Le Nouveau Spectateur français: No. 16
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No. 16
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Suite de l’Histoire d’une Dame
agée.
Zitat/Motto
Fis anus
& tamen.
Vis formosa videri.
Vis formosa videri.
Hor.
Vous vieillissés & cependant vous ne laissés pas de faire la belle.Selbstportrait
Je ne dirai rien des habits,
ni de l’embarras que j’avois à sçavoir, quelque fois, si
je me parerois beaucoup ou guères : combien de fois
suis-je sortie de chez moi dans un ajustement que je me repentois d’avoir pris : Et quand je
voyois venir des hommes de loin dans une promenade, avec
quelle inquietude n’attendois-je pas qu’ils me
regardassent préférablement à celles avec qui j’étois :
En tenant alors ma meilleure amie sous le bras, mon
amitié pour elle alloit & venoit, suivant qu’on
étoit plus ou moins curieux d’elle ou de moi, & ne
vous imaginez pas, lorsqu’il passoit une belle femme que
je la regardasse ; non, j’avois trop de peur de la
trouver belle, & qu’elle ne le remarquat.
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Allgemeine Erzählung
C’étoit ainsi que je
vivois, quand un homme veuf, qui s’étoit rendu mon
amant & qui avoit une fille de dix-sept à
dix-huit ans, rompit le commerce que nous avions
ensemble, cette jeune personne & moi, & lui
deffendit à mon insçû de me voir. Il l’envoya
d’abord à la campagne, chés une de ses parentes afin
de m’accoûtumer d’une façon plus honnête à la perdre
de vûë : mais elle revint & depuis son retour,
je ne la vis pas deux fois en un mois, j’en étois
étonnée, & j’atribuois cela à un de ces caprices
qui prennent souvent aux femmes : Son pere même en
levoit les épaules avec moi, & traitoit son
humeur de volage, mais la fille m’aimoit, &
comme elle obéïssoit à contre-cœur, elle confia à
quelqu’un les véritables raisons de son procédé avec
moi : Ce quelqu’un ne put se coucher, sans venir en
secret me confier cette confidence, & voila
comme nous sommes faites, cela est dans l’ordre ; quand nous trouvons occasion de
mortifier nôtre prochain & que la malignité
naturelle qui nous y porte, peut se mettre à l’abri
d’un air de bien-veillance : oh elle est bien
charmée ! J’apris donc pourquoi cette fille ne me
voyoit plus, & je l’apris au moment que je
venois de quitter son pere, qui ne m’avoit jamais
paru plus tendre que ce jour-là. Je rougis au raport
qu on me fit, & je ne me ressouviens point
d’avoir jamais reçu de leçon d’honneur plus vive ;
car je me doutai tout d’un coup des motifs qu’avoit
eus le père, quand il avoit fait cette defense. Je
compris l’affront qui m’en revenoit, & je fus
honteuse de le meriter : j’étois si outrée que
j’allai m’enfermer sur le champ pour lui écrire : je
ne le ménageai point dans ma lettre, & je la
finis en lui deffendant à mon tour d’une façon
terrible, de revenir jamais chez moi.
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Metatextualität
On me dit que la
lecture de ma Lettre l’avoit fait rire ; il y
répondit aussi-tôt, & voici à peu près quelle
étoit sa réponse.
Brief/Leserbrief
Il est vrai que
j’ai deffendu à ma fille de vous voir : Eh bien,
en verité, cela vaut-il la peine que nous nous
broüilions ensemble, ma charmante ? en conscience,
mon intention a été pardonnable, j’avouë que je ne
vous l’ai pas dite, parce que j’ai regardé cela
comme un petit arrangement domestique, dont il
n’étoit pas besoin de vous étourdir, ma Reine :
Ecoutez-moi, sans vous fâcher : Je veux marier ma
fille ; cela est juste : Or ma fille
en vous voïant si aimable ; voudroit la devenir
autant que vous l’êtes ; & moi j’ai cru
bonnement qu’il ne lui apartenoit pas encore de se
donner tant de graces, & qu’elles pourroient
nuire au projèt que j’ai formé de lui trouver un
époux : dès qu’elle sera mariée je vous la rends ;
êtes-vous contente, bon-soir, plus de promptitude,
ma Déesse. J’aurois grande envie d’aller me jetter
à vos genoux, pour vous demander pardon d’une
faute, malheureusement nécessaire, ce sera quand
il vous plaira : J’attendrai patiemment, sans
murmurer, comme on attend les faveurs des Dieux ;
Entre nous, pourtant, je me veux mal d’être le
pere d’une petite friponne, qui est cause que vous
m’avez tant querellé : Je vous dirai que cette
étourdie ne veut plus être qu’en corset, pour ne
vous avoir jamais vûe autrement. Voyez, je vous
prie : c’est bien à elle à faire, ma foi.
N’êtes-vous pas de mon sentiment. Je suis, &c.
Metatextualität
Je déchirai cette
Lettre en mille morceaux : mais comme on voit, je
l’ai gardée long-tems dans ma memoire, & sans
que je m’en aperçûsse trop, ce fut là le premier
accident qui tempera ma coqueterie.
Metatextualität
En voici un second
qui eut aussi le même effet :
Allgemeine Erzählung
je fus un jour témoin
de la brusquerie d’un Cavalier avec une de mes
amies. J’avois remarqué depuis quelque tems qu’ils
se voyoient tous deux d’assez bon œil : je n’ai
jamais sçû le sujet de la querelle où je les
surpris ; mais ce Cavalier perdit avec elle le
respect d’une façon si hardie,
quoi-que pourtant peu grossiére, il me parut
abuser si insolemment des raisons qu’elle pouvoit
avoir de le menager : & son ressentiment à
elle me parut si timide ; je lui vis une colère si
humble, si gênée, que la pauvre Dame me fit
vrayment pitié. Et en effet une femme ne peut
gueres essuïer de moment plus dur que celui-là,
& moi qui vis cela, si j’avois une fille qui
eut de l’esprit, je croirois l’élever mieux en lui
faisant voir une pareille chose, qu’en lui
montrant mille exemples de vertu ; la vertu est
belle à la verité, mais le vice par de certains
côtés a encore plus de laideur qu’elle n’a de
charmes ; oui, il feroit plus d’horreur qu’elle ne
feroit de plaisir, quoiqu’elle en fasse
infiniment, je dis le vice, car la simple
galanterie en est un, c’est un désordre dans
l’esprit dont le cœur à bien-tôt sa part, & si
ce désordre à des douceurs, il n’y a point de
femmes qu’elles tentassent, si elles en
connoissoient bien l’amertume. L’avanture de mon
amie me rendit les hommes moins considérables ; je
devins moins avide de leur plaire, ma jