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        <title>X. Discours</title>
        <author>Jean-François de Bastide</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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          <name>Michaela Fischer</name>
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          <name> Sabine Sperr</name>
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          <name> Barbara Thuswalder</name>
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        <publisher>Institut für Romanistik, Universität Graz</publisher>
        <date when="2016-05-09">09.05.2016</date>
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        <bibl>Jean-François de Bastide: Le Nouveau Spectateur. Tome II. Amsterdam und Paris:
                    Rollin und Bauche 1758, 217-230, </bibl>
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          <title level="j">Le Nouveau Spectateur
                        (Bastide)</title>
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          <date>1758</date>
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<p rend="SO"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone></p>
<div1><head>Discours X.</head>
<p rend="SO"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> <milestone unit="MT" xml:id="FR.3"></milestone><hi rend="smallcaps"> Il</hi> y a non seulement des femmes vertueuses, mais par elles on verra toujours changer des mœurs des hommes les plus dévoués au plaisir. Je suis en état de le prouver par un exemple intéressant. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p><milestone unit="EX" xml:id="FR.4"></milestone> <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.1">Philinte</persName>, homme public &amp; célebre, étant dans son cabinet, il y a quelques jours, eut la visite d’une femme qui lui étoit absolument inconnue. Cette femme, âgée de quarante-cinq ans, &amp; n’ayant pour tout recommen-<pb n="218"></pb>dation qu’un air noble &amp; malheureux, parut à <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.2">Philinte</persName>, au premier coup d’œil, une de ces infortunées que la misere condamne à s’introduire dans les maisons, pour y tendre la main. </p>
<p>La présomption de <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.3">Philinte</persName> n’empêcha pas qu’il ne la reçût avec bonté. Il la fit asseoir à côté de son feu, &amp; lui demanda le sujet de sa visite. L’inconnue avoit les yeux baissés, &amp; ne les levoit que pour regarder un domestique qui frottoit dans l’appartement. <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.4">Philinte</persName> comprit que ce tiers la gênoit, &amp; il se dit : <hi rend="italic">C’est de l’argent qu’on me demande.</hi> Il fit signe au domestique de sortir, &amp; alors cette femme lui parla en ces termes. Sans avoir l’honneur de vous connoître, Monsieur, je sçais que vous êtes bienfaisant ; vous avez fait mille heureux ; on les connoît ; &amp; leur reconnoissance, qui ne peut se taire, a fait ma confiance. . . . Bon, reprit intérieure-<pb n="219"></pb>ment <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.5">Philinte</persName> ; je vois bien que <hi rend="italic">c’est de l’argent qu’on me demande</hi>. Quand je me serai fait connoître à vous, Monsieur, poursuivit-elle, vous verrez que jamais femme n’eut plus de droit à votre pitié. Les malheureux se sont accumulés sur moi ; je n’en méritois aucun : vous allez en juger, si vous voulez m’écouter un moment. ( Il fit un mouvement par lequel elle comprit qu’il l’écouteroit volontiers. ) Je suis veuve d’un Avocat  au Parlement de * * *, poursuivit-elle ; l’inclination fit mon mariage : nous étions sans biens mon mari &amp; moi ; mais s réputation lui promettoit une fortune ; malheureusement il n’a pas vécu, &amp; sa mort m’a laissée avec le désespoir d’avoir pu me flatter d’une situation tout-à-fait heureuse. Nous avions des amis ; le malheur me les enleva bientôt. Depuis ce temps, j’ai vécu dans la pauvreté &amp; dans les <pb n="220"></pb> larmes. Il me restoit une maison ; elle a été détruite par le feu, &amp; pour comble de maux, ceux qui l’habitoient sont de pauvres gens hors d’état de me dédommager de cette perte. ( Ici l’inconnue s’arrêta un moment pour respirer, &amp; <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.6">Philinte</persName> se dit encore, <hi rend="italic">c’est de l’argent qu’on me demande ; un mari mort, une maison brûlée ? Oh ! c’est de l’argent qu’on me demande</hi>. ) Cette prévention, toute