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      <titleStmt>
        <title>Visite d’un homme</title>
        <author>Jean-François de Bastide</author>
      </titleStmt>
      <editionStmt>
        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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          <name>Michaela Fischer</name>
          <resp>Editor</resp>
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        <respStmt>
          <name> Karin Heiling</name>
          <resp>Editor</resp>
        </respStmt>
        <respStmt>
          <name> Sabine Sperr</name>
          <resp>Editor</resp>
        </respStmt>
        <respStmt>
          <name> Barbara Thuswalder</name>
          <resp>Editor</resp>
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      </editionStmt>
      <publicationStmt>
        <publisher>Institut für Romanistik, Universität Graz</publisher>
        <date when="2015-01-27">27.01.2015</date>
        <idno type="PID">o:mws.3150</idno>
      </publicationStmt>
      <sourceDesc>
        <bibl>Jean-François de Bastide: Le Nouveau Spectateur. Tome I. Amsterdam und Paris:
                    Rollin und Bauche 1758, 159-171, </bibl>
        <bibl type="Einzelausgabe" xml:id="NS2">
          <title level="j">Le Nouveau Spectateur
                        (Bastide)</title>
          <biblScope type="vol">1</biblScope>
          <biblScope type="issue">005</biblScope>
          <date>1758</date>
          <placeName key="#GID.1">Frankreich</placeName>
        </bibl>
      </sourceDesc>
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      <editorialDecl>
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            <interpGrp type="Narrative_Darstellungsebenen">
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              <interp xml:id="AE">Allgemeine Erzählung</interp>
              <interp xml:id="SP">Selbstportrait</interp>
              <interp xml:id="FP">Fremdportrait</interp>
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              <interp xml:id="EX">Exemplarisches Erzählen</interp>
              <interp xml:id="UT">Utopische Erzählung</interp>
              <interp xml:id="MT">Metatextualität</interp>
              <interp xml:id="ZM">Zitat/Motto</interp>
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          </ab>
        </interpretation>
      </editorialDecl>
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        <name type="place">Graz, Austria</name>
      </creation>
      <langUsage>
        <language ident="fr">French</language>
      </langUsage>
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          <term>
            <term xml:lang="de">Autopoetische Reflexion</term>
            <term xml:lang="it">Riflessione Autopoetica</term>
            <term xml:lang="en">Autopoetical
                            Reflection</term>
            <term xml:lang="es">Reflexión Autopoética</term>
            <term xml:lang="fr">Réflexion autopoétique</term>
          </term>
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            <term xml:lang="de">Menschenbild</term>
            <term xml:lang="it">Immagine
                            dell&apos;Umanità</term>
            <term xml:lang="en">Idea of Man</term>
            <term xml:lang="es">Imagen de los Hombres</term>
            <term xml:lang="fr">Image de
                            l’humanité</term>
          </term>
        </keywords>
      </textClass>
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        <keywords scheme="cirilo:normalizedPlaceNames">
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                <name ref="http://geonames.org/3017382" type="fcode:PCLI">France</name>
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                    <p rend="SO"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone>
                        <milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone>
                        <milestone unit="AE" xml:id="FR.3"></milestone> Je reçus hier la visite d’un homme qui
                        a autrefois beaucoup vécu dans le monde, &amp; qui en parle encore
                        volontiers. Il passe les trois quarts de sa vie dans une petite maison à
                        trois lieues de Paris, qu’il appelle son hermitage, où il trouve de secret
                        d’être heureux loin des hommes, sans les haïr, ne les mépriser. Ma premiere
                        feuille m’attiroit sa visite. Il vouloit connoître, me dit-il, <persName corresp="#NS2" key="M. le Spectateur" subtype="F" xml:id="PN.1">M. le
                            Spectateur</persName>, pour pouvoir dans l’occasion être en commerce
                        avec lui. J’ai peu vu d’hommes qui enga-<pb n="160"></pb>gent autant que
                        celui-ci à la premiere vue. Sa façon de penser me charme. Il comprit
