Le Nouveau Spectateur (Bastide): V. Discours
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Discours V.
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Allgemeine Erzählung
J’étois entré dans l’église, il y
a quelques jours, pour y entendre un Prédicateur, à la
réputation duquel un de mes amis s’intéresse beaucoup. J’y
trouvai un sujet de critique & de réflexion, que je
saisirai aujourd’hui pour amener une histoire que je viens
de recevoir, & qui demande une place dans mes feuilles.
Le sermon ne devoit pas commencer d’un quart d’heure, &
en attendant que le Prédicateur montât en chaire, je me mis
à considérer quelques visages dévots, dont l’hypocrisie m’avoit frappé dès mon arrivée dans l’église.
Mes yeux se promenoient sur cent grimaces imperceptibles,
que le même esprit répandoit sur tant de surfaces uniformes,
lorsque j’apperçus vis-à-vis de moi un visage déterminé,
dont l’imposture hardiment déguisée sous la gravité la plus
imposante, auroit pu défier la pénétration d’un dévot même.
Grace à la défiance naturelle que j’ai pour tout ce qui
impose, je compris très-bien que, ni la nature, ni la vertu,
n’avoient fait cette gravité impertinente. Un petit
mouvement de colere me saisit, malgré mon caractere ;
j’abandonnai dans l’instant tous les autres visages, &
m’attachai à celui-ci comme à une proie plus honorable &
plus digne de ma philosophique poursuite. Il ne me fut pas
difficile de percer tous les replis & tous les
mysteres ; car on ne se défioit pas de moi, & je n’avois
à traverser qu’une enveloppe générale. Je
vis d’abord une main extrêmement blanche, qui, sous prétexte
de soulager le front, d’une démangeaison incommode,
profitoit quelquefois de la disstraction des voisins pour
rajuster une coëffe, dont les plis innombrables
deshonoroient par leur indocilité le systême de leur
fondation. Je compris aisément qu’il y avoit hypocrisie dans
le principe, & orgueil dans le fait. Je vis ensuite
cette main admirable rester long-temps sur un feuillet pour
le tourner, & je me dis : Voilà une main qui n’est point
du tout contente de la modestie qu’on lui impose, & qui
consulte l’amour-propre, pour sçavoir si elle ne doit pas un
peu se révolter. Ces premiers coups d’oeils excitoient ma
curiosité ; j’allois porter mes regards dans le cœur lorsque
le Prédicateur parut. Je fus obligé d’interrompre mes
observations, & le sermon, très-beau &
très-éloquent, en emporta jusqu’au souvenir : mais je me les
suis rappellees en lisant l’histoire que j’ai annoncée plus
haut. On juge conséquemment que cette histoire concerne une
fausse dévote. On ne sçauroit trop sévir contre cette secte
méprisable ; secte ou troupe, car je crains que le premier
nom ne soit trop honorable pour des gens qui jouent Dieu.
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Brief/Leserbrief
Monsieur, Il y a des femmes
nées particuliérement pour l’amour, ou, si vous voulez,
pour le plaisir, & que d’autres femmes entraînent
dans le parti de la dévotion, pour avoir l’honneur de
faire des prosélites, & de tenir un rang dans le
monde. Il y a de ces femmes-là, Monsieur, & je crois
qu’il est du devoir d’un Spectateur de les avertir que
de toutes les séductions . . . c’est la
plus condamnable, ou de toutes les vanités, la plus
digne de mepris. Comme je suis persuadé qu’un exemple
fait toujours plus d’effet qu’un simple raisonnement, je
vous prie d’insérer dans vos feuilles l’aventure
ci-jointe.
Nous étions à la
campagne, chez ma mere qui étoit âgée, & qui,
malgré l’âge, ayant encore une ame, avoit mis la
dévotion & l’esprit de parti à la place des
choses humaines. Comme dévote, elle avoit donc une
austerité de conduite épouvantable, & par
conséquent condamnoit tous les mouvemens du cœur,
& ne faisoit pas grace à la plus légere
tentation. Comme elle étoit la plus considérable de
la famille, elle vouloit y donner le ton, &
s’étoit emparée de sa parente, qui s’appelloit
Dornan : mais la pauvre Dornan, qui avoit passe
<sic> doucement sa vie à aimer, étoit encore
très-fragile, & ne trouvoit pas préférable le
tourment des grimaces à la douceur des plaisirs.
