soutiens que
c’est-là l’unique régle fixe & inaltérable, par laquelle on
puisse distinguer l’Orthodoxie d’avec l’Hérésie. Je sai bien
qu’en entendant par Orthodoxie la saine Doctrine, on y donne un
sens réel ; mais l’application qu’on fait de ce sens ne sauroit
être que vague. La saine Doctrine subsiste très
réellement ; mais il n’y a point de Secte qui ne s’en croie la
possession assurée, aux dépens de toutes les autres Sectes.
Cette persuasion est aussi forte dans une Foi implicite, que
dans une Foi raisonnée ; quoiqu’il soit démontré, que la saine
Doctrine n’est rien pour ceux qui par la plus grossiére méprise
croyant trouver la Vérité, ne saisissent que certaines
expressions, dont ils ne pénétrent pas le sens, bien loin d’en
confronter les idées. Mais, dira-t-on, l’Homme seroit-il assez
malheureux, pour ne pouvoir jamais se démontrer à soi-même qu’il
posséde la Vérité, & que ceux qui n’admettent pas ses
sentimens sont dans l’Erreur ? La difficulté est délicate :
l’Evidence est la marque unique de la Vérité, & bien souvent
il est très difficile de distinguer la fausse Evidence d’avec la
véritable. J’ai eu autrefois certaines opinions que je n’ai
plus, & autant que je puis m’en souvenir, cette opinion
faisoit sur mon ame la même impression de certitude que je sens
à présent. Cependant il est certain qu’il y a des Vérités qui
ont pour tous les Hommes une Evidence générale, & par
conséquent véritable. Telles sont les Mathématiques, & la
Morale qui est susceptible d’une démonstration
presque aussi exacte que la Géométrie, & qui constitue la
partie la plus importante de la saine Doctrine. Les Vérités
Mathématiques ne doivent pas passer pour des Spéculations
uniquement utiles au commerce de la Vie. En nous débrouillant
avec une méthode certaine les Secrets les plus mistérieux de la
Nature, elles démontrent invinciblement l’Existence de Dieu à
tous ceux dont l’attention n’est pas distraite par une mauvaise
situation du cœur, & elles nous apprennent à nous conduire
surement dans tous nos autres raisonnemens. Il est vrai que la
Religion a des Dogmes qu’on regarde comme extraordinairement
importans, à l’égard desquels l’Evidence n’étant rien moins que
générale, doit être en quelque sorte sujette à caution. On peut
en alléguer plusieurs raisons sensibles. La prémiére a sa source
dans ces mêmes idées de l’Orthodoxie, qui me paroissent si
dangereuses. Un Pére donne à ses Fils une espéce de Faisceau
d’Opinions, enveloppé soigneusement de mépris & de haine
pour toutes les prétendues Hérésies. Ils le regardent comme un
Dépôt sacré auquel il n’est point permis de mettre la main ;
& ce Faisceau héréditaire passe dans son entier
d’une race à l’autre, jusqu’à ce qu’enfin un Cœur généreux, un
Génie dégagé, ose le délier, en examiner toutes les piéces,
& n’en conserver que celles que le Bon-Sens aprouve. Jusqu’à
ce tems toutes ses opinions ont été inaccessibles à la véritable
Evidence, défendues, pour ainsi dire, par une Evidence
artificielle, donc la fausse lueur a sa source dans les
Passions. Il arrive quelquefois qu’un Homme est déterminé par la
force de sa Raison à la noble hardiesse d’examiner ses
sentimens, mais qu’il lui est presque impossible de profiter de
son examen. Il n’examine qu’avec une ferme résolution de ne rien
changer dans ses idées ; la Vérité se présente en vain à ses
yeux ; son ame, toute occupée d’une aveugle horreur pour les
Hérésies, tremble en croyant seulement en appercevoir l’ombre ;
l’amour qu’il a pour ses opinions, prête une force étrangére,
& presque’invicible aux plus foibles preuves qui semblent
les appuyer, & le rend content & satisfait des moindres
subterfuges par lesquels il peut s’échapper aux Démonstrations
les plus formelles. En le portant à l’examen, il n’a pas osé
mettre son dans cet heureux équilibre, qui ne peut
être détruit par le poids des preuves. S’il m’est permis de
parler naturellement, je dirai que c’est la faute de la plupart
des Ministres de l’Evangile d’entre toutes les Sectes. Il y a
même parmi eux de fort honnêtes gens, qui haïssant l’Esprit de
persécution, ne laissent pas d’être les dupes de leur zéle
indiscret. Ils enseignent en général, qu’il est défendu de haïr
les Hérétiques, mais dans le détail ils oublient leurs propres
maximes. Ils ne se contentent pas d’exposer avec force ce qui