                        aisément que j’étois fincere dans mes louanges, &amp; me pressa de lui
                        accorder le reste de la journée ; voulant, ajouta-t-il, me montrer son petit
                        hermitage, &amp; me mettre à portée de connoître un Philosophe d’une espece
                        peut-être singuliere. Une invitation aussi séduisante ne me permit pas de
                        différer. J’exigeai que nous partissons sur le champ, &amp; je me serois
                        reproché, le lendemain, d’avoir eu moins d’empressement. Je vis réellement
                        un hermitage, mais tel que les Romanciers n’en ont pas encore imaginé. Je ne
                        veux le représenter ici que du côté qui touche plus directement à la
                        philosophie, pour les gens du monde : six chambres de maître également
                        propres &amp; ornées, un sallon percé de quatre croisées, dans lequel le
                        plaisir paroît entrer avec le jour par les figures aussi volupteuses que
                        riantes, qui sont re-<pb n="161"></pb>présentées sur la tapisserie, une salle à
                        manger, où toutes les commodités se font voir sans étalage &amp; sans
                        affectation puérile. Un petit cabinet suit le sallon, dans lequel plusieurs
                        instrumens de musique, placés sans ordre, annoncent qu’ils n’y ont point été
                        rassemblés par la sotte vanité, &amp; qu’ils entrent dans le systême de la
                        maison. Après avoir considéré tour à tour toutes ces choses, je passai dans
                        le jardin, où je trouvai quatre personnes que mon philosophe voulut que nous
                        abordassions. Il me nomma par mon titre de Spectateur, dès qu’il fut assez
                        près pour être entendu, &amp; à l’instant je vis ces quatre personnes venir
                        à nous, &amp; me montrer par le visage le plus riant qu’elles étoient
                        charmées de me voir. Ce n’étoit point cet air indiscrétement charmé, qui
                        veut montrer plus de joie qu’on n’en a, &amp; &amp; qu’on n’en doit avoir ;
                        c’étoit de la satisfaction mêlée avec de la curiosité, leurs regards             
               m’appre-<pb n="162"></pb>noient que c’étoit un plaisir de l’ame ; &amp;
                        qu’ils se prometroient un entretier qui alloit l’intéresser. S’ils m’avoient
                        parlé, ils m’auroient dit : Nous sommes ravis de voir un homme qui pense,
                        &amp; va nous apprendre, dans sa conversation, des choses que nous ignorons.
                        Je saisis aisément leur idée, &amp; mon compliment leur parut la justifier.
                        Après quelques propos vagues, qui cependant décéloient l’esprit de la petite
                        semblée, on porposa de rentrer. C’étoit l’heure ordinaire où l’on faisoit de
                        la musique ; mais en ma faveur, personne ne songea à entrer dans le cabinet.
                        Je voyois dans les yeux une certaine envie de m’entendre parler ; non pas
                        cette envie qu’inspire un homme d’esprit à des gens qui n’en ont point, ou
                        qui l’ont faux, &amp; dont le grand plaisir est de faire de l’esprit, mais
                        ce désir raisonné d’entendre des maximes utiles &amp; de pouvoir compter un
                        homme de plus parme ce grand nombre de <pb n="163"></pb> machines organisées qui
                        surchargent la terre. Une femme débuta par me faire compliment sur l’ouvrage
                        que je commençois à publier. Pour me prouver sa sincérité, elle fit
                        l’énumération des avantages qu’elle y voyoit pour moi &amp; pour le public.
                        J’aimerai toujours à lire les reflexions d’un Spectateur équitable, me
                        dit-elle ; comme il raconte en raisonnant, on est en mouvement en lisant ce
                        qu’il écrit, &amp; il y a autant à voir avec lui qu’à penser. Il faut
                        surtout comme vous dites, Madame, qu’un Spectateur soit équitable,
                        répondis-je, &amp; ce n’est pas encore assez, il faut qu’il soit poli ; car,
                        comme il raconte, il parle aux hommes ; il faut qu’il n’oublie point qu’il
                        les a présens ; qu’il épargne à leurs oreilles le ton déclamatoire ; qu’il
                        persuade la raison, sans foudroyer le cœur humain, &amp; qu’il ne croie pas
                        qu’on convertit les hommes en leur disant des injures. <pb n="164"></pb></p>
                    <p>La conversation se trouva engagée par là, &amp; chacun dit ce qu’il pensoit.