forte qu’elle étoit, fut pourtant incapable de diminuer son attention, &amp; de lui faire prendre un air moins compatissant. Voilà de grands malheurs, Madame ; en quoi puis-je contribuer à les adoucir ! Vous le pouvez aisément, Monsieur, répondit-elle ; votre situation, l’estime de tout le monde, le grand nombre d’honnêtes gens qui viennent chez vous, l’estime que l’on doit prendre pour ceux à qui vous vous intéressez, vous mettent à <pb n="221"></pb> portée de me rendre un grand service, &amp; je viens avec l’espérance de l’obtenir. (Il pensa alors qu’il étoit question de plus que d’une simple aumône &amp; qu’il s’agissoit d’une quette.) J’eus une fille de mon mariage, poursuivit-elle ; le Ciel a voulu me la conserver pour m’apprendre que les malheureux ne doivent jamais se désespérer. Elle avoit neuf ans quand son pere mourut, elle en a aujourd’hui quinze passés : je suis sa mere, &amp; je devrois en parler avec modestie, mais j’ose dire néanmoins qu’aucune mere n’eut jamais un enfant plus accompli. Elle est belle, elle est sage, elle est honnête, &amp; nos malheurs répandent sur ses traits cette impression de sentiment &amp; de noblesse qui attendriroit le cœur le plus dur. (Ici <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.7">Philinte</persName> commença à calomnier intérieurement la vertu de cette mere : il écouta pourtant avec une sorte de joie : <pb n="222"></pb> Il est né sensible au plaisir, &amp; ses sens pouvoient se laisser surprendre sans crime, dans la persuasion où il étoit qu’on venoit lui tendre un piége agréable.) Eh bien, Madame, lui dit-il, que puis-je faire pour Mademoiselle votre fille ? Beaucoup, Monsieur ; permettez que j’entre dans quelque détail. Ma fille née avec de l’ambition, de l’esprit &amp; du goût, raisonne aisément sur l’injustice de la fortune ; elle se fit un courage pleine de mépris pour son sort ; &amp; dans la résolution d’en réparer l’outrage, elle porta des yeux philosophiques sur ses ressources, &amp; sur le monde. Il vous paroîtra singulier, Monsieur, qu’à quinze ans on ait eu une raison assez éclairée, une tête assez froide, pour mépriser le malheur ! Mais vous la verrez, &amp; vous serez convaincu que je dis la vérité. Ses ressources furent les talens ; elle étudia les arts, &amp; <pb n="223"></pb> bientôt s’en appropria les avantages ; ce qu’elle tira du monde, fut la fermeté, le noble orgueil, la politesse, &amp; toutes les vertus extérieures. Elle y vit beaucoup d’heureux, qui ne méritoient pas qu’elle leur fit l’honneur de rougir devant eux d’être pauvre ; elle vit beaucoup d’honnêtes gens qui étoient parvenus à obtenir la considération générale, quoique pauvres ; &amp; ces coups d’œil firent la regle de sa conduite ; elle brava les regards des insolens, &amp; s’attira ceux des gens vertueux. A l’égard des talens, elle en possede trois ou quatre à un degré presque supérieur ; la Peinture, la Musique, les instrumens, la Poésie ; elle gagna deux prix d’année passée, sans vouloir être connue ; &amp; elle travaille actuellement à un ouvrage de Peinture, qui feroit déjà honneur à un Maître. . . . (<persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.8">Philinte</persName>, prévenu que cette femme avoit des vues, n’écou-<pb n="224"></pb>toit tout ce récit que comme une belle histoire, &amp; toujours il se disoit ; <hi rend="italic">c’est de l’argent qu’on me demande</hi>. Il concluoit pourtant que la jeune personne étoit jolie, car autrement l’imposture eût été grossiere. L’idée qu’il se faisoit d’elle, comme jolie, l’occupoit, &amp; lui donnoit, sans qu’il s’en apperçut, une patience d’écouter, que l’inconnue prenoit pour confiance &amp; intérêt ; &amp; dans cette persuasion, elle ne songeoit pas à abréger son discours. Enfin elle s’arrêta. Madame, lui dit <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.9">Philinte</persName>, voilà un beau portrait, Mademoiselle votre fille peut être comptée au nombre de nos prodiges ; mais je suis encore obligé de vous demander ce que je puis faire pour elle. Son bonheur, Monsieur ; moi, Madame ! Eh comment donc cela ! j’ai pu obliger en ma vie ; j’ai fait des heureux, peut-être ? mais ce n’étoit pas dans le mê-<pb n="225"></pb>me cas. Je n’ai aucune idée, aucun moyen sans doute, &amp; je crois que vous vous faites trop bonne opinion de moi. Non, Monsieur, je sçais ce que je dis, je suis très-bien instruite, &amp; je viens ici de la part de quelqu’un. . . . . Enfin, Madame, ayez donc la bonté de vous expliquer. (Tout cela ressembloit parfaitement à une