Le Nouveau Spectateur (Bastide): XII. Discours
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Niveau 1
Discours XII.
Niveau 2
Metatextualité
Voici un fait assez singulier ; je
le garantis vrai, & je me flatte que personne ne le lira
avec indifférence.
Récit général
La Marquise de Vanore est dans
l’habitude de recevoir à sa toilette une Marchande de Modes,
qui sçait toutes les nouvelles, & qui conte
avec esprit. C’est le talent de ces sortes de femmes qui,
passant leur vie dans le monde brillant, apprennent par
l’intrigue, à saisir un trait, & à en faire une
histoire. Celle ci entretenoit tous les jours Madame de
Vanore, d’un homme d’esprit très-sage & très-aimable,
qu’elle voyoit souvent chez la Presidente de * * *, &
lui en parloit avec enthousiasme. La Marquise rioit &
levoit les épaules. La Marchande ne sçavoit pas ce que ces
éclats de rire pouvoient signifier, & lui en demanda
enfin la raison ; mais, ma chere Cato, lui dit-elle, je ris
du pompeux éloge que tu fais du bon sens de ton héros ; on
n’a de la vie tant célébré quelqu’un, & jamais avec
moins de raison sans doute ; car comment veux-tu me
persuader qu’un homme sage & raisonnable voit la
Présidente ? Cato fut un peu déconcertée. Vous la connoissez donc Madame la Présidente ? Madame,
demanda-t’elle à la Marquise. Non, je ne vois point ces
sortes des femmes, répondit-elle, mais je sçais bien que
pour peu qu’un homme ait de bon sens & d’amour-propre,
il craindra d’être connu d’elle & d’en être nommé. Cato
avoit la prudence de ne jamais dire du mal d’aucune femme,
devant celles qui la recevoient chez elle, (c’est encore une
chose que l’intrigue lui avoit apprise.) Elle auroit pu
parler deux heures très-mal de la Présidente, sans faire une
calomnie ; elle n’en dit pas un seul mot : elle se contenta
de ne paroître nullement surprise de l’opinion que la
Marquise en avoit, & de répéter ce qu’elle avoit dit au
sujet du Chevalier. Madame de Vanore rioit toujours. Cato
lui dit enfin : Madame, je vous assure que cela est comme
j’ai l’honneur de vous le dire ; je vois tous
les jours M. le Chevalier, je vois mille gens qui le
connoissent depuis long-temps, & je vous proteste que,
de l’aveu de tout le monde, c’est le plus honnête homme, le
plus galant, le plus aimable, le plus doux, le plus rangé
qu’il y ait au monde. Madame de Vanore ne répondoit que par
éclats de rire ; elle étoit si prévenue ou si instruite au
sujet de la Présidente, que son nom seul étoit capable de
lui donner du mépris pour quiconque avoit mis le pied chez
elle une fois. Il est vrai qu’elle avoit droit de mépriser
le vice & ses partisans. Un cœur tendre & une raison
éclairée, lui avoient appris à peser les usages & les
maximes de la galanterie dans la balance de la nature &
de l’honneur. Cato eut recours aux autorités, & cita
mille traits du Chevalier plus beaux les uns que les autres.
La Marquise commença à ne avoir dans ce que
Cato disait, mille choses qui ne pouvoient pas être
imaginées, & ces choses peignoient l’homme d’esprit,
l’homme de bon sens, l’homme délicat, l’homme qu’une honnête
femme voudroit se faire. La Marquise ne questionna plus
& rêva ; il y avoit en effet bien des raisons pour elle
de rêver. Un honnête homme n’est qu’un homme pour la femme
qui n’est pas faite pour aimer, ou pour celle qui est faite
pour aimer sans distinction. Mais quand la nature fit à une
femme un cœur tendre & une raison sévere ; quand d’un
côté la raison lui interdit toujours tous les goûts, &
que de l’autre le sentiment lui demande toujours, un choix,
ce galant homme, dont elle entend parler avec éloge, est un
objet de séduction, pour peu que l’éloge soit répété. Cette
situation demande des réflexions. C’étoit la
situation de la Marquise. Cato, qui avoit parlé du Chevalier
sans dessein, cessa d’en faire les honneurs, lorsqu’elle vit
que la Marquise ne se moquoit plus d’elle. On annonça le
Comte de * * *, & Cato sortit. La Marquise, qui jamais
ne prenoit garde à cette femme, lorsqu’elle prenoit congé
d’elle, lui ordonna de revenir bientôt la voir. Le Comte
alloit aussi chez la Présidente, & Madame de Vanore le
sçavoit ; elle lui demanda s’il connoissoit le Chevalier
de * *. Beaucoup, lui répondit-il, je le vois tous les jours
chez Madame de * * *. Tous les jours, reprit-elle, est-ce
qu’il en est amoureux ? Oh ! je pourrois bien jurer que non,
répondit-il ; c’est un homme très-aimable &
très-indifférent. Il a autrefois vécu dans le monde ; il
cherche maintenant la tranquillité, & il vient
fréquemment chez la Présidente, où il est sûr
de trouver le repos sans ennui. C’est-à-dire, reprit Madame
de Vanore, que la Présidente donne les plaisirs sans exposer
à l’attachement. Oui, répondit le Comte, vous la définissez
bien ; en général elle est ce que vous dites-là, & c’est
une chose aujourd’hui de notoriété très-publique ; mais elle
n’est pas même tout cela pour le Chevalier ; car le seul
plaisir qu’il souffre qu’elle lui donne, c’est celui de lui
raconter ses aventures, & d’amuser son imagination.