leur paroit Vérité, ils donnent les titres les plus odieux à
ceux qui ne l’admettent pas. Sentiment sacriléges, Erreurs
impies, Egaremens de la derniére extravagance, Opinions
damnables, ce sont-là les expressions par lesquelles ils
ébranlent l’ame de leurs Auditeurs, avant de songer à la
convaincre par la force des preuves : l’Equilibre ne subsiste
plus, & l’Auditeur est hors d’état de chercher la Vérité par
des voies légitimes. Il faut avouer que cette conduite des
Prédicateurs peut découler d’un ardent amour pour la Vérité ;
mais c’est un amour de Passion, qui n’est pas docile au
Raisonnement. Ils supposent que le Salut dépend en partie du consentement que l’on donne à certains Dogmes, soit
machinalement, soit d’une maniére raisonnée ; & voilà la
cause funeste de ces frissons dont l’ame est saisie &
troublée dans la recherche de la Vérité, à la moindre apparence
d’Erreur par rapport à ces Dogmes distingués. Une <sic>
Homme grave, éclairé, me dit que je suis hors d’état de Grace,
si je refuse de croire telle ou telle chose ; & moi je
voudrois me hazarder à tomber dans un malheur éternel, en
m’exposant aux dangers de l’Examen ? Je voudrois être à ce point
ennemi de moi-même ? A Dieu ne plaîse ! il vaut mieux que je
force mon imagination à entrer dans les intérêts de mon salut,
& que je me dupe moi-même, en m’imaginant de croire ce dont
je ne suis point-du-tout convaincu par la force des preuves. Il
y a peu d’ames assez fortes pour n’être pas susceptibles de
pareilles frayeurs, de-là vient que la masse générale des Hommes
croit risquer davantage du côté des Dogmes, que du côté du
Devoir. La plupart des Hommes sacrifieront leur fortune à leur
attachement pour la saine Doctrine, dans le tems qu’ils
commettront hardiment un adultére, ou une injustice criante.
Certains Génies d’un ordre plus-relevé, osent en
quelque sorte secouer le joug de la Prévention, & croire que
peut-être le Salut ne dépend pas de tel ou de tel Dogme que son
Curé lui prêche. Mais il est pourtant persuadé en général, qu’on
n’est pas en état de Grace, si l’on est assez malheureux pour
tomber dans l’Erreur par rapport aux Points importans de la
Religion. Cette opinion le force à ne rien négliger pour
parvenir à là Vérité ; mais ses efforts sont toujours
accompagnés d’angoisses mortelles. Plus il a l’esprit
Philosophe, plus il est porté à ne rien admettre qui ne soit
exactement prouvé, & à repasser continuellement sur les
conséquences qu’il a tirées de ses principes ; & plus il a
sujet d’être sans cesse dans une crainte mortelle, de manquer
les Vérités dont dépend son bonheur éternel. Son ame ne sera
jamais dans le calme nécessaire pour bien raisonner ; l’Examen
lui paroîtra une occupation pénible & affreuse ; & il
n’est pas impossible que son ame ne devienne la proie d’un
desespoir incurable. Rien n’est donc plus important, que
d’examiner de sang froid, si une pareille crainte est bien
fondée, & si jamais une Erreur peut être damnable, quand on
y est engagé de bonne foi, & malgré les plus grands efforts
qu’on a fait pour raisonner juste. Je dirai
hardiment, que je suis forcé à ne le pas croire, par les idées
nobles & grandes que nous devons nous former de la Bonté
& de la Justice de Dieu. L’Erreur que je viens de dépeindre,
est invincible ; la fausse Evidence qui nous la fait paroître
comme une Vérité, nous fait un devoir de nous y attacher ; en un
mot, dans un pareil cas, nous nous égarons sans crime, & il
nous est impossible de ne nous pas égarer. S’imaginer qu’on
puisse dévenir l’objet de la vengeance de Dieu pour ne pas faire
l’impossible, c’est sapper la Baze de toutes les Perfections
Divines, c’est ôter à Dieu ce Caractére aimable de Justice &
de Bonté, qui seul peut porter la Créature raisonnable à
regarder la Divinité comme le Souverain Bien. Me répondra-t-on,
que la Justice & la Bonté sont en Dieu d’une espéce
différente, de ce qu’il nous a ordonné lui-même de considérer
comme Juste ? Cette objection seroit la plus dangereuse de
toutes les Hérésies. Il est de la nature de tout Etre
intelligent de s’aimer. Dieu ne peut donc que s’aimer
souverainement, & par conséquent il ne lui est pas possible
de nous représenter, comme vertueuses & aimables, certains
dispositions contraires à ses propres Attributs.