Dans cette situation un jeune homme aimable, &
peint dévot, devenoit un furieux ennemi
à combattre. Il falloit qu’elle eût senti cela,
& que ce seroit peine perdue que de se
défendre ; car, malgré la sévérité de ses maniers,
je m’apperçus qu’elle m’agaçoit. J’avois alors dix
huit ans, & il s’en falloit bien que je fusse
aussi jeune d’esprit que de corps. Mes yeux
parloient, & disoient tout ce que je sentois. La
tendre Dornan les consulta, & ne vit plus rien
de mieux à consulter. Il y avoit déjà huit jours que
nous étions ensemble, & nous nous étions
contentés de nous regarder. J’avois pris la
résolution de lui parler, bien convaincu qu’elle
étoit toute déterminée à m’écouter : mais comme il
n’étoit pas question de brusquer, & que
j’ignorois d’ailleurs que cela fut jamais
raisonnable, j’attendois qu’il se présentât une
occasion de lui parler un peu à mon aise. Un matin que je passois devant sa
chambre, j’en trouvai la porte ouverte, &
j’entrai sans dire, garre. Je ne me souviens plus de
ce que je lui dis dans le premier abord, parce que
ce que l’on dit alors, on ne le sçait pas, & on
le compte pour rien, en comparaison de ce que l’on a
encore à dire. Elle de son côté fut fort
embarrassée ; ce qui fit que je le fus bientôt
moins. Peu à peu nous nous trouvâmes l’un &
l’autre fort intrépides ; nous ne fîmes plus de
façons de nous regarder fixement, & cela me
fournit mille choses qui furent même assez bien
dites. Elle répondit, suivant l’usage, qu’elle ne
sçavoit ce que je voulois lui faire entendre ;
qu’elle n’étoit pas accoutumée au langage des
hommes ; que ce qu’elle entrevoyoit, c’étoit que je
craignois qu’elle ne m’entendit ; car il lui
sembloit que je craignois de m’expliquer. . . . Elle fit d’abord bien des
façons pour m’écouter. Elle ne
sçavoit où j’avois pris l’audace que je
faisois paroître. Il falloit que j’eusse déjà bien
mauvaise opinion des femmes, & que j’eusse vu
bien mauvaise compagnie, & mille choses de cette
espece, qui veulent d’abord être très-effrayantes,
& qui expirent bientôt d’elles-mêmes sur les
levres qui les proferent contre l’intention du
cœur. . . . Je ne sçais pas au juste l’air que j’avois en
lui parlant, mais, à en juger par celui qu’elle
avoit elle-même, il devoit être très-tendre &
très-pénétré, & cela devoit faire un assaut
très-difficile à soutenir : aussi n’en prevoit-elle
pas trop la peine. Il régnoit en elle une
indiscrétion, une déclaration manifeste de la
violence qu’elle faisoit à son cœur. Rien ne
m’échappoit, & le premier usage que je fis de ma
pénétration, fut de me jetter à ses
genoux. Je sortis sans attendre sa réponse. J’étois
bien persuadé qu’en m’opiniatrant, j’aurois emporté
la place de force ; mais je voulois me faire un
plaisir plus délicat que celui de triompher ; je
voulois qu’elle fit tous les frais de mon triomphe,
& en effet mon manege n’eut pas duré trois
jours, que je la vis changer de conduite. La meniere, la circonstance, me firent cent
fois plus de plaisir que la victoire même. depuis
que je lui avois parlé, j’avois un grand soin de
négliger ma parure, de me faire un air fort triste,
de monter à cheval seul, & de rester une grande
partie de la journée dans ma chambre, à lire. Ce
n’étoit donc plus qu’aux heures de repas que je la
voyois. Cela commença à l’ennuyer. Elle m’en fit des
reproches tout haut devant ma mere, auxquels je
répondis par de profonds soupirs. D’où me venoit
cette tristesse ? J’étois naturellement gai ; il ne
falloit pas que cela durat ; je deviendrois
misanthrope. . . . Il ne me falloit pas une grand
pénétration pour deviner ce que cela vouloit dire.
