Le Nouveau Spectateur français: I. Dialogue
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I. Dialogue
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Satire
Dialog
Metatextualität
D’un Pere de Famille
& de Philinthe son Ami.
Gorgon, Philinthe.
Gorgon.
Vous me voyez bien embarassé, Monsieur, mon ami, je veux
marier mon fils, on m’offre trois partis, & je ne
sçai auque me déterminer. Philinthe.
C’est une marque qu’ils sont tous trois également
bons : Qu’en dit Monsieur votre fils ? il est d’âge à
s’en pouvoir rapporter à lui. Pour lequel de ces trois
partis panche-t-il le plus ? Gorgon.
Je pense que vous vous moqués : est-ce la mode
qu’un Pere consulte ses enfans quand il veut les
marier ? mon fils ne sçait pas seulement que je pense à
cela, il ne sçaura qu’on le marie, & ne
verra la femme qu’il épouse, que quand il faudra aller à
l’Eglise : c’est bien pour lui que je veux faire cette
affaire ! c’est pour moi ; j’ai besoin d’appui & de
mettre dans ma maison le plus d’argent que je pourrai.
Philinthe.
Hé-bien, si cela
est, il faut prendre celui de ces trois partis qui est
le plus riche, & qui peut vous appuïer le plus ;
mais je croi pourtant qu’il seroit bon que Monsieur
votre fils en sçût quelque chose. Gorgon.
Hé, pourquoi voulez-vous que mon fils le scache
<sic> ? encore une fois cela ne le regarde pas.
Philinthe.
Cela ne le regarde
pas ! Quoi ! N’est-ce pas lui qui y est le plus
interessé ? Gorgon. Lui ! & quel interêt peut-il y
avoir ? il est fort content & fort à son aise avec
ce que je lui donne : il n’a pas besoin de femme, si je
lui en donne une, c’est parce que cela m’est absolument
nécessaire dans l’état de ma fortune.
Philinthe.
Mais la femme que vous
lui donnerez sera sa femme ; il faudra qu’il vive bien
avec elle. Gorgon.
Hé ! qui
l’empêchera de bien vivre ? Philinthe.
Pouvez-vous répondre qu’il l’aimera & qu’il
en sera aimé ? Gorgon.
Oh ! il est
bien question de s’aimer pour bien vivre ensemble : mon
fils est raisonnable, & il n’est pas necessaire
qu’il aime sa femme & qu’il en soit aimé : je suis
sûr qu’il fera bon ménage. Philinthe.
Mais, si sa femme le fait enrager ? Gorgon.
Hé-bien, il enragera, &
n’en dira rien : Sera-t-il le premier ? elle sera
toûjours sa femme, nous aurons touché son bien, &
elle nous aura donné de l’alliance : c’est tout ce que
nous demandons.
Philinthe.
Puisque vous ne voulez
pas consulter Monsieur votre fils, pour sçavoir s’il
aimera sa femme, vous devriez le faire pour sçavoir s’il
sera d’humeur à souffrir que la femme le fasse enrager ?
Gorgon.
Hé ! pourquoi, mon
ami, nous embarrasser avant le tems ; il prendra bien
mieux son parti quand il sera marié. Philinthe.
Et s’il ne prend pas le parti que
vous voulez ; s’il fait alors de l’éclat & s’il
maltraite sa femme ? Gorgon.
Je le
desheriterai. Philinthe.
Voilà
d’étranges extremitez : vous pourriez, ce me semble,
prévenir tout cela, en lui donnant le choix des partis
qu’on vous offre. Gorgon.
Et s’il
ne choisit pas celui qui me convient le
plus, ou s’il ne veut aucun des trois ? Voilà des
extremitez bien plus étranges. Voulez-vous que je manque
une occasion avantageuse, & que je ne marie pas mon
fils, parce qu’il ne voudra point être marié ? vous me
donnez-là de beaux conseils. Philinte.
Mais si la fille que vous voulez
qu’il épouse, n’est pas d’humeur à se marier, sans
connoître celui qu’on lui doit donner ? Gorgon.
Ouï, vous connoissez bien les filles
qu’on marie aujourd’hui ; la derniere chose à laquelle
elles pensent, est le mari qu’elles épousent ; elles ne
veulent se marier que pour avoir un équipage, &
aller seules par tout où il leur plaira. Philinthe.
Si cela est, vous avez raison,
& il n’est pas juste qu’un homme qui se marie
connoisse la femme qu’il doit épouser, puisque la fille
qu’il épouse ne se soucie pas de connoître celui qui
doit être son mari. Les choses doivent être égales.
Monsieur votre fils trouvera du bien en se mariant, sa
femme aura un bel équipage, cela fera le meilleur
mariage du monde ; ils auront l’un & l’autre tout ce qu’ils cherchent en se mariant :
Comment pourroient-ils ne pas bien vivre ensemble ?
Pardonnez moi, Monsieur, si j’ai osé vous contre-dire ;
j’avois crû jusqu’à present qu’il falloit se connoître,
avant que de se marier.
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Satire
Dialog
Metatextualität
D’un Pere de Famille
& de Philinthe son Ami.