Madame de Vanore rêva encore, & cela pourra paroître
singulier à ceux qui ne sçavent pas que ce sont les honnêtes
femmes, les femmes sages qui se frappent le plus aisement.
Elle revint bientôt à son objet. On m’a dit, reprit-elle,
qu’il est extrêmement aimable ; qu’il a l’esprit, le bon
sens, les vertus, tout ce qui fait l’estime & le goût ? Je puis encore vous répondre de cela,
répliqua le Comte. Si jamais homme eut de quoi plaire, c’est
bien celui-là ; de plus, il en a le talent. Les moindres
choses qui lui échappent ont un agrément particulier, &
s’il vouloit aimer, il n’auroit que l’embarras de
choisir. . . . . Comment est-il auprès des femmes ?
demanda-t’elle. Froid & poli, répondit-il, on diroit
qu’il craint de s’engager, & qu’il veut même prévenir le
danger des femmes qui le verroient avec trop de plaisir ;
mais toute cette précaution, toute cette philosophie n’a pas
même l’air d’émaner de la raison ; il déguise ses principes
sous ses agrémens : on voit d’abord qu’il est très-aimable,
& on devine à peine ensuite qu’il veut être indifférent.
Mais voilà bien des questions que vous me faites sur le
Chevalier, poursuivit-il, & je commence à m’en étonner.
Est-ce que vous ne l’auriez jamais rencontré
dans le monde ? Jamais, répondit-elle ; je sors fort peu,
comme vous sçavez ; c’est la premiere fois que j’entends
parler de lui ; c’est un regret pour moi ; & je serai
fort aise de le voir, si cela est possible. Rien de plus
possible assurément, répondit le Comte ; je ne doute pas
qu’il ne soit fort aise de faire sa cour à une femme qui
possede tout ce que la raison apprend à estimer ; & je
vous le présenterai demain, si vous restez chez vous. Oui,
je compte y rester, répondit-elle, & vous me ferez
plaisir de me l’amener. Le Comte sortit, & Madame de
Vanore resta à la même place sans y penser, & rêva
pendant un quart d’heure. A quoi rêvoit-elle ? Je n’en sçais
rien, ou plutôt je le sçais mieux que je ne le puis dire. Ce
sont des idées, des sentimens à peine formés, des détails qui échapperoient à la plume la plus
ingenieuse. Je dirai bien que le Chevalier s’offroit à son
esprit sous des traits intéressans ; qu’elle souhaitoit de
le voir, de pouvoir l’attirer chez elle ; qu’elle auroit
voulu le voir déjà, l’entendre, & lui parler ; mais ce
n’est pas là uniquement ce qu’elle pensoit, il y avoit
quelque chose de plus, & ce plus est ce que je ne
sçaurois rendre. Le Comte ne manqua point de parler à son
ami, & ne doutoit point que la proposition qu’il avoit à
lui faire, ne fût écoutée avec plaisir. Le Chevalier fit des
questions avant que de répondre. Il ne connoissoit Madame de
Vanore que de nom, & il voulut la connoître mieux, avant
de s’engager. Le Comte fit son portrait avec la sincérité
qu’elle méritoit. Lorsqu’il eut fini, il dit au Chevalier
qu’il voyoit bien que c’étoit une bonne connoissance qu’il vouloit lui donner. Cela est vrai,
répondit il, malgré cela je n’irai point chez elle. Le Comte
fut étonné de ce refus, & lui en demanda la raison. Ma
raison est toute simple, répondit-il ; j’ai quitté les
femmes, je suis content de mon sort & je ne veux pas
risquer qu’une malheureuse séduction me coûte deux ans de
sagesse & de raison. Mais vous voyez bien la
Présidente ? demanda le Comte ; croyez-vous la Marquise plus
dangereuse ? Oui, parce qu’elle a des vertus, répondit il ;
je verrois le Présidente à toute heure, seul, plus belle
