Le Nouveau Spectateur français: V. Dialogue
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Nivel 1
V. Dialogue.
Nivel 2
Sátira
Diálogo
Metatextualidad
D’une Dame âgée qui
aime le jeu, & d’un honnête homme du monde.
Frosine, Clindor.
Frosine.
Vous
venez bien mal à propos, c’est aujourd’hui mon jour.
J’attends compagnie, elle devroit être venuë, on m’avoit
dit que nous comencerions le jeu à trois heures, il en
est près de quatre: il y a deux grosses heures que je
m’ennuïe à la mort; voilà les tables & les cartes
prêtes, & ma fille qui baille & va s’endormir,
tout cela l’ennuie autant que moi. Clindor.
Quand voulez-vous donc, Madame, que
j’aie l’honneur de vous voir. J’ai envoyé ici quatre
jours de suite, j’y suis venu moi-même, on
m’a toûjours dit que vous êtiez allé jouër en Ville, ou
que vous êtiez ici embarquée au jeu. Frosine.
Mon Dieu, allez vous faire encore le
pedant, & ne vous accommoderez-vous jamais aux
manieres de vos amis ? Clindre.
C’est vous, Madame, qui m’avez dit que vous ne jouïez
que par complaisance, & faute de conversation avec
des gens raisonnables. Frosine.
Où
les trouver aujourd’hui ces gens raisonnables, avec
lesquels on puisse avoir quelque conversation ? Clindor.
Hé, me voila, Madame : il
me semble qu’autrefois vous aimiez à me parler & à
m’entendre, je ne suis pas devenu plus ignorant, que
quand vous sembliez prendre plaisir à vous entretenir
avec moi de vos lectures d’histoire, de morale & de
nouvelles mêmes.
Frosine.
En ce tems-là je n’avois
que de petits enfans ; ma fille est devenuë grande,
& il faut bien que j’aïe la complaisance de la faire
jouër. Clindor.
Je ne vous dirai
point que vous pourriez l’occuper à quelque chose de
mieux. Frosine.
Ah ! Monsieur, il
faut jouër, vous dis-je, on ne peut plus s’en passer.
Clindor.
Je ne vous blâme point
de faire jouër Mademoiselle votre fille : je crois, au
contraire, que vous devez la faire jouër autant qu’il
faut pour apprendre le jeu. Frosine.
Puisqu’il faut qu’elle sçache jouër,
je ne puis la faire jouër trop souvent ; ce n’est qu’à
force d’exercice qu’on devient savant, car je n’ai pas
oublié tout mon latin, fabricando fabri fimus.
Clindor.
C’est bien dommage,
qu’ayant, comme vous l’avez, l’esprit si cultivé, &
si capable de citer le latin à propos, vous perdiez tant
de tems au jeu. Frosine.
Encore si
je ne perdois que mon tems, mais j’y perds mon argent,
& je suis d’un guignon effroyable, je perdis encore
hier . . . dites ma fille combien ai je perdu hier ?
Clindor.
Ce n’est donc pas
Mademoiselle votre fille qui joüoit ? Forsine.
Ma fille est trop bien née, & la
moindre chose qu’elle me doit c’est de me ceder sa place
au jeu ; cela seroit beau, qu’elle allât à mon nez se
planter à cette place, sans m’en faire honnêteté, &
que je restasse là comme une béte. Clindor.
Ha ! Madame, puisque ce n’est que
pour l’amuser, on lui apprendre le jeu que vous joüez,
& que, comme vous le dites si
savamment, ce n’est que par l’exercice qu’on s’instruit,
que ne la laissez vous joüer à votre place ? Frosine.
Hé quoi ! ne dois-je pas
donner exemple à ma fille, & faut-il que je vous
cite encore du latin pour vous prouver que l’exemple a
plus de force que tous les préceptes du monde ! Clindor.