aventure, &amp; <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.10">Philinte</persName> ne doutoit plus que ce n’en fût une. Il n’osoit cependant paroître deviner les vues qu’on lui cachoit ; il pouvoit se tromper, &amp; il eût été au désespoir d’avoir offensé la vertu malheureuse.) La province n’étoit pas un lieu de ressources pour nous, reprit l’inconnue ; nous avons cru devoir apporter nos espérances dans la capitale ; ma fille, inspirée par un bon génie, a pris la liberté d’écrire au Ministre, &amp; sa lettre appuyée encore par un homme de qualité à qui mon mari avoit ren-<pb n="226"></pb>du quelques services, a produit tout l’effet que nous en pouvions attendre. Le Ministre a voulu nous connoître, &amp; après avoir entendu ma chere <persName corresp="NS2" key="Eleonore" subtype="U" xml:id="PN.11">Eléonore</persName>, lui a promis toute sa protection. C’étoit vers la fin de la semaine passée, que nous fîmes notre voyage à <placeName corresp="NS2" key="#GID.2" ref="geonameID:2969679" xml:id="PL.1">Versailles</placeName> : nous commencions à compter les jours, &amp; notre espérance alloit s’affoiblir, lorsqu’enfin nous avons vu briller l’aurore du beau jour que nous attendions. Voici, Monsieur, une lettre que le Ministre vous écrit, &amp; qui m’a été remise de sa part pour vous l’apporter. </p>
<p><persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.12">Philinte</persName> prit cette lettre avec respect, voyant très-bien dès-lors qu’il n’étoit plus question d’aventure : il la lut, &amp; voici ce qu’elle contenoit à peu près Le pere d’<persName corresp="NS2" key="Eleonore" subtype="U" xml:id="PN.13">Eléonore</persName> avoit fait tant d’honneur au Barreau, &amp; elle-même ajoutoit tant à la gloire de son pere, par son mérite &amp; ses vertus, <pb n="227"></pb> que l’intention de la Cour étoit qu’elle jouit une situation agréable. <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.14">Philinte</persName>, estime du Ministre par ses lumieres &amp; sa raison, étoit en cette considération chargé de chercher un époux à <persName corresp="NS2" key="Eleonore" subtype="U" xml:id="PN.15">Eléonore</persName> parmi la jeune Noblesse qui venoit tous les jours recevoir ses leçons. On promettoit un emploi convenable à celui qui se présenteroit avec l’approbation de <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.16">Philinte</persName>. </p>
<p><persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.17">Philinte</persName>, après avoir lu, regarda l’inconnue. On me fait plus d’honneur que je ne mérite, Madame, lui dit-il, mais je sçaurai vous rendre tout l’honneur que vous méritez. J’entrevois le moyen de vous faire bientôt jouir des favorables dispositions du Ministre, &amp; puisqu’il veut s’en rapporter à moi, votre bonheur est assuré. Je ne vous demande que quelques jours, pendant lesquels j’aurai l’honneur de vous aller rendre mes devoirs. <pb n="228"></pb> L’inconnue espéra tout, remercia &amp; sortit. <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.18">Philinte</persName> ne sensible &amp; tendre, éprouva une sorte d’agitation : il m’a avoué qu’il craignit de s’examiner. Cependant il ne laissa pas d’écouter certaine voix secrette. Il considéroit une fille charmante &amp; malheureuse, dont la destinée alloit dependre de lui ; &amp; la nature lui disoit d’exiger d’elle une reconnoissance proportionnée au service qu’il alloit lui rendre. Il ne put différer de l’aller voir que jusqu’au moment où il pourroit lui annoncer un époux. Trois jours lui suffirent cpour cela. Il se rendit chez elle avec ce trouble qu’entraîne le desir de réussir dans des desseins que la conscience peut reprocher. Mais ce trouble se dissipa, en le voyant, pour laisser subsister tout le desir. Il vit l’objet le plus beau de la nature ; il sentit son ame voler vers les plaisirs que tant de charmes <pb n="229"></pb> annonçoient. Il vit encore une misere partout répétée, une mere qui paroissoit en supporter à peine le sentiment affreux. Combien d’écueils pour une imagination naturellement voluptueuse ! Mais <persName corresp="NS2" key="Eleonore" subtype="U" xml:id="PN.19">Eléonore</persName>, par un seul regard, en détruisit le charme séducteur. Il lui parla, &amp; dans ses réponses, il vit un esprit butté contre l’infortune, que la philosophie &amp; l’honneur ont élevé à la sphere des idées sublimes, &amp; qui est incapbale de plier devant les idoles de la vanité humaine. <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.20">Philinte</persName> pénétré de respect &amp; d’admiration, sentit que nos mœurs dépendent des femmes. Il lui proposa avec modestie le mari qui alloit la rendre heureuse ; on eût dit que c’étoit lui qui alloit être heureux ; elle remercia avec cette reconnoissance que donne un bonheur qu’on doit à l’estime. Le Ministre ratifia le choix de <persName corresp="NS2" key="Philinte" subtype="U" xml:id="PN.21">Philinte</persName>, par la grace qu’il avoit <pb n="230"></pb> promise, &amp; ce mariage sera célébré au premier jour. <milestone rend="closer" unit="EX"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div1></body>