                        Je n’ai jamais vu tant d’esprit uni à tant de bons sens ; j’aurois défié le
                        parleur le plus amoureux de lui-même, d’écouter avec impatience. Mais ce qui
                        me charma surtout, fut d’accord de pensées sur les matieres les plus
                        philosophiques, entre ces cinq personnes. On eût dit que chacune d’elles
                        puisoit ses raisonnemens dans la même expérience. Il y a cependant des
                        choses dans le monde, qui présentent des côtés différens, &amp; qu’avec
                        infiniment d’esprit, on ne saisit pas comme d’autres les ont saisies, parce
                        qu’on n’a pas éprouvé les mêmes choses. D’où peut donc naître cette
                        intelligence merveilleuse ? En voici la source. Il y a une vue indépendante
                        de la forme &amp; de la vicissitude des objets, qui vient d’un esprit
                        naturellement géometre, &amp; ces cinq personnes ont cet esprit. Dans tout
                        ce qu’elles dirent, je vis surtout de l’in-<pb n="165"></pb>dulgence pour les
                        hommes, du goût pour les plaisirs, de la fremeté contre les maux, un bonheur
                        solide. J’avois cité quelques exemples de passions extraordinaires, de
                        vicieux incorrigibles ; on n’avoit point été frappé, &amp; j’avois vu même
                        que, si on avoit un peu raisonné la dessus, c’étoit par politesse pour moi.                   
     Mais quoique mes citations n’eussent pas produit l’étonnement, je vis
                        très-bien que ce n’étoit pas que leur ame ne fût très-capable de sent
                        l’horreur du crime, &amp; le malheur des passions funestes ; mais qu’ils
                        étoient si bien instruits de la nature de notre ame, qu’ils ne pouvoient
                        plus être surpris des effets malheureux que produit sa difformité. </p>
                    <p>Il étoit temps de me retirer, &amp; je sortois pour cela. Le maître de la
                        maison vint à moi d’un air ouvert, &amp; me pria instamment de rester à
                        souper. J’aurois voulu pouvoir accepter : mais j’étois attendu, à Paris,
                        pour affaires ; il in-<pb n="166"></pb>sista, &amp; nous disputâmes pendant
                        quelque temps. J’étois fâché de ne pouvoir pas rester, &amp; je lui en
                        faisois l’aveu, lorsque tout à coup j’entendis le bruit d’une musique
                        charmante qui partoit du cabinet. ( Je sçus le lendemain que c’étoit un
                        piege qu’on avoit voulu me tendre obligeamment, pour m’engager daventage ).
                        Une voix tendre s’élevoit sur les instrumens &amp; portoit au cœur ces sons
                        délicieux qui semblent ne pouvoir partir que de la voix de ce qu’on aime :
                        ah ! Monsieur, m’écriai-je, je reste ; je n’ai plus la force de partir. Je
                        rentrai avec une forte de précipitation : je ne pouvois ni voir ni entendre
                        d’assez près. Cette musique dure jusqu’au soupé. Elle avoit monté les
                        esprits. Tous nos discours, pendant le repas, furent aussi animés que le
                        plaisir qui venoit d’y donner lieu. On parla de l’amour, non pas en
                        raisonnant, en analysant ; mais en peignant, en unissant le plaisir au
                        sentiment, dans <pb n="167"></pb> des tableaux séduisans : &amp; tout cela avec
                        une grande épargne de paroles ; il n’y eut qu’une des femmes qui de temps en
                        temps, s’écarta du ton général, pour glisser quelques réflexions sur les
                        charmes du sentiment. C’étoit celle qui avoit chanté ; il étoit naturel
                        qu’avec une voix aussi tendre, elle eût plus de tendresse dans le cœur.
                        J’eux lieu de me convaincre, quelques momens après, que cela étoit ainsi.
                        Après le soupé, on proposa la promenade ; j’étois à côté de Madame de Sancy.