Mais, ne craignez vous
point que les gens avec qui vous joüez, ne sçachent pas
autant de Latin que vous, & ne s’imaginent que vous
en usez ainsi, parce que vous aimez le jeu. Frosine.
Non, ils sçavent bien que
je ne l’aime point du tout, je le leur dis
continuellement, & ils doivent me croire, ce ne sont
pas des gens défiants, comme vous. Clindor.
Je croi qu’ils sont assez honnêtes
gens, & qu’ils ont l’esprit assez bien fait, pour ne
pas croire que vous aimez le jeu quand vous voulez
toûjours jouër : mais Mademoiselle votre fille n’aura
t’elle point une autre pensée ? sa
complaisance ne vient-elle point de l’imagination
qu’elle a que vous aimez le jeu, ou du moins que vous
vous ennuïez quand vous ne joüez pas ? Frosine.
Oh ! ma fille me connoît bien, c’est
une bonne enfant, qui croit tout ce que je dis comme mot
d’Evangile, & qui me remercie à toute heure de la
complaisance que j’ai de jouër tout les jours, pour lui
apprendre le jeu, croyez moi, je sçai bien élever mes
enfans. Clindor.
On ne vous
accusera pas, du moins, de ne les pas prêcher d’exemple,
& s’il en est de tout le reste, comme du jeu, il
faut convenir que vous êtes la mere du monde la plus
exemplaire & qui sçait mieux se contraindre, pour ne
donner à ses enfans que de bons exemples. Frosine.
Vous avez bien raison de dire que je
sçai me contraindre, car mon pauvre Monsieur, je ne fais
rien de ce que je voudrois faire. Vous dites que je jouë
tous les jours ; ouï assuremment, mais il faut bien le
faire ; à quoi voulez-vous que je
m’occupe ? voulez-vous qu’on croïe que moi & ma
fille nous ne sçavons pas vivre ? Clindor.
C’est de quoi, quand vous ne
joueriez pas pas <sic>, on ne vous accusera
jamais. Frosine.
Oh ! vous ne
sçavez pas comme le monde est méchant. Il faut joüer,
vous dis-je, il faut joüer, si l’on ne veut pas se
donner du ridicule dans le monde. Clindor.
Mais il a été un tems, où tout le
monde vous estimoit, & qu’on ne venoit point chez
vous uniquement pour jouër, comme on y vient
aujourd’hui. Frosine.
Oh ! le
monde, en ce tems-là n’étoit pas si méchant ; je n’avois
point d’enfans à qui je dûsse donner exemple ; j’aimois
la lecture, & j’avois les yeux meilleurs ; je ne
sçai ce qui m’est arrivé, mais j’ai toutes les peines du
monde à lire.
Clindor.
Hé ! Madame, prenez des
lunettes Frosine.
Des lunettes !
Est-ce donc que je suis si décrepite, ou ai-je un nez
propre à porter des lunettes ? Clindor.
Mais n’avez-vous pas besoin de voir
pour jouër, & ne vous faudra-t-il pas bien-tôt
prendre des lunettes pour distinguer les cartes ? Frosine.
On voit bien que vous êtes
un homme de l’autre monde. A-t-on jamais joüé avec des
lunettes ? Oh ! je joürai, je vous en répons, & ne
je prendrai jamais de lunettes ; les Joueurs soufrent
fort bien qu’on jouë sans distinguer si exactement les
cartes. Clindor.
Je le sçai,
Madame, & ce que je sçai encore mieux, c’est que
personne n’est plus au gré des Joueurs,
qu’une Dame qui ne voit goute, & qui a la fureur du
jeu. Tout le monde veut jouër avec elle ; on la comble
de loüanges & de caresses, sauf à les entendre dire
après le jeu, nous avons étrillé la vieille : Dieu nous
la devoit.
Nivel 2
Sátira
Diálogo
Metatextualidad
D’une Dame âgée qui
aime le jeu, & d’un honnête homme du monde.