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                                        célebre, étant dans son cabinet, il y a quelques jours, eut
                                        la visite d’une femme qui lui étoit absolument inconnue.
                                        Cette femme, âgée de quarante-cinq ans, &amp; n’ayant pour
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                                        les maisons, pour y tendre la main. La présomption de
                                        Philinte n’empêcha pas qu’il ne la reçût avec bonté. Il la
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                                        l’appartement. Philinte comprit que ce tiers la gênoit,
                                        &amp; il se dit : C’est de l’argent qu’on me demande. Il fit
                                        signe au domestique de sortir, &amp; alors cette femme lui
                                        parla en ces termes. Sans avoir l’honneur de vous connoître,
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                                        fait mille heureux ; on les connoît ; &amp; leur
                                        reconnoissance, qui ne peut se taire, a fait ma
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              Philinte ; je vois bien que c’est de l’argent qu’on me
                                        demande. Quand je me serai fait connoître à vous, Monsieur,
                                        poursuivit-elle, vous verrez que jamais femme n’eut plus de
                                        droit à votre pitié. Les malheureux se sont accumulés sur
                                        moi ; je n’en méritois aucun : vous allez en juger, si vous
                                        voulez m’écouter un moment. ( Il fit un mouvement par lequel
                                        elle comprit qu’il l’écouteroit volontiers. ) Je suis veuve
                                        d’un Avocat au Parlement de * * *, poursuivit-elle ;
                                        l’inclination fit mon mariage : nous étions sans biens mon
                                        mari &amp; moi ; mais s réputation lui promettoit une
                                        fortune ; malheureusement il n’a pas vécu, &amp; sa mort m’a
                                        laissée avec le désespoir d’avoir pu me flatter d’une
                                        situation tout-à-fait heureuse. Nous avions des amis ; le
                                        malheur me les enleva bientôt. Depuis ce temps, j’ai vécu
                                        dans la pauvreté &amp; dans les <pb n="220"></pb>larmes. Il me
                                        restoit une maison ; elle a été détruite par le feu, &amp;
                                        pour comble de maux, ceux qui l’habitoient sont de pauvres
                                        gens hors d’état de me dédommager de cette perte. ( Ici
                                        l’inconnue s’arrêta un moment pour respirer, &amp; Philinte
                                        se dit encore, c’est de l’argent qu’on me demande ; un mari
                                        mort, une maison brûlée ? Oh ! c’est de l’argent qu’on me
                                        demande. ) Cette prévention, toute forte qu’elle étoit, fut
                                        pourtant incapable de diminuer son attention, &amp; de lui
                                        faire prendre un air moins compatissant. Voilà de grands
                                        malheurs, Madame ; en quoi puis-je contribuer à les
                                        adoucir ! Vous le pouvez aisément, Monsieur, répondit-elle ;
                                        votre situation, l’estime de tout le monde, le grand nombre
