Le Nouveau Spectateur français: XXI. Dialogue
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Ebene 1
XXI. Dialogue.
Ebene 2
Satire
Dialog
Metatextualität
D’un Homme dont le
Frere est malade, & d’un de ses Amis.
Clitandre, Clinton.
Clitandre.
Je ne puis vous exprimer la joye que j’ai euë de
vous voir aujourd’hui aux Thuilleries & au Cours, je
n’en ai pas moins encore de vous trouver dans cette
assemblée : on m’avoit dit que Monsieur votre Frere,
celui avec qui vous logez, étoit fort malade, & Dieu
merci, je voi qu’il se porte bien. Clinton.
Non, il est très-mal, & je
croi, ma foi, qu’il n’en relevera pas ; c’est une pitié
de le voir, il souffre comme un damné, & dès qu’il
souffre moins, il s’ennuïe à la mort.
Clitandre.
Quoi ! Monsieur, il est
dans cet état, & vous n’êtes pas auprès de lui ?
Clinton.
Oh ! il a des gens
qui lui tiennent compagnie. Deux de nos amis ne le
quittent point, les autres le visitent réguliérement,
quelques-uns passent auprès de lui une bonne partie de
la journée ; il y en a même qui y passent la nuit. Enfin
il ne connoît personne qui ne paroisse s’interesser à sa
santé, & qui ne voulût ne le point quitter. Clitandre.
Comment donc, Monsieur,
êtes-vous ici ? Aimez vous Monsieur votre Frere moins
que ne l’aiment ceux dont vous parlez ? Clinton.
Lui, il n’a personne assurément
dont il soit plus aimé que de moi, aussi personne n’est
plus affligé que je le suis. Mon Frere ! mon pauvre
Frere ! avec lequel j’ai toûjours vêcu ; ma foi, cela
est bien affligeant de le voir malade, & d’avoir
encore par dessus le marché, la crainte qu’il n’en
releve pas. [294( Clitandre.
Hé
trouve-t-il bon que vous lui teniez si peu compagnie ?
Clinton.
Il s’en plaint un
peu, il est vrai, & quand je l’assure de mon
affection, il répond que je lui en donne de belles
marques ; mais je ne prends pas garde à ce qu’il dit,
& cela ne m’empêche pas d’entrer chaque jour un
moment dans sa chambre. Je l’ai vû encore aujourd’hui,
& lui ai dit que j’allois dîner au cabaret &
boire à sa santé. Clitandre.
Lui
avez vous dit aussi que vous iriez à la Comedie ? Clinton.
Non, car il sçait bien que
j’y vas tous les jours, & que c’est-là en partie ce
qui m’empêche d’être auprès de lui ; il sçait aussi
qu’il faut que je joue, & que, grace à Dieu, je vois
bonne compagnie. Clitandre.
Parlez-vous dont serieusement ? ou vous [295(
convient-il de rire pendant qu’un Frere se meurt ? Clinton.
Ho ! mon pauvre ami, c’est
ainsi qu’on vit dans le monde. Je courrus le bal avec
Alidor, le jour que son Pere mourut. Mais serieusement,
que voudriez-vous que je fisse en restant auprès de mon
Frere, je ne suis ni Medecin, ni Confesseur ? Clitandre.
Non, Monsieur, & je
croi que vous n’êtes pas son Frere. Clinton.
Ah ! pour son Frere, je le suis, je
vous en répond ; jamais un Frere n’a été plus affligé
que je le suis ; mais vous ne sçavez peut-être pas que
mon Frere & moi, nous vivons ensemble sans façon ?
Clitandre.
Je le voi bien.
C’est aussi sans façon que vous le laisserez mourir. Je
ne sçai si, vous voïant ces galantes manieres, on se
sçaura bon gré d’être votre parent ; mais je suis
certain que personne ne voudra être votre ami. [296( Je
n’en use pas ainsi à l’égard de mes amis ; pendant que
Madame. . . . a été malade, je ne l’ai point quittée, je
jouai au chevet de son lit de jour qu’elle mourut. Je
n’avois garde de la quitter, elle a eu jusqu’au dernier
soupir, la plus belle compagnie du monde ; mais mon
Frere ne veut voir que ceux qui s’interessent à son
salut, & qui lui parlent de Dieu, cela est triste
pour un homme de ma tournure, & le personnage
d’affligé ne convient ni à mon âge, ni à la vie que je
menne. Clitandre.
Vous pouvez
ajouter aussi qu’il est triste pour vous d’être
Chrétien, & qu’il ne vous convient pas d’avoir du
naturel, du bon sens, & de la raison.
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Satire
Dialog
Metatextualität
D’un Homme dont le
Frere est malade, & d’un de ses Amis.