S’il y avoit de la possibilité, les Hommes seroient les
Créatures les plus malheureuses ; & Dieu ne les auroit faits
à son Image, que pour les rendre les victimes d’un Caprice
tirannique. Nous ne pourrions conclure de la merveilleuse
structure de l’Univers, sinon que son Auteur est souverainement
puissant, & d’une intelligence infinie ; mais nous ne
pourrions pas faire même le moindre fond sur la Véracité, &
nous serions toujours inquiets sur l’accomplissement de ses
promesses. Je ne crois aucun Homme assez hardi pour me nier ces
Principes, & par conséquent je suis en droit d’en conclure,
que Dieu ne punira point les Hérésies où les efforts de l’Examen
nous engagent de bonne foi, & dans lesquelles nous ne
tombons que parce que nous faisons notre devoir : Mais qu’il
nous punira, si nous avons négligé de faire des efforts
suffisans pour éclaircir nos idées, puisque ces efforts
dépendent de nous. Je crois non seulement le sentiment que j’ai
là-dessus, de la derniére évidence, mais encore de la plus
grande utilité pour le Genre-humain. Un Homme qui en est
convaincu, est en état d’approcher de l’examen avec un cœur
dégagé des Passions, avec un esprit entiérement
affranchi du joug des Préjugés, avec une ame délivrée de vaines
Frayeurs. Il est capable d’écouter la voix de la Raison dans un
religieux silence. Il ne se fera pas la moindre difficulté de
rapeller tous ses jugemens passés devant le Tribunal du
Bon-Sens, & de s’efforcer à déterrer quelque préjugé secret
qui peut être échappé à son attention. Toujours docile, toujours
accessible à l’Evidence, il continuera sans relâche à se défaire
de la Prévention ; & il regardera toujours comme la
Prévention la plus dangereuse, la persuasion téméraire de s’être
débarassé une fois pour toutes de tous les Préjugés. S’il se
voit forcé à suspendre son jugement, & à douter de ce qui
paroit clair à des Esprits plus présomtueux, ou plus pénétrans ;
content de faire son devoir, il doutera sans inquiétude, &
il n’aura garde de se croire criminel, parce qu’il est
raisonnable ; il différera la décision avec tranquilité, jusqu’à
ce qu’il se sente guidé par des lumiéres plus vives ; jamais il
ne regardera comme les Ennemis de Dieu & de la Vérité, ceux
qui n’admettent pas ses sentimens ; il ne fondera jamais son
amitié ou son aversion sur les idées de son Prochain, mais sur leurs mœurs, mais sur leur attention ou sur leur
négligence par rapport à sa saine Doctrine. Le plaisir
satisfaisant de la réflexion, ce plaisir uni à l’ame de la façon
la plus intime, ne sera accompagné chez lui d’aucun trouble
fâcheux. Il se hâtera pour le goûter, & il y employera avec
la plus douce satisfaction tous les momens que lui laissera la
nécessité absolue des occupations de la Vie Civile. Il sentira,
que travailler à rectifier ses idées & à les augmenter,
c’est s’amasser le plus précieux des Trésors, donner de
l’étendue à l’amé, & lui procurer plus de perfection, plus
de grandeur, plus de majesté. Si à cette situation calme &
tranquille de la Raison, les Hommes vouloient bien ajouter la
précaution salutaire de n’aller jamais plus loin que leurs
idées, de ne point supposer de la réalité à des expressions
entiérement vuides de sens, de n’admettre jamais une proposition
sans avoir épluché le sens de chaque terme ; je crois fort que
les Génies ordinaires même trouveroient la Vérité assez
facilement. Bien-tôt une Evidence générale éclaireroit tous les
Hommes par rapport aux Vérités les plus nécessaires. Certains
Dogmes, où les Génies les plus forts trouvent les plus grandes difficultés, resteroient peut-être indécis,
& une sage retenue mettroit les mêmes bornes à notre
curiosité, que la Nature a mises à nos lumiéres. Quoi qu’il en
soit, le Régne de la Vérité seroit paisible ; notre amour pour
elle seroit un attachement calme de la Raison, avec lequel les
Passions n’auroient rien à démêler ; le zéle ne ressembleroit
plus au sang, qui dans un corps malade se précipite dans les
veines avec une espéce de fureur ; mais au sang qui parcourt
avec une tranquilité toujours égale, les méandres d’un corps
bien disposé. Je n’ignore pas que des Gens véritablement pieux,