Patience, me dis-je, ma mere ne sera pas toujours
là ; ma solitude t’ennuie ? En me l’apprenant, tu
trahis tous les secrets de ton cœur. Il se trouva,
deux jours après, que j’avois deviné
juste. Elle me rencontre dans le parc, où son
dessein étoit sans doute de mon joindre ; car, en
fait d’amour, on ne se rencontre guere que parce
qu’on se cherche. J’étois assis au pied d’un arbre.
En m’appercevant elle fit un cri de surprise, comme
en font tous les femmes, lorsqu’elles trouvent dans
un parc un homme qu’elles cherchent. Elle me dit
qu’il étoit bien ridicule que je m’entêtasse d’une
passion qui deshonoroit ma raison ; que, si je me
regardois dans un miroir, j’aurois honte de la
tristesse & de l’abattement qui étoient répandus
sur mon visage ; que bientôt on en devineroit la
cause, & que ne voulant pas la voir durer plus
long-temps, elle alloit reprendre le chemin de la
ville, si je ne lui donnois ma parole de la faire
finir, en prenant des sentimens plus
raisonnables. . . . Ce que je lui répondis se
devine, & ne vaut pas la peine d’être répété.
Qui n’en répondroit pas autant ? L’esprit est bien
facile, quand le cœur le conduit. Ce qu’elle me dit
à son tour, ne lui coûta pas davantage. Enfin notre
conversation fut simple comme notre situation. De la façon dont
je me justifiois, la conversation ne pouvoit pas
être long-temps une dispute. Je voyois une ame
pénétrée de son bonheur, une ame pour qui le plaisir
étoit un être renaissant. Son attitude, ses gestes
étoient des expressions nouvelles ; toute sa
personne s’embellissoit & s’animoit par un de mes regards. Vous concevez
qu’elle se rendit à mes vœux : mais ce n’est rien
que de deviner sa défaite, il faudroit en même temps
pouvoir deviner tout le service que je lui rendis en
lui donnant le courage d’aimer. Quoique jeune, elle
avoit l’air sané sous les cornettes plissées. Ce ne
fut bientôt plus la même personne, & comme elle
étoit naturellement très-jolie, elle augmenta si
fort en beauté, qu’elle en devint ravissante. Ce
bonheur particulier ne fut pas ce qui la toucha le
moins de son venture, & auroit suffi pour la
garantir à jamais des sujétions de sa coterie.
J’ajoutai mes conseils à ceux du plaisir & de
l’amour-propre ; je fus convaincu par ses réponses
qu’ils n’étoient plus nécessaire ; & depuis,
quoique séparé d’elle par des événemens inévitable,
j’ai sçu qu’elle n’avoit jamais carié dans ses
nouveaux principes, & qu’en cessant
d’aimer, à cause de l’âge qui est venu, elle avoit
vécu dans l’exercice d’une vertu raisonnable,
également éloignée de la férocité des hypocrites,
& de l’indifférence des pretendues philosophes.
Allgemeine Erzählung
Fremdportrait
La premiere femme que
j’ai aimée, étoit de celles dont je parle :
c’étoit une parente de ma mere. Je n’ai guere vue
de taille plus fine, ni de figure plus piquante.
Elle avoit surtout des yeux très-touchans, qui
s’arrêtoient sur vous quand vous leur plaisiez,
avec une douceur, une expression qui alloient à
l’ame, & la rendoient très-foible contre eux.
Je n’ai jamais vu des yeux comme ceux-là, ou du
moins je n’en avois pas vu encore. Ils avoient
toute sorte de regards, toute sorte de maneges.
Ils vouloient tout dire, & ne disoient rien
hardiment : il sembloit qu’ils craignaissent de
paroître touchans, dans la confusion
de paroître touchés.
Dialog
Il vous semble très-bien, répondis-je : mais si vous avez
vu cela, vous avez entendu ce que je veux vous
dire. Eh ! comment ne l’entendriez-vous pas ?
Lorsqu’un débiteur se présente pour payer ses
dettes, quelque embrouillé que soit son langage,
on entend qu’il veut s’acquitter. Vous m’ayez
prêté de l’estime, de l’admiration, de
l’inclination, & il est bien clair que je veux
vous payer tout cela. . . . Elle me pria de finir
un discours qui l’offensoit. . . . Vous croyez me
faire bien de la peine, poursuivis-je hardiment,
il se trouve au contraire que vous me soulagez
beaucoup. Vous m’avez entendu : c’est
l’essentiel ; je n’ai plus à présent qu’à me
justifier une justification coûte moins qu’une
déclaration.
Dialog
Tout ce que j’avois à répliquer, dit-elle, ne
pourroit que l’offenser davantage.
Dialog
Premierement, répondis-je, ce qui m’arrive est
naturel, & ce que vous me dites ne l’est pas :
feriez-vous un crime à quelqu’un d’être né aveugle
ou boiteux ? C’est précisément la même chose ; je
sens que je suis venu au monde tout amoureux de
vous. Ce que l’amour peut avoir de répréhensible,
c’est de s’expliquer avant qu’il soit formé, &
de se faire, pour ainsi dire, plus grand qu’il
n’est : mais c’est ce qui n’est pas arrivé au
mien. Si vous sçaviez le temps qu’il y a qu’il se
tait, vous le croiriez très-autorisé à parler ;
& si vous ne voulez pas vous en
rapporter à ce qu’il vous a dit lui même. En
s’émancipant, il trembloit devant vous ; il
peuvoit regarder son ardeur & vos charmes
comme une excuse ; il n’a considéré que la
grandeur de son entreprise ; il s’est intimidé ;
il a tremblé devant vous, parce que l’amour est
bien timide quand il a plus d’ardeur pour ce qu’il
désire, que de confiance en ce qu’il mérite.
Dialog
Eh ! bon Dieu,
que faites-vous ? Ayez la bonté de vous
lever. . . . Je ne me levai point ; j’étois
déterminé à profiter de tout mon avantage. Je lui
dis tout ce qui me vint à l’esprit, & en
pareil cas il n’ a que cela de bon à dire. Je n’ai
jamais vu une pareille situation & de si
bonnes figures. Apparemment j’en dis trop ; je lui
montrai trop sa foiblesse ; car elle prit
serieusement l’air de se fâcher. Il n’y avoit pas
de temps à perdre pour réparer ma sottise ; je
pris tout d’un coup le parti de paroitre fâché
moi-même, mais de maniere pourtant que mon dépit
ne fût qu’une sorte de façon d’exprimer encore
plus d’amour que je n’avois de déplaisir. Je ne
veux pas chercher la raison de votre cruauté, lui
dis-je ; il ne me serviroit de rien de la
connoître, & il arriveroit peut-être, en la
trouvant, que vous m’en paroitriez
plus injuste. L’amour a son caprice ; il ne
consulte que lui ; il est sur ce pied-là, & il
n’y a rien à lui dire. Mais si j’ai été assez
heureux pour vous toucher intérieurement, si votre
rigueur vient de votre incrédulité, & non de
votre indifférence, vous verrez par ma conduite
que vous ne m’avez pas bien connu. Il n’y a pas
deux manieres d’aimer ; il n’y en a qu’une non
plus de prouver que l’on aime : la mienne sera
désormais dans ma douleur qui vous suivra partout.
Dialog
Je ne vous sçavois pas
là, me dit-elle. Je le vois bien, répondis-je,
puisque vous y êtes venue : mais rassurez-vous, je
vais me retirer. Non, reprit-elle, je ne veux pas
trouble vos plaisirs. Mes plaisirs sont de vous
plaire, répondis-je, & je m’imagine que je
vous plairai beaucoup en vous fuyant. Non,
poursuivit-elle, vous pouvez rester ; je venois
rêver à une lettre que j’ai à écrire ; j’y rêverai
une autre fois, & puisque je vous trouve,
& que nous sommes seuls, je profiterai de ce
moment pour vous communiquer des
réflexions que j’ai faites sur vous, & qui ne
vous seront pas inutiles. . . .
Dialog
Quoi, vous voulez que je vous aime ! Quoi, vous ne voulez
pas m’aimer ! Songez vous que ma vertu s’y
oppose ? Songez-vous que je sçais respecter la
vertu? Mais vous serez indiscret & volage!
Ah ! quelle cruauté de le croire ! Mais vous ne me
respecterez pas, vous exigerez des choses. . . .
Oh ciel ! me croyez-vous capable d’une trahison ?
& en faisant le serment, une main hardie
vola. . . . Eh bien ! ne voilà-t’il pas ? A peine
on a la complaisance de vous souffrir,
qu’aussi-tôt. . . . Ah ! Madame, excusez une
témérité trop naturelle ; pardonnez-moi d’avoir un
cœur & des yeux. . . .