                        En entrant dans le jardin, je marchai avec elle pendant quelque temps, &amp;
                        enfin nous nous trouvâmes séparés du reste de la compagnie. Nous continuâmes
                        à parler de l’amour, &amp; comme je n’en raisonnois pas précisément avec
                        autant de vivacité qu’elle, elle me fit une question. Elle me demanda si
                        j’avois éprouvé ses plaisirs &amp; ses peines. L’amour m’a toujours
                        favorablement traité, lui dis-je ; il m’a épargné ses pei-<pb n="168"></pb>nes ;
                        il est vrai aussi qu’il m’a mesuré ses plaisirs. J’ai toujours ignoré la
                        passion ; peut-être ne suis-je pas né pour la connoître. Vous avez perdu
                        &amp; gagné, reprit Madame de Sancy. C’est une furieuse affaire que d’aimer
                        beaucoup, &amp; toute la vie en dépend. Je préférerois pourtant une extrême
                        sensibilité à une extrême indifférence. L’état le plus heureux est celui
                        d’un homme qui sent assez pour jouir, &amp; qui ne desire que ce qu’il peut
                        posséder ; il me semble que ce état fût votre partage . . . . J’oserois
                        croire, Madame, qu’il ne fût pas le vôtre, lui dis-je ; je crois deviner                
        qu’en louant mon état, vous trahissez votre cœur, &amp; peut-être votre
                        goût. . . . Sur quoi croyez-vous devoir juger ainsi, me demanda t’elle ; sur
                        vos regards, répondis-je, sur le son de votre voix, sur la question que vous
                        avez daigné me faire : il me semble que tout cela prouve que vous avez aimé
                        beaucoup &amp; que vos chagrins, si vous en avez <pb n="169"></pb> eu, vous ont
                        donné plus de tristesse que d’indifférence. Vous devinez, répondit-elle ; je
                        ne le nierai pas ; j’ai beaucoup aimé, j’ai eu des chagrins, mais c’est sans
                        avoir eu à me plaindre de mon amant. Il est mort dans les champs de
                        l’honneur ; s’il avoit vécu, je crois que je n’aurois jamais connu les
                        tristes soupirs, &amp; vous conviendrez vous-même, en ce cas, que je n’ai
                        pas tort de penser qu’une extrême sensibilité est préférable à la simple
                        faculté de former des desirs. Nous avions raison tous deux, &amp; nous en
                        convîmes ; elle, parce-qu’elle étoit la personne du monde la plus ingénne,
                        moi, parce que j’avois quelques idées que je voulois approfondir. L’amant
                        que vous aimâtes n’est plus, lui dis-je ; je m’imagine que vous l’avez perdu
                        depuis assez long-tempse pour n’être plus en proie aux larmes. Quel est à
                        présent l’état de votre cœur ? Vous êtes-vous fait un plan ? aimerez-vous
                        encore ? avez-vous résolu <pb n="170"></pb> de n’aimer plus ? . . . . Je n’ai
                        rien résolu, me répondit-elle ; &amp; c’est surtout à quoi m’a servi
                        l’esprit raisonnable que la nature m’a donné. En laissant à mon cœur toute
                        la liberté que mon caractere demande, il me laisse à son tour jouir de tuos
                        les objets ; si je le voulois contraindre à e recevoir aucunes impressions,
                        il s’opposeroit lui-même à tous les plaisirs, il m’empoisonneroit tout en ne
                        se prêtant à rien. J’attends un amant, sans le désirer ; je m’amuse &amp; je
                        raisonne en l’attendant, je préviens l’ennui de n’aimer point, en pensant
                        que je puis aimer encore, &amp; cette situation, la plus heureuse de toutes,
                        après celle que nous fait la tendresse d’un amant adoré, est précisément
                        celle que conseille la philosophie, quand on entend bien ce que signifie ce
                        mot si souvent mal expliqué. . . . . Nous aurions encore causé long-temps,
                        &amp; elle n’auroit pas mieux demandé, car les esprits tendres ont <pb n="171"></pb> un besoin physique de confier leurs pensées. Mais j’ai dit
                        qu’on m’attendroit chez moi, &amp; je partis après avoir rejoint la
                        compagnie. <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone>
                        <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone>
                        <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
                    <p></p>
                </body>
      </text>
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                    <div>
                        <ab> Visite d’un homme 1758 <seg synch="#FR.1" type="E1">
                                <seg synch="#FR.2" type="E2">
                                    <seg synch="#FR.3" type="AE"> Je reçus hier la visite d’un homme
                                        qui a autrefois beaucoup vécu dans le monde, &amp; qui en
                                        parle encore volontiers. Il passe les trois quarts de sa vie
                                        dans une petite maison à trois lieues de Paris, qu’il
                                        appelle son hermitage, où il trouve de secret d’être heureux
                                        loin des hommes, sans les haïr, ne les mépriser. Ma premiere
                                        feuille m’attiroit sa visite. Il vouloit connoître, me
                                        dit-il, M. le Spectateur, pour pouvoir dans l’occasion être
                                        en commerce avec lui. J’ai peu vu d’hommes qui enga-<pb n="160"></pb>gent autant que celui-ci à la premiere vue. Sa
                                        façon de penser me charme. Il comprit aisément que j’étois
                                        fincere dans mes louanges, &amp; me pressa de lui accorder
                                        le reste de la journée ; voulant, ajouta-t-il, me montrer
                                        son petit hermitage, &amp; me mettre à portée de connoître
                                        un Philosophe d’une espece peut-être singuliere. Une
                                        invitation aussi séduisante ne me permit pas de différer.