prétendent qu’on ne sauroit posséder la Vérité avec une
conviction absolue, que par un effet de la Grace. Mais je leur
demande pardon, si j’ose leur dire qu’ils se servent d’un
langage qu’ils n’entendent pas. A Dieu ne plaîse ! que je
rejette le secours de la Grace comme une chimére des Bigots : je
le trouve trop généralement & trop clairement établi dans
les Livres Sacrés, pour douter en aucune maniére de sa réalité :
je ne trouve même rien de plus digne de la Bonté Divine, que de
remédier à la foiblesse de la Créature raisonnable, quand avec
respect & avec humilité elle tâche de tirer ce secours de la
Source des Lumiéres. Mais je ne croirai jamais que
la Grace détruise l’excellence de notre Nature, & que d’un
Agent intelligent & libre elle fasse une Machine nécessaire
& aveugle. Si elle nous éclaire, ce n’est qu’en calmant nos
passions, en dissipant le nuage de nos préjugés, en redoublant,
en fixant notre attention, & en augmentant la force & la
vivacité de nos lumiéres : elle ne nous inspire point une
conviction brute & machinale, dont il est impossible de
former une juste idée ; mais elle aide notre Raison à sentir la
force des preuves, & à parvenir à une conviction naturelle
& raisonnable. D’ailleurs, alléguer une conviction
machinale, produite immédiatement par le St. Esprit, c’est se
servir d’une preuve qu’un grand nombre de Sectes sont toutes
prêtes à retorquer avec confiance, & par conséquent d’une
preuve qui ne signifie rien. Voilà, Lecteur, mon sentiment sur
l’Orthodoxie, sur lequel je ne refuserai jamais un combat de
plume, si quelqu’un trouve à propos de m’attaquer. Je le place
dans ma Préface, parce que j’en ai trouvé l’exposition un peu
trop sérieuse pour entrer dans le Corps de mon Ouvrage. C’est le
commentaire du tour Ironique par lequel j’ai soutenu
que la Vertu & la Vérité étoient des choses imaginaires,
dépendantes du tems & des circonstances. Je ne vois point de
milieu. Il faut être du sentiment que j’ai tourné en ridicule,
sous prétexte de le défendre ; ou bien, il faut se ranger de
l’opinion pour laquelle je viens de plaider très sérieusement.
Ce que j’ai dit du Méchanisme des Hommes, sert à établir la même
Vérité ; & j’ai de la peine à croire, que mes Lecteurs ne
soient pas assez éclairés, pour ne pas comprendre ce que j’ai
dit sur la Royauté Héréditaire, & sur le Bonheur que la
Vanité emprunte de l’Imagination. Mes quatre ou cinq prémiéres
Bagatelles roulent sur les défauts de Stile que je crois
remarquer dans les Auteurs François les plus modernes, qui
semblent préférer le prétendu Délicat de quelques phrases
mistérieuses, à l’obligation où tout Ecrivain est de dire
quelque chose. J’ai eu surtout en vue un certain petit Stile
coupé, qui divise une Période d’une juste longueur en vingt
petites Sentences, bouffies de vent, & vuides de réalité,
& qui par-là charment un Lecteur qui n’a que des oreilles.
J’ai parlé encore des causes naturelles du Relâchement des
Hommes dans les Bonnes Mœurs, & dans l’Amour de
la Patrie. Les Raisons que j’en ai alléguées, quoiqu’Ironiques,
seront très véritables, tant que les hommes voudront être des
Agens nécessaires, dépendre absolument des circonstances où ils
se trouvent, & rejetter le Flambeau de la Raison. Persuadé
que ces espéces d’Enigmes seroient faciles à débrouiller, j’ai
été la dupe de la bonne opinion que j’avois des Hommes. Je veux
donc changer de plan. Le Systême général de mon Ouvrage ne sera
plus l’Ironie1, quoique je n’y renonce pas absolument :
il est difficile de badiner sans une pointe de Sel Ironique.
Mais quand il m’en prendra envie, je mettrai au frontispice de
ma Feuille Volante un i capital, afin que le Public soit au
fait. Je garderai mon Titre, & en appellant desormais
Bagatelle tout ce qui choque la Raison, je serai bien malheureux
si l’Ouvrage & le Titre n’ont pas toujours quelque relation
ensemble ; & quand il en arriveroit autrement, il n’importe
guéres. J’ai envie de parler de tout, & de me laisser
conduire par mes réflexions à l’aventure. Est-ce manquer de
parole, que de donner au-delà de ce qu’on a promis ?
1A commencer dans cette N. Edition depuis la Xxxvi. Bagatelle, T. I. p. 201, jusqu’à la fin de l’Ouvrage.