qu’elle n’est, dans toutes les occasions, que je n’y ferois
pas le moins du monde exposé : c’est une femme méprisable,
un être vil, & mon cœur l’a jugée ; mais ce même mépris
dont je suis capable pour le vice, doit me faire craindre en
moi un sentiment dangereux pour la vertu. Eh bien, reprit le Comte, où est le danger de chérir la
vertu ? Est-ce que cela peut vous exposer à plus de
sentimens que vous n’en voulez prendre ? Oui, répondit le
Chevalier : d’abord nous aimons la vertu, ensuite nous
aimons la femme vertueuse ; & l’amour le plus sérieux
est celui qui vient d’une cause qui a dû tromper notre
raison. Le Comte insista, & voulut, en plaisantant,
faire rougir son ami de cet excès de prudence. Cela est
vrai, répondit celui-ci, je suis ridicule, & vous avez
le droit de m’en punir. Mais, mon ami, la tranquillité,
l’indifférence sont un si grand bien. . . . Enfin, dites
tout ce que vous voudrez, je n’irai pas chez la Marquise. Le
Comte eut beau insister, le railler, l’importuner, il ne put
rien obtenir. Lorsqu’il revit Madame de Vanore, elle lui
parla de son ami, & lui demanda si elle auroit bientôt
le plaisir de le voir ? Il fut embarrassé à
répondre ; il lui dit qu’il n’y avoit pas de jour pris pour
cela, mais qu’il ne tarderoit pas à remplir la parole qu’il
avoit donnée. La Marquise l’accusa de négligence, & il
lui vit qu’il y avoit de la vivacité dans ce reproche. Il
fit de nouvelles tentatives auprès du Comte, mais celui-ci
ne se rendant point, il fut obligé de dira la vérité à la
Marquise, & d’accuser son ami. Madame de Vanore apprit
cette nouvelle avec une tristesse qu’elle eut bien de la
peine à déguiser. La cause de se singulier refus avoit beau
être flatteuse pour elle, elle n’écouta point l’amour-propre
qui auroit pu y puiser des consolations ; & elle fut de
bonne foi avec elle-même sur le chagrin réel qu’elle en
ressentoit. La Marchande de Modes revint, & Madame de
Vanore ne s’entretint que du Chevalier, avec elle. Cette femme, qui d’abord avoit parlé sans dessein,
commença à concevoir la sorte d’intérêt qui la portoit à
faire tant de questions sur un homme qui lui étoit inconnu ;
& voulant alors faire sa cour, elle lui raconta tout ce
qu’elle sçavoit de lui qui pouvoit lui faire quelque plaisir
à entendre. Le cœur de la Marquise s’enflammoit de plus en
plus. La curiosité dans une femme sage, est déja un amour
tendre, & quand cette curiosité aboutit à une estime
juste, l’amour alors ne fait plus que des progrès rapides.
Mais s’enflamme-t’on pour un homme qu’on n’a jamais vu ?
Oui, quand tout invite à le voir, à l’estimer, à le
rechercher ; quand on est née avec un imagination tendre ;
quand, malgré cette imagination, on a résisté long-temps aux
plaisirs qu’elle pouvoit promettre dans un tendre
engagement. Une femme née pour l’amour, &
qui n’a jamais aimé par défaut d’occasion, est plus exposée
qu’aucune autre : son cœur la livre au premier homme
estimable qu’elle rencontre, s’il y est excité par les
circonstances. Tel étoit l’état de la Marquise, & le
refus du Chevalier rendoit sa séduction aussi complette
& aussi naturelle qu’elle pouvoit l’être. Mais que
fera-t’elle de l’amour qu’elle commence à sentir ? Celui qui
le lui a inspiré, refuse de la voir, par prudence, & lui
apprend son devoir. Fera-t’elle des démarches ? la vertu,
l’honneur ne le permettent point : comabttra-t’elle un
penchant victorieux ? la nature n’y consentira pas. . . .
Mais n‘est il pas encore temps de prendre un parti extrême ;
le sort peut-être la favorisera plus qu’il n’y paroît
disposé ; il faut attendre. Elle sortit, après avoir ainsi
conclu en faveur du sentiment. Elle se disoit
qu’elle avoit besoin de dissipation, & c’est être encore
bien raisonnable que de discerner en soi ce besoin, & de
se prêter à ce qu’il exige, dans un moment où une douce
rêverie seroit si naturelle. Elle alla chez la Comtesse des
Bars. Elle y étoit à peine arrivée, qu’on annonça le
Chevalier. Un doux frémissement lui apprit qu’elle ne
pourroit lui cacher sa foiblesse qu’en rappellant toute sa
vertu. Elle s’imposa des loix séveres, elle composa son
maintien, ses discours, & jusqu’au son de sa voix.
L’effort étoit grand, mais le plus grand effort est plus
possible en la présence de ce qu’on aime, que le moindre en
son absence. Elle s’apperçut que le Chevalier l’examinoit
attentivement, & on ne l’avoit pas encore nommée. Elle
ne fut pas la maîtresse de lui refuser ses regards ; ce fut
beaucoup qu’elle se fit al violence de ne lui
en pas demander. Il lui parla bientôt avec intérêt ; elle
avoit dit quelque chose qui manifestoit tout à la fois
l’esprit & le sentiment, & ce langage, séduisant
& presque nouveau pour un homme qui par raison ne voyoit
que des folles, lui avoit fait une sorte d’impression. Il
n’écouta bientôt plus qu’elle, & ne répondit qu’à elle.
De son côté, elle lui adressa la parole plusieurs fois ; le
plaisir d’être écoutée, lui eût suffi ; le plaisir d’être
applaudie la transporta. Cependant elle ne fit aucune
étourderie, & lorsque, par une suite de la conversation,
elle vint à parler de l’amour, elle ne fit pas même
soupçonner qu’elle commençoit à le ressentir. Ainsi elle
apprit au Chevalier combien elle avoit d’esprit & d’ame,
sans le mettre dans le cas d’en rien augurer pour lui. Ceux
qui connoissoient les délicatesses de la vertu, sentiront
tout le charme de cette situation, pour elle.
On proposa des parties ; & le Chevalier ni la Marquise
ne voulurent jouer. Ils resterent seuls auprès du feu ;
& dans cette conversation particuliere, le Chevalier
acheva de s’enflammer, sans qu’il en coûtât à Madame de
Vanore rien qu’elle dût désavouer. Le Chevalier lui dit tout
ce qu’on peut imaginer de plus obligeant ; il exalta
beaucoup le sort de ses amis, & parut en envier le
bonheur. La Marquise ne put résister à une tentation
innocente. Croiriez-vous, lui dit-elle, qu’avec cet esprit
& cette ame dont vous me louez, il y a un homme qui
depuis deux jours a refusé de venir me voir ? le Chevalier
fut étonné, & lui dit que cela ne pouvoit pas être,
& qu’elle badinoit ; je ne badine pas, reprit-elle, en
le fixant, demandez le au Comte de * * * Il resta pétrifié ;
Quoi ! Madame, lui dit-il, c’est à Madame de
Vanore que j’ai l’honneur de parler, & c’est elle. . . .
Je suis puni, Madame, & vous m’apprenez que la raison a
ses excès comme la folie. Ce qu’il n’avoit pas voulu
accepter, il le demanda alors comme une très-grande grace.
La Marquise le lui accorda sans peine, mais toujours en
dissimulant le plaisir que cette aventure lui causoit. Il
alla chez elle le lendemain. Le même sentiment qui
conduisoit son cœur, conduisit son esprit lorsqu’il la
revit. Il étoit frappé ; il ne put s’en taire. L’espoir ne
faisoit pas sa brûlante impatience : il sçavoit que Madame
de Vanore étoit très-sage, mais il l’adoroit ; & la
certitude des rigueurs, ou celle des faveurs ne peuvent ni
ralentir, ni augmenter la vivacité d’une passion, quand elle
est née d’un premier mouvement. On aime alors sans
raisonner, sans avoir, pour ainsi dire,
une seule idée. Madame de Vanore, qui l’avoit attendu, eut
de la peine à ne le pas recevoir avec transport. Dans cette
premiere entrevue, il se déclara, il dit tout ce qu’il
pensoit, tout ce qu’il sentoit. Jamais l’amour n’avoit été
si prompt à s’exprimer. Quel hommage & quel écueil pour
une femme qui la veille avoir dû se persuader qu’elle étoit
condamnée elle-même à une passion malheureuse ! Le Chevalier
avoit beaucoup d’esprit, mais cet esprit étoit si naturel,
que le sentiment pouvoit en emprunter le secours, sans