                                        J’exigeai que nous partissons sur le champ, &amp; je me
                                        serois reproché, le lendemain, d’avoir eu moins
                                        d’empressement. Je vis réellement un hermitage, mais tel que
                                        les Romanciers n’en ont pas encore imaginé. Je ne veux le
                                        représenter ici que du côté qui touche plus directement à la
                                        philosophie, pour les gens du monde : six chambres de maître
                                        également propres &amp; ornées, un sallon percé de quatre
                                        croisées, dans lequel le plaisir paroît entrer avec le jour
                                        par les figures aussi volupteuses que riantes, qui sont
                                            re-<pb n="161"></pb>présentées sur la tapisserie, une salle
                                        à manger, où toutes les commodités se font voir sans étalage
                                        &amp; sans affectation puérile. Un petit cabinet suit le
                                        sallon, dans lequel plusieurs instrumens de musique, placés
                                        sans ordre, annoncent qu’ils n’y ont point été rassemblés
                                        par la sotte vanité, &amp; qu’ils entrent dans le systême de
                                        la maison. Après avoir considéré tour à tour toutes ces
                                        choses, je passai dans le jardin, où je trouvai quatre
                                        personnes que mon philosophe voulut que nous abordassions.
                                        Il me nomma par mon titre de Spectateur, dès qu’il fut assez
                                        près pour être entendu, &amp; à l’instant je vis ces quatre
                                        personnes venir à nous, &amp; me montrer par le visage le
                                        plus riant qu’elles étoient charmées de me voir. Ce n’étoit
                                        point cet air indiscrétement charmé, qui veut montrer plus
                                        de joie qu’on n’en a, &amp; &amp; qu’on n’en doit avoir ;
                                        c’étoit de la satisfaction mêlée avec de la curiosité, leurs
                                        regards m’appre-<pb n="162"></pb>noient que c’étoit un plaisir
                                        de l’ame ; &amp; qu’ils se prometroient un entretier qui
                                        alloit l’intéresser. S’ils m’avoient parlé, ils m’auroient
                                        dit : Nous sommes ravis de voir un homme qui pense, &amp; va
                                        nous apprendre, dans sa conversation, des choses que nous
                                        ignorons. Je saisis aisément leur idée, &amp; mon compliment
                                        leur parut la justifier. Après quelques propos vagues, qui
                                        cependant décéloient l’esprit de la petite semblée, on
                                        porposa de rentrer. C’étoit l’heure ordinaire où l’on
                                        faisoit de la musique ; mais en ma faveur, personne ne
                                        songea à entrer dans le cabinet. Je voyois dans les yeux une
                                        certaine envie de m’entendre parler ; non pas cette envie
                                        qu’inspire un homme d’esprit à des gens qui n’en ont point,
                                        ou qui l’ont faux, &amp; dont le grand plaisir est de faire
                                        de l’esprit, mais ce désir raisonné d’entendre des maximes
                                        utiles &amp; de pouvoir compter un homme de plus parme ce
                                        grand nombre de <pb n="163"></pb>machines organisées qui
                                        surchargent la terre. Une femme débuta par me faire
                                        compliment sur l’ouvrage que je commençois à publier. Pour
                                        me prouver sa sincérité, elle fit l’énumération des
                                        avantages qu’elle y voyoit pour moi &amp; pour le public.