                                        d’honnêtes gens qui viennent chez vous, l’estime que l’on
                                        doit prendre pour ceux à qui vous vous intéressez, vous
                                        mettent à <pb n="221"></pb>portée de me rendre un grand service,
                                        &amp; je viens avec l’espérance de l’obtenir. (Il pensa
                                        alors qu’il étoit question de plus que d’une simple aumône                          
              &amp; qu’il s’agissoit d’une quette.) J’eus une fille de mon
                                        mariage, poursuivit-elle ; le Ciel a voulu me la conserver
                                        pour m’apprendre que les malheureux ne doivent jamais se
                                        désespérer. Elle avoit neuf ans quand son pere mourut, elle
                                        en a aujourd’hui quinze passés : je suis sa mere, &amp; je
                                        devrois en parler avec modestie, mais j’ose dire néanmoins
                                        qu’aucune mere n’eut jamais un enfant plus accompli. Elle
                                        est belle, elle est sage, elle est honnête, &amp; nos
                                        malheurs répandent sur ses traits cette impression de
                                        sentiment &amp; de noblesse qui attendriroit le cœur le plus
                                        dur. (Ici Philinte commença à calomnier intérieurement la
                                        vertu de cette mere : il écouta pourtant avec une sorte de
                                        joie : <pb n="222"></pb>Il est né sensible au plaisir, &amp; ses
                                        sens pouvoient se laisser surprendre sans crime, dans la
                                        persuasion où il étoit qu’on venoit lui tendre un piége
                                        agréable.) Eh bien, Madame, lui dit-il, que puis-je faire
                                        pour Mademoiselle votre fille ? Beaucoup, Monsieur ;
                                        permettez que j’entre dans quelque détail. Ma fille née avec
                                        de l’ambition, de l’esprit &amp; du goût, raisonne aisément
                                        sur l’injustice de la fortune ; elle se fit un courage
                                        pleine de mépris pour son sort ; &amp; dans la résolution
                                        d’en réparer l’outrage, elle porta des yeux philosophiques
                                        sur ses ressources, &amp; sur le monde. Il vous paroîtra
                                        singulier, Monsieur, qu’à quinze ans on ait eu une raison
                                        assez éclairée, une tête assez froide, pour mépriser le
                                        malheur ! Mais vous la verrez, &amp; vous serez convaincu
                                        que je dis la vérité. Ses ressources furent les talens ;
                                        elle étudia les arts, &amp; <pb n="223"></pb>bientôt s’en
                                        appropria les avantages ; ce qu’elle tira du monde, fut la
                                        fermeté, le noble orgueil, la politesse, &amp; toutes les
                                        vertus extérieures. Elle y vit beaucoup d’heureux, qui ne
                                        méritoient pas qu’elle leur fit l’honneur de rougir devant
                                        eux d’être pauvre ; elle vit beaucoup d’honnêtes gens qui
                                        étoient parvenus à obtenir la considération générale,
                                        quoique pauvres ; &amp; ces coups d’œil firent la regle de
                                        sa conduite ; elle brava les regards des insolens, &amp;
                                        s’attira ceux des gens vertueux. A l’égard des talens, elle
                                        en possede trois ou quatre à un degré presque supérieur ; la
                                        Peinture, la Musique, les instrumens, la Poésie ; elle gagna
                                        deux prix d’année passée, sans vouloir être connue ; &amp;
                                        elle travaille actuellement à un ouvrage de Peinture, qui                                      
