Le Nouveau Spectateur français: XX. Dialogue
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Ebene 1
XX. Dialogue.
Ebene 2
Satire
Dialog
Metatextualität
D’une fausse Devote,
& de son Maître d’Hôtel. La
Devote. He-bien ; vous êtes-vous souvenu que mon
directeur me fait demain l’honneur de dîner ici ? Le
Maitre d’Hotel. Tout sera bien-tôt prêt, Madame, &
je vous servirai votre ordinaire. La Devote. Comment !
Que dites-vous ? mon ordinaire à mon directeur ! Jamais
a-t-on rien ouï dire de pareil ? Voulez-vous qu’il croie
que je l’invite pour l’insulter ? Pour qui me
prendroit-on, si l’on sçavoit que je suis femme à ne
donner à mon directeur, que mon ordinaire.
Le Maitre d’Hotel. Ma foi, Madame, votre ordinaire est
assez bon, & je n’ai pas crû, que vous voulussiez
qu’en l’augmentât pour un homme de plus. La Devote. Un
homme de plus ! Ah ! mon Dieu, quel discours ! Un
directeur est-il un homme ? Jamais a-t-on donné cette
basse qualité à un directeur ? Puis je être devote,
& avoir un Maître d’Hôtel assez insolent pour dire
que mon directeur est un homme ? C’est ainsi que vous
parleriez, coquin, si je n’avois à traiter qu’un
Conseiller, ou qu’un Maître des Requêtes. Le Maitre
d’Hotel. Quoi donc, Madame, ce bon Monsieur a-t-il tant
d’appetit ? Est-ce parce qu’il mange comme quatre, que
vous dites qu’on ne doit pas le regarder comme un homme
de plus ? La Devote. Helas ! le pauvre homme, il ne
mange point : C’est un Saint. Le Maitre
d’Hotel. Hé-bien, Madame, s’il ne mange pas, pourquoi
augmenter votre ordinaire ? La Devote. Non, ce n’est
point pour manger qu’il me fait l’honneur de dîner ici,
c’est parce qu’il est plein de charité, & qu’il veut
me donner la consolation de le régaler. Le Maitre
d’Hotel. Comment le regalerez-vous, s’il ne mange pas ?
La Devote. Je veux qu’on serve tout ce qu’il y a de
meilleur ; qu’il y ait trois services, & quatre
assietes, sans conter l’entremets & le fruit. Si on
servoit moins, seroit-il content, lui qui est accoutumé
à ne manger chez aucunes de ses Penitentes, qu’on ne lui
fasse un festin ? Le Maitre d’Hotel. Vous n’avez qu’à
dire, je lui servirai aussi un festin ; qu’à cela ne
tienne. La Devote. C’est bien mon
intention ; mais écoutez, il ne faut rien servir qui ne
soit exquis : car il mange si peu, le saint homme, qu’il
pourroit bien sortir de la table sans manger, s’il ne
trouvoit un peu dequoi se ragouter. Ne manquez pas sur
tout d’avoir des pois verds. Le Maitre d’Hotel. On n’en
trouve point encore, où s’il y en a, ils sont d’une
cherté excessive. La Devote. Comment ! on n’en trouve
point ; il m’a dit qu’il en a mangé il y a quatre jours
chez une de ses Penitentes, chez qui il a aussi
quelquefois la charité d’être regalé. Je ne prétends pas
faire moins qu’elle, &, sans vanité, je croi qu’il
n’a pas plus de distinction pour elle que pour moi ? Le
Maitre d’Hotel. Vous aurez donc, s’il vous plaît, la
bonté de me donner dix pistoles ; car je ne croi pas en
avoir à moins & je n’ai plus d’argent.
La Devote. Il me semble que je vous donnai hier
cinquante écus, ne les avez-vous pas encore. Le Maitre
d’Hotel. Ouï, Madame, mais je dois, selon vos ordres,
les donner à votre Lingere pour avoir des chemises à
Messieurs vos enfans. La Devote. Ah ! mes enfans se
passeront bien de chemises. J’en suis d’avis vraiment,
que mes enfans ayent des chemises, pendant que je
n’aurai pas dequoi donner des poids vers à mon
directeur.
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Satire
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Metatextualität
D’une fausse Devote,
& de son Maître d’Hôtel.