                                        J’aimerai toujours à lire les reflexions d’un Spectateur
                                        équitable, me dit-elle ; comme il raconte en raisonnant, on
                                        est en mouvement en lisant ce qu’il écrit, &amp; il y a
                                        autant à voir avec lui qu’à penser. Il faut surtout comme
                                        vous dites, Madame, qu’un Spectateur soit équitable,
                                        répondis-je, &amp; ce n’est pas encore assez, il faut qu’il
                                        soit poli ; car, comme il raconte, il parle aux hommes ; il
                                        faut qu’il n’oublie point qu’il les a présens ; qu’il
                                        épargne à leurs oreilles le ton déclamatoire ; qu’il
                                        persuade la raison, sans foudroyer le cœur humain, &amp;
                                        qu’il ne croie pas qu’on convertit les hommes en leur disant
                                        des injures. <pb n="164"></pb> La conversation se trouva engagée
                                        par là, &amp; chacun dit ce qu’il pensoit. Je n’ai jamais vu
                                        tant d’esprit uni à tant de bons sens ; j’aurois défié le
                                        parleur le plus amoureux de lui-même, d’écouter avec
                                        impatience. Mais ce qui me charma surtout, fut d’accord de
                                        pensées sur les matieres les plus philosophiques, entre ces
                                        cinq personnes. On eût dit que chacune d’elles puisoit ses
                                        raisonnemens dans la même expérience. Il y a cependant des
                                        choses dans le monde, qui présentent des côtés différens,
                                        &amp; qu’avec infiniment d’esprit, on ne saisit pas comme
                                        d’autres les ont saisies, parce qu’on n’a pas éprouvé les
                                        mêmes choses. D’où peut donc naître cette intelligence
                                        merveilleuse ? En voici la source. Il y a une vue
                                        indépendante de la forme &amp; de la vicissitude des objets,
                                        qui vient d’un esprit naturellement géometre, &amp; ces cinq
                                        personnes ont cet esprit. Dans tout ce qu’elles dirent, je
                                        vis surtout de l’in-<pb n="165"></pb>dulgence pour les hommes,
                                        du goût pour les plaisirs, de la fremeté contre les maux, un
                                        bonheur solide. J’avois cité quelques exemples de passions
                                        extraordinaires, de vicieux incorrigibles ; on n’avoit point
                                        été frappé, &amp; j’avois vu même que, si on avoit un peu
                                        raisonné la dessus, c’étoit par politesse pour moi. Mais
                                        quoique mes citations n’eussent pas produit l’étonnement, je
                                        vis très-bien que ce n’étoit pas que leur ame ne fût
                                        très-capable de sent l’horreur du crime, &amp; le malheur
                                        des passions funestes ; mais qu’ils étoient si bien
                                        instruits de la nature de notre ame, qu’ils ne pouvoient
                                        plus être surpris des effets malheureux que produit sa
                                        difformité. Il étoit temps de me retirer, &amp; je sortois
                                        pour cela. Le maître de la maison vint à moi d’un air
                                        ouvert, &amp; me pria instamment de rester à souper.
                                        J’aurois voulu pouvoir accepter : mais j’étois attendu, à
                                        Paris, pour affaires ; il in-<pb n="166"></pb>sista, &amp; nous
                                        disputâmes pendant quelque temps. J’étois fâché de ne
                                        pouvoir pas rester, &amp; je lui en faisois l’aveu, lorsque
                                        tout à coup j’entendis le bruit d’une musique charmante qui
                                        partoit du cabinet. ( Je sçus le lendemain que c’étoit un
                                        piege qu’on avoit voulu me tendre obligeamment, pour
                                        m’engager daventage ). Une voix tendre s’élevoit sur les
                                        instrumens &amp; portoit au cœur ces sons délicieux qui
                                        semblent ne pouvoir partir que de la voix de ce qu’on aime :
                                        ah ! Monsieur, m’écriai-je, je reste ; je n’ai plus la force
                                        de partir. Je rentrai avec une forte de précipitation : je
                                        ne pouvois ni voir ni entendre d’assez près. Cette musique
                                        dure jusqu’au soupé. Elle avoit monté les esprits. Tous nos
                                        discours, pendant le repas, furent aussi animés que le
                                        plaisir qui venoit d’y donner lieu. On parla de l’amour, non
                                        pas en raisonnant, en analysant ; mais en peignant, en
                                        unissant le plaisir au sentiment, dans <pb n="167"></pb>des
                                        tableaux séduisans : &amp; tout cela avec une grande épargne
                                        de paroles ; il n’y eut qu’une des femmes qui de temps en
                                        temps, s’écarta du ton général, pour glisser quelques
                                        réflexions sur les charmes du sentiment. C’étoit celle qui
                                        avoit chanté ; il étoit naturel qu’avec une voix aussi
                                        tendre, elle eût plus de tendresse dans le cœur. J’eux lieu
                                        de me convaincre, quelques momens après, que cela étoit
                                        ainsi. Après le soupé, on proposa la promenade ; j’étois à                           
             côté de Madame de Sancy. En entrant dans le jardin, je
                                        marchai avec elle pendant quelque temps, &amp; enfin nous
                                        nous trouvâmes séparés du reste de la compagnie. Nous
                                        continuâmes à parler de l’amour, &amp; comme je n’en
                                        raisonnois pas précisément avec autant de vivacité qu’elle,
                                        elle me fit une question. Elle me demanda si j’avois éprouvé
                                        ses plaisirs &amp; ses peines. L’amour m’a toujours
                                        favorablement traité, lui dis-je ; il m’a épargné ses
                                            pei-<pb n="168"></pb>nes ; il est vrai aussi qu’il m’a
                                        mesuré ses plaisirs. J’ai toujours ignoré la passion ;
                                        peut-être ne suis-je pas né pour la connoître. Vous avez
                                        perdu &amp; gagné, reprit Madame de Sancy. C’est une
                                        furieuse affaire que d’aimer beaucoup, &amp; toute la vie en
                                        dépend. Je préférerois pourtant une extrême sensibilité à
                                        une extrême indifférence. L’état le plus heureux est celui
                                        d’un homme qui sent assez pour jouir, &amp; qui ne desire
                                        que ce qu’il peut posséder ; il me semble que ce état fût
                                        votre partage . . . . J’oserois croire, Madame, qu’il ne fût
                                        pas le vôtre, lui dis-je ; je crois deviner qu’en louant mon
                                        état, vous trahissez votre cœur, &amp; peut-être votre
                                        goût. . . . Sur quoi croyez-vous devoir juger ainsi, me
                                        demanda t’elle ; sur vos regards, répondis-je, sur le son de
                                        votre voix, sur la question que vous avez daigné me faire :
                                        il me semble que tout cela prouve que vous avez aimé
                                        beaucoup &amp; que vos chagrins, si vous en avez <pb n="169"></pb>eu, vous ont donné plus de tristesse que d’indifférence.
                                        Vous devinez, répondit-elle ; je ne le nierai pas ; j’ai
                                        beaucoup aimé, j’ai eu des chagrins, mais c’est sans avoir
                                        eu à me plaindre de mon amant. Il est mort dans les champs
                                        de l’honneur ; s’il avoit vécu, je crois que je n’aurois
                                        jamais connu les tristes soupirs, &amp; vous conviendrez
                                        vous-même, en ce cas, que je n’ai pas tort de penser qu’une
                                        extrême sensibilité est préférable à la simple faculté de
                                        former des desirs. Nous avions raison tous deux, &amp; nous
                                        en convîmes ; elle, parce-qu’elle étoit la personne du monde
                                        la plus ingénne, moi, parce que j’avois quelques idées que
                                        je voulois approfondir. L’amant que vous aimâtes n’est plus,
                                        lui dis-je ; je m’imagine que vous l’avez perdu depuis assez
                                        long-tempse pour n’être plus en proie aux larmes. Quel est à
                                        présent l’état de votre cœur ? Vous êtes-vous fait un plan ?
                                        aimerez-vous encore ? avez-vous résolu <pb n="170"></pb>de
                                        n’aimer plus ? . . . . Je n’ai rien résolu, me
                                        répondit-elle ; &amp; c’est surtout à quoi m’a servi
                                        l’esprit raisonnable que la nature m’a donné. En laissant à
                                        mon cœur toute la liberté que mon caractere demande, il me
                                        laisse à son tour jouir de tuos les objets ; si je le
                                        voulois contraindre à e recevoir aucunes impressions, il
                                        s’opposeroit lui-même à tous les plaisirs, il
                                        m’empoisonneroit tout en ne se prêtant à rien. J’attends un
                                        amant, sans le désirer ; je m’amuse &amp; je raisonne en
                                        l’attendant, je préviens l’ennui de n’aimer point, en
                                        pensant que je puis aimer encore, &amp; cette situation, la
                                        plus heureuse de toutes, après celle que nous fait la
                                        tendresse d’un amant adoré, est précisément celle que
                                        conseille la philosophie, quand on entend bien ce que
                                        signifie ce mot si souvent mal expliqué. . . . . Nous
                                        aurions encore causé long-temps, &amp; elle n’auroit pas
                                        mieux demandé, car les esprits tendres ont <pb n="171"></pb>un
                                        besoin physique de confier leurs pensées. Mais j’ai dit
                                        qu’on m’attendroit chez moi, &amp; je partis après avoir
                                        rejoint la compagnie. </seg>
                                </seg>
                            </seg>
                        </ab>
                    </div>
                </body>
      </text>
    </group>
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