Le Nouveau Spectateur (Bastide): X. Discours
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Discours X.
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Metatextualität
Il y a non seulement des femmes
vertueuses, mais par elles on verra toujours changer des
mœurs des hommes les plus dévoués au plaisir. Je suis en
état de le prouver par un exemple intéressant.
Exemplum
Philinte, homme public &
célebre, étant dans son cabinet, il y a quelques jours, eut
la visite d’une femme qui lui étoit absolument inconnue.
Cette femme, âgée de quarante-cinq ans, & n’ayant pour
tout recommendation qu’un air noble &
malheureux, parut à Philinte, au premier coup d’œil, une de
ces infortunées que la misere condamne à s’introduire dans
les maisons, pour y tendre la main. La présomption de
Philinte n’empêcha pas qu’il ne la reçût avec bonté. Il la
fit asseoir à côté de son feu, & lui demanda le sujet de
sa visite. L’inconnue avoit les yeux baissés, & ne les
levoit que pour regarder un domestique qui frottoit dans
l’appartement. Philinte comprit que ce tiers la gênoit,
& il se dit : C’est de l’argent qu’on me demande. Il fit
signe au domestique de sortir, & alors cette femme lui
parla en ces termes. Sans avoir l’honneur de vous connoître,
Monsieur, je sçais que vous êtes bienfaisant ; vous avez
fait mille heureux ; on les connoît ; & leur
reconnoissance, qui ne peut se taire, a fait ma
confiance. . . . Bon, reprit intérieurement
Philinte ; je vois bien que c’est de l’argent qu’on me
demande. Quand je me serai fait connoître à vous, Monsieur,
poursuivit-elle, vous verrez que jamais femme n’eut plus de
droit à votre pitié. Les malheureux se sont accumulés sur
moi ; je n’en méritois aucun : vous allez en juger, si vous
voulez m’écouter un moment. ( Il fit un mouvement par lequel
elle comprit qu’il l’écouteroit volontiers. ) Je suis veuve
d’un Avocat au Parlement de * * *, poursuivit-elle ;
l’inclination fit mon mariage : nous étions sans biens mon
mari & moi ; mais s réputation lui promettoit une
fortune ; malheureusement il n’a pas vécu, & sa mort m’a
laissée avec le désespoir d’avoir pu me flatter d’une
situation tout-à-fait heureuse. Nous avions des amis ; le
malheur me les enleva bientôt. Depuis ce temps, j’ai vécu
dans la pauvreté & dans les larmes. Il me
restoit une maison ; elle a été détruite par le feu, &
pour comble de maux, ceux qui l’habitoient sont de pauvres
gens hors d’état de me dédommager de cette perte. ( Ici
l’inconnue s’arrêta un moment pour respirer, & Philinte
se dit encore, c’est de l’argent qu’on me demande ; un mari
mort, une maison brûlée ? Oh ! c’est de l’argent qu’on me
demande. ) Cette prévention, toute forte qu’elle étoit, fut
pourtant incapable de diminuer son attention, & de lui
faire prendre un air moins compatissant. Voilà de grands
malheurs, Madame ; en quoi puis-je contribuer à les
adoucir ! Vous le pouvez aisément, Monsieur, répondit-elle ;
votre situation, l’estime de tout le monde, le grand nombre
d’honnêtes gens qui viennent chez vous, l’estime que l’on
doit prendre pour ceux à qui vous vous intéressez, vous
mettent à portée de me rendre un grand service,
& je viens avec l’espérance de l’obtenir. (Il pensa
alors qu’il étoit question de plus que d’une simple aumône
& qu’il s’agissoit d’une quette.) J’eus une fille de mon
mariage, poursuivit-elle ; le Ciel a voulu me la conserver
pour m’apprendre que les malheureux ne doivent jamais se
désespérer. Elle avoit neuf ans quand son pere mourut, elle
en a aujourd’hui quinze passés : je suis sa mere, & je
devrois en parler avec modestie, mais j’ose dire néanmoins
qu’aucune mere n’eut jamais un enfant plus accompli. Elle
est belle, elle est sage, elle est honnête, & nos
malheurs répandent sur ses traits cette impression de
sentiment & de noblesse qui attendriroit le cœur le plus
dur. (Ici Philinte commença à calomnier intérieurement la
vertu de cette mere : il écouta pourtant avec une sorte de
joie : Il est né sensible au plaisir, & ses
sens pouvoient se laisser surprendre sans crime, dans la
persuasion où il étoit qu’on venoit lui tendre un piége
agréable.) Eh bien, Madame, lui dit-il, que puis-je faire
pour Mademoiselle votre fille ? Beaucoup, Monsieur ;
permettez que j’entre dans quelque détail. Ma fille née avec
de l’ambition, de l’esprit & du goût, raisonne aisément
sur l’injustice de la fortune ; elle se fit un courage
pleine de mépris pour son sort ; & dans la résolution
d’en réparer l’outrage, elle porta des yeux philosophiques
sur ses ressources, & sur le monde. Il vous paroîtra
singulier, Monsieur, qu’à quinze ans on ait eu une raison
assez éclairée, une tête assez froide, pour mépriser le
malheur ! Mais vous la verrez, & vous serez convaincu
que je dis la vérité. Ses ressources furent les talens ;
elle étudia les arts, & bientôt s’en
appropria les avantages ; ce qu’elle tira du monde, fut la
fermeté, le noble orgueil, la politesse, & toutes les
vertus extérieures. Elle y vit beaucoup d’heureux, qui ne
méritoient pas qu’elle leur fit l’honneur de rougir devant
eux d’être pauvre ; elle vit beaucoup d’honnêtes gens qui
étoient parvenus à obtenir la considération générale,
quoique pauvres ; & ces coups d’œil firent la regle de
sa conduite ; elle brava les regards des insolens, &
s’attira ceux des gens vertueux. A l’égard des talens, elle
en possede trois ou quatre à un degré presque supérieur ; la
Peinture, la Musique, les instrumens, la Poésie ; elle gagna
deux prix d’année passée, sans vouloir être connue ; &
elle travaille actuellement à un ouvrage de Peinture, qui
feroit déjà honneur à un Maître. . . . (Philinte, prévenu
que cette femme avoit des vues, n’écoutoit
tout ce récit que comme une belle histoire, & toujours
il se disoit ; c’est de l’argent qu’on me demande. Il
concluoit pourtant que la jeune personne étoit jolie, car
autrement l’imposture eût été grossiere. L’idée qu’il se
faisoit d’elle, comme jolie, l’occupoit, & lui donnoit,
sans qu’il s’en apperçut, une patience d’écouter, que
l’inconnue prenoit pour confiance & intérêt ; & dans
cette persuasion, elle ne songeoit pas à abréger son
discours. Enfin elle s’arrêta. Madame, lui dit Philinte,
voilà un beau portrait, Mademoiselle votre fille peut être
comptée au nombre de nos prodiges ; mais je suis encore
obligé de vous demander ce que je puis faire pour elle. Son
bonheur, Monsieur ; moi, Madame ! Eh comment donc cela !