risquer de se rendre suspect. La Marquise saisit tout,
sentit tout, & fut convaincue qu’elle étoit aimée. Elle
n’avoit plus de violence à se faire, que celle du moins
qu’exige toujours la vertu ; mais sa vertu n’étoit que de la
raison. Elle pouvoit donc s’expliquer à son
tour ; ses principes ne s’y opposoient pas, & ses
sentimens sembloient l’y contraindre. Malgré le plaisir
qu’elle y eût trouvé, elle résista jusqu’au lendemain, &
malgré cette coûteuse résistance, il se trouva qu’elle avoit
encore trop tôt parlé. Le chevalier n’avoit quitté les
femmes que par un excès de mépris pour leur intrigue, leur
facilité & leur fausseté. Il n’avoit connu
malheureusement que de celles qui affectent beaucoup de
sagesse, & n’ont même jamais rêvé vertu ni honneur. Il
ne voyoit maintenant que les plus méprisables pour s’assurer
cette tranquillité, cette indifférence profonde que le
mépris donne, quand, à force d’en raisonner la cause, on
s’est rendu le maître de ses sens. Il n’avoit refusé de voir
Madame de Vanore, que parce que le monde la jugeoit
respectable. Une femme de ce caractere pouvoit
aisement le séduire, & il ne vouloit plus être séduit :
malgré lui-même, il l’avoit vue, & ce qu’il avoit craint
étoit arrivé : il espéroit du moins que l’estime, que ce
charme vainqueur attaché à la vertu, le dédommageoit de la
perte de sa liberté. Vain espoir ; il est encore trompé.
& il l’est plus que jamais. La seule femme qu’il ait
estimée en sa vie, a, plus qu’aucune autre, cette facilité
horrible qui l’a tant choqué & tant dégoûté. . . . Il ne
fait que cette réflexion ; il la fait avec promptitude,
& en est accablé malgré lui ; il ne sent plus que le
dégoût, & ne peut se résoudre à mettre le pied une
seconde fois chez Madame de Vanore. Madame de Vanore ne
devine point ce qui lui coûte sa conquête & son bonheur,
mais elle devine très-bien que cette révolution subite &
terrible, a quelque cause extraordinaire. Elle
ne se flatte pas de s’abuser, cependant elle se flatte de
revoir le Chevalier. Quatre jours qui s’écoulent sans
qu’elle entende parler de lui, lui confirment enfin son
malheur. Malgré son accablement, qui n’a rien d’égal, elle a
la force de penser à s’instruire des raisons qui ont
déterminé le Chevalier à ce violent procédé. Mais à qui
s’adresser ? Elle n’a aucun confident, & ne sçait même
si elle auroit la force de faire une confidence. Une sagesse
constante l’a rendue sur ce point d’une pusillanimité
extrême. Puisqu’elle est réduite à se faire violence, elle
croit devoir écrire. C’est le parti qu’elle prend. Sa lettre
est courte, mais renferme tout. Le Chevalier y répond avec
toute la sincérité que le dépit peut donner : il veut cacher
le mépris, mais il dissimule mal ce sentiment vainqueur.
Madame de Vanore instruire, sent diminuer son
chagrin. C’est à force d’aimer, qu’elle a perdu son amant :
cette pensée ne va point sans consolation & sans
espérance. Elle écrit une seconde lettre. Ici le sentiment
se développe tout entier. Elle peint son cœur, son
innocence, son desespoir, & cette consolation qui vient
de l’applaudissement secret d’une ame qui ne peut se
repentir d’avoir trop aimé. Vous ne datiez que d’un jour
quand je m’expliquai si librement, lui dit-elle, mais je
datois de l’instant où l’on m’avoit vanté votre mérite &
vos vertus. Le refus que vous aviez fait de me voir, avoit
achevé de m’enflammer, je ne sçavois plus ce que je faisois
quand je vous vis ; sans votre résistance, j’aurois été
très-capable de vous en montrer moi-même ; & si je fus
coupable, si je puis un jour me reprocher d’avoir trop peu
respecté les loix de la décence, loin de m’y contraindre par
vos mépris, vous devez vous-même empêcher
toujours que je ne puisse me faire ce reproche, qui vous
condamneroit. Le Chevalier ne se crut pas désabusé, & il
l’étoit pourtant. Il voulut la voir pour jouir de
l’opiniâtreté de ses soupçons ; mais il ne la vit que pour
demander pardon de ses outrages : la bonne foi de Madame de
Vanore se fit aussi aisément connoître qu’adorer, & le
Chevalier sentit qu’il y a des femmes à qui on doit tout
pardonner en faveur de leur sentimens.