  feroit déjà honneur à un Maître. . . . (Philinte, prévenu
                                        que cette femme avoit des vues, n’écou-<pb n="224"></pb>toit
                                        tout ce récit que comme une belle histoire, &amp; toujours
                                        il se disoit ; c’est de l’argent qu’on me demande. Il
                                        concluoit pourtant que la jeune personne étoit jolie, car
                                        autrement l’imposture eût été grossiere. L’idée qu’il se
                                        faisoit d’elle, comme jolie, l’occupoit, &amp; lui donnoit,
                                        sans qu’il s’en apperçut, une patience d’écouter, que
                                        l’inconnue prenoit pour confiance &amp; intérêt ; &amp; dans
                                        cette persuasion, elle ne songeoit pas à abréger son
                                        discours. Enfin elle s’arrêta. Madame, lui dit Philinte,
                                        voilà un beau portrait, Mademoiselle votre fille peut être
                                        comptée au nombre de nos prodiges ; mais je suis encore
                                        obligé de vous demander ce que je puis faire pour elle. Son
                                        bonheur, Monsieur ; moi, Madame ! Eh comment donc cela !
                                        j’ai pu obliger en ma vie ; j’ai fait des heureux,
                                        peut-être ? mais ce n’étoit pas dans le mê-<pb n="225"></pb>me
                                        cas. Je n’ai aucune idée, aucun moyen sans doute, &amp; je
                                        crois que vous vous faites trop bonne opinion de moi. Non,
                                        Monsieur, je sçais ce que je dis, je suis très-bien
                                        instruite, &amp; je viens ici de la part de
                                        quelqu’un. . . . . Enfin, Madame, ayez donc la bonté de vous
                                        expliquer. (Tout cela ressembloit parfaitement à une
                                        aventure, &amp; Philinte ne doutoit plus que ce n’en fût
                                        une. Il n’osoit cependant paroître deviner les vues qu’on
                                        lui cachoit ; il pouvoit se tromper, &amp; il eût été au
                                        désespoir d’avoir offensé la vertu malheureuse.) La province
                                        n’étoit pas un lieu de ressources pour nous, reprit
                                        l’inconnue ; nous avons cru devoir apporter nos espérances
                                        dans la capitale ; ma fille, inspirée par un bon génie, a
                                        pris la liberté d’écrire au Ministre, &amp; sa lettre
                                        appuyée encore par un homme de qualité à qui mon mari avoit
                                            ren-<pb n="226"></pb>du quelques services, a produit tout
                                        l’effet que nous en pouvions attendre. Le Ministre a voulu
                                        nous connoître, &amp; après avoir entendu ma chere Eléonore,
                                        lui a promis toute sa protection. C’étoit vers la fin de la
                                        semaine passée, que nous fîmes notre voyage à Versailles :
                                        nous commencions à compter les jours, &amp; notre espérance
                                        alloit s’affoiblir, lorsqu’enfin nous avons vu briller
                                        l’aurore du beau jour que nous attendions. Voici, Monsieur,
                                        une lettre que le Ministre vous écrit, &amp; qui m’a été
                                        remise de sa part pour vous l’apporter. Philinte prit cette           
                             lettre avec respect, voyant très-bien dès-lors qu’il n’étoit
                                        plus question d’aventure : il la lut, &amp; voici ce qu’elle
                                        contenoit à peu près Le pere d’Eléonore avoit fait tant
                                        d’honneur au Barreau, &amp; elle-même ajoutoit tant à la
                                        gloire de son pere, par son mérite &amp; ses vertus, <pb n="227"></pb>que l’intention de la Cour étoit qu’elle jouit