j’ai pu obliger en ma vie ; j’ai fait des heureux,
peut-être ? mais ce n’étoit pas dans le même
cas. Je n’ai aucune idée, aucun moyen sans doute, & je
crois que vous vous faites trop bonne opinion de moi. Non,
Monsieur, je sçais ce que je dis, je suis très-bien
instruite, & je viens ici de la part de
quelqu’un. . . . . Enfin, Madame, ayez donc la bonté de vous
expliquer. (Tout cela ressembloit parfaitement à une
aventure, & Philinte ne doutoit plus que ce n’en fût
une. Il n’osoit cependant paroître deviner les vues qu’on
lui cachoit ; il pouvoit se tromper, & il eût été au
désespoir d’avoir offensé la vertu malheureuse.) La province
n’étoit pas un lieu de ressources pour nous, reprit
l’inconnue ; nous avons cru devoir apporter nos espérances
dans la capitale ; ma fille, inspirée par un bon génie, a
pris la liberté d’écrire au Ministre, & sa lettre
appuyée encore par un homme de qualité à qui mon mari avoit
rendu quelques services, a produit tout
l’effet que nous en pouvions attendre. Le Ministre a voulu
nous connoître, & après avoir entendu ma chere Eléonore,
lui a promis toute sa protection. C’étoit vers la fin de la
semaine passée, que nous fîmes notre voyage à Versailles :
nous commencions à compter les jours, & notre espérance
alloit s’affoiblir, lorsqu’enfin nous avons vu briller
l’aurore du beau jour que nous attendions. Voici, Monsieur,
une lettre que le Ministre vous écrit, & qui m’a été
remise de sa part pour vous l’apporter. Philinte prit cette
lettre avec respect, voyant très-bien dès-lors qu’il n’étoit
plus question d’aventure : il la lut, & voici ce qu’elle
contenoit à peu près Le pere d’Eléonore avoit fait tant
d’honneur au Barreau, & elle-même ajoutoit tant à la
gloire de son pere, par son mérite & ses vertus, que l’intention de la Cour étoit qu’elle jouit
une situation agréable. Philinte, estime du Ministre par ses
lumieres & sa raison, étoit en cette considération
chargé de chercher un époux à Eléonore parmi la jeune
Noblesse qui venoit tous les jours recevoir ses leçons. On
promettoit un emploi convenable à celui qui se présenteroit
avec l’approbation de Philinte. Philinte, après avoir lu,
regarda l’inconnue. On me fait plus d’honneur que je ne
mérite, Madame, lui dit-il, mais je sçaurai vous rendre tout
l’honneur que vous méritez. J’entrevois le moyen de vous
faire bientôt jouir des favorables dispositions du Ministre,
& puisqu’il veut s’en rapporter à moi, votre bonheur est
assuré. Je ne vous demande que quelques jours, pendant
lesquels j’aurai l’honneur de vous aller rendre mes devoirs.
L’inconnue espéra tout, remercia &
sortit. Philinte ne sensible & tendre, éprouva une sorte
d’agitation : il m’a avoué qu’il craignit de s’examiner.
Cependant il ne laissa pas d’écouter certaine voix secrette.
Il considéroit une fille charmante & malheureuse, dont
la destinée alloit dependre de lui ; & la nature lui
disoit d’exiger d’elle une reconnoissance proportionnée au
service qu’il alloit lui rendre. Il ne put différer de
l’aller voir que jusqu’au moment où il pourroit lui annoncer
un époux. Trois jours lui suffirent cpour cela. Il se rendit
chez elle avec ce trouble qu’entraîne le desir de réussir
dans des desseins que la conscience peut reprocher. Mais ce
trouble se dissipa, en le voyant, pour laisser subsister
tout le desir. Il vit l’objet le plus beau de la nature ; il
sentit son ame voler vers les plaisirs que tant de charmes
annonçoient. Il vit encore une misere
partout répétée, une mere qui paroissoit en supporter à
peine le sentiment affreux. Combien d’écueils pour une
imagination naturellement voluptueuse ! Mais Eléonore, par
un seul regard, en détruisit le charme séducteur. Il lui
parla, & dans ses réponses, il vit un esprit butté
contre l’infortune, que la philosophie & l’honneur ont
élevé à la sphere des idées sublimes, & qui est
incapbale de plier devant les idoles de la vanité humaine.
Philinte pénétré de respect & d’admiration, sentit que
nos mœurs dépendent des femmes. Il lui proposa avec modestie
le mari qui alloit la rendre heureuse ; on eût dit que
c’étoit lui qui alloit être heureux ; elle remercia avec
cette reconnoissance que donne un bonheur qu’on doit à
l’estime. Le Ministre ratifia le choix de Philinte, par la
grace qu’il avoit promise, & ce mariage
sera célébré au premier jour.
