Le Nouveau Spectateur français: VII. Dialogue
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Nível 1
VII. Dialogue.
Nível 2
Sátira
Diálogo
Metatextualidade
De deux Voisins.
Cryses et Sophrone.
Sophrone.
Il me semble, Chryses, que je ne vois plus chez vous
Agatocle, qui paroissoit tant de vos amis ? Chryses.
Non, je ne sçai ce qu’il
est devenu ? Sophrone.
Lui ? il est
toujours en cette Ville, il n’y a que deux jours que je
l’ai rencontré. Chryses.
Qu’il soit
où il voudra, il ne vient plus chez-moi.
Sophrone.
Quoi, donc, êtes vous
brouillez ? Chryses.
Je ne croi
pas ; du moins je sçai que je ne suis pas brouillé avec
lui, c’est lui apparemment qui est brouillé avec moi ;
car pour moi je ne me brouille jamais avec personne.
Sophrone.
Mais encore ; quelle
raison croyez-vous qu’il ait eu de se brouiller avec
vous ? Chryses.
Aucune, que je
sçache ; mais il est formaliste, & il veut,
imaginez-vous, que je lui rende visite ; ou du moins que
j’envoïe quelque fois chez lui ? il se plait qu’après
trois ou quatre mois d’absence, je ne lui ai pas donné
avis de mon retour. Sophrone.
Etiez-vous parti sans lui dire ? Chryses.
La belle demande : pourquoi
lui-dire ! l’a t-il pû ignorer, &
n’a-t-il pas dû le deviner ? Sophrone.
Apparamment il a dû deviner aussi
votre retour. Chryses.
Ho ! pour
celui-là, il n’a eu que faire de deviner ; j’ai envoïé
dire mon retour à toutes mes connoissances, & ce
n’est que chez lui que je n’ai pas envoïé. Sophrone.
Hé ! pourquoi n’avez-vous
pas en même-tems envoïé chez lui ? Chryses.
Bon, est-ce qu’on en use ainsi avec
ses amis ? n’étoit-ce pas à lui à me venir voir, s’il en
avoit envie ? Sophrone.
Peut-être
a-t-il cru qu’il y avoit de l’affectation de votre part,
& que vous n’aviez manqué de l’avertir de votre
retour, que parce que vous ne vous souciez pas de le
voir.
Chryses.
C’est ce qu’il s’est
imaginé, & ce qui apparemment l’a empêché de venir ;
mais pour moi je ne lui ai donné aucun sujet de croire
que je ne me souciois pas de le voir. Sophrone.
Mais qu’a-t-il pû penser de ce
qu’envoïant ailleurs, vous ne vous êtes pas souvenu
d’envoïer aussi chez lui ? Chryses.
A-t-il dû s’y attendre ? ne fait-il pas que je suis sans
façon ? Et d’ailleurs qu’ai-je à faire de lui ? croit-il
qu’on ne peut vivre sans le voir, lui qui n’est bon à
rien ? Il est honnête homme, je le croi ; il a de
l’esprit, j’en conviens, mais il n’a ni rang distingué,
ni richesses ; & pour du credit, je croi ma foi,
qu’il en a fort peu. Sont-ce là des amis qu’on se soucie
de voir aujourd’hui ? Sophrone.
Mais il paroît avoir beaucoup d’amitié pour vous, &
il êtoit peut-être persuadé que vous en aviez un peu
pour lui.
Chryses.
Il a eu raison de le
croire ; car je ne le hais point du tout ; il est assez
bon homme : je m’en accommode assez quand je le voi ;
mais pour penser à lui, j’ai bien d’autres choses dans
la tête. Sophrone.
Et dans le cœur,
mon cher Voisin, vous avez aussi bien d’autres choses
que de l’amitié & de l’attention pour vos amis ?
Chryses.
Bon, dans le cœur,
nous sommes bien dans un tems où l’on consulte son
cœur ; j’ai le cœur aussi bon qu’un autre, & c’est
là sur quoi tout le monde me rend justice. Mais en
verité, mon Voisin, croyez-vous que je sois un innocent,
& que je ne sçache pas que ce n’est plus la mode
d’avoir le cœur assez simple & assez bête pour aimer
des amis qui n’ont pour nous que de l’amitié ? Je veux
croire qu’Agatocle, puis qu’Agatocle y a, est de mes
amis : mais dites-moi en conscience : A quoi me pourroit
servir son amitié ? il a de l’esprit, il est bon homme,
mais tout cela est une pauvre marchandise ; je croi que
j’ai autant d’esprit que lui, mais je me rends justice,
& je sçai bien que si je n’avois que de
l’esprit, je n’aurois chez moi, ni belle compagnie, ni
gens fort empressez à me voir ; il faut autre chose que
de l’esprit : il faut qu’on ait affaire de nous, ou
qu’on trouve chez nous une table bien servie, un joli
jeu, une maison bien étoffée, un air d’abondance &
de richesses ; quand on n’a rien de tout cela, il faut
se le tenir pour dit, & ne pas attendre que nos amis
pensent à nous. Sophrone.
C’est-à-dire que si le pauvre Agatocle avoit une bonne
table, de grands équipages, une dignité, une fortune
brillante, vous n’auriez pas manqué d’envoïer chez lui.
Chryses.
Non, assurément j’y
serois allé moi-même, car je sçai vivre, Dieu merci,
& je connois assez le monde pour ne manquer à aucun
des devoirs que le monde nous apprend qu’il faut rendre
à ses amis. Sophrone.
Sur ce
pied-là, Monsieur, car je n’ose presque plus vous
appeler mon ami, je n’ai pas lieu d’attendre de vous
beaucoup de marques d’amitié, & je conclus que si je
n’étois pas votre Voisin. . . .
Chryses.
Ah ! pour vous, c’est
autre chose, vous n’êtes point formaliste, &
n’attendez pas d’autre traitement de moi que la bonne
chere & le bon visage ; c’est en quoi je vous trouve
homme d’esprit plus cent fois que votre Agatocle : entre
nous, c’est un franc sot, avec tout son esprit, & un
chetif savant, tout savant qu’on le crois, d’ignorer ce
qu’aujourd’hui personne n’ignore ? car dites-moi, mon
Voisin, y a-t-il quelqu’un qui ne sçache que c’est une
vanité ridicule, une presomption insupportable, de
vouloir quand on n’a ni rang ni richesses, avoir des
amis qui vous rendent des devoirs. Sophrone.
Je vous avoüe que j’avois eu
jusqu’ici un petit grain de cette vanité folle, mais je
n’ai jamais aimé à passer pour glorieux, & j’aurai
desormais assez l’humilité pour n’attendre aucune amitié
de vous. Chryses.
Oh, venez chez
moi, à l’ordinaire, je vous donnerai les marques
d’amitié qu’il convient que je vous donne, je vous
recevrai quand je n’aurai rien de meilleur à faire &
même à ma table, quand il y aura place ;
venez donc sans façon & je vous promets que quand
vous aurez autant de bien & une aussi bonne table
que moi, j’irai aussi sans façon & par bonne amitié
manger avec vous.
Nível 2
Sátira
Diálogo
Metatextualidade
De deux Voisins.