                                        une situation agréable. Philinte, estime du Ministre par ses
                                        lumieres &amp; sa raison, étoit en cette considération
                                        chargé de chercher un époux à Eléonore parmi la jeune
                                        Noblesse qui venoit tous les jours recevoir ses leçons. On
                                        promettoit un emploi convenable à celui qui se présenteroit           
                             avec l’approbation de Philinte. Philinte, après avoir lu,
                                        regarda l’inconnue. On me fait plus d’honneur que je ne
                                        mérite, Madame, lui dit-il, mais je sçaurai vous rendre tout
                                        l’honneur que vous méritez. J’entrevois le moyen de vous
                                        faire bientôt jouir des favorables dispositions du Ministre,
                                        &amp; puisqu’il veut s’en rapporter à moi, votre bonheur est
                                        assuré. Je ne vous demande que quelques jours, pendant
                                        lesquels j’aurai l’honneur de vous aller rendre mes devoirs.
                                            <pb n="228"></pb>L’inconnue espéra tout, remercia &amp;
                                        sortit. Philinte ne sensible &amp; tendre, éprouva une sorte
                                        d’agitation : il m’a avoué qu’il craignit de s’examiner.
                                        Cependant il ne laissa pas d’écouter certaine voix secrette.
                                        Il considéroit une fille charmante &amp; malheureuse, dont
                                        la destinée alloit dependre de lui ; &amp; la nature lui
                                        disoit d’exiger d’elle une reconnoissance proportionnée au
                                        service qu’il alloit lui rendre. Il ne put différer de
                                        l’aller voir que jusqu’au moment où il pourroit lui annoncer
                                        un époux. Trois jours lui suffirent cpour cela. Il se rendit
                                        chez elle avec ce trouble qu’entraîne le desir de réussir
                                        dans des desseins que la conscience peut reprocher. Mais ce
                                        trouble se dissipa, en le voyant, pour laisser subsister
                                        tout le desir. Il vit l’objet le plus beau de la nature ; il
                                        sentit son ame voler vers les plaisirs que tant de charmes
                                            <pb n="229"></pb>annonçoient. Il vit encore une misere
                                        partout répétée, une mere qui paroissoit en supporter à
                                        peine le sentiment affreux. Combien d’écueils pour une
                                        imagination naturellement voluptueuse ! Mais Eléonore, par
                                        un seul regard, en détruisit le charme séducteur. Il lui
                                        parla, &amp; dans ses réponses, il vit un esprit butté
                                        contre l’infortune, que la philosophie &amp; l’honneur ont                              
          élevé à la sphere des idées sublimes, &amp; qui est
                                        incapbale de plier devant les idoles de la vanité humaine.
                                        Philinte pénétré de respect &amp; d’admiration, sentit que
                                        nos mœurs dépendent des femmes. Il lui proposa avec modestie
                                        le mari qui alloit la rendre heureuse ; on eût dit que
                                        c’étoit lui qui alloit être heureux ; elle remercia avec
                                        cette reconnoissance que donne un bonheur qu’on doit à
                                        l’estime. Le Ministre ratifia le choix de Philinte, par la
                                        grace qu’il avoit <pb n="230"></pb>promise, &amp; ce mariage
                                        sera célébré au premier jour. </seg>
                </seg>
              </seg>
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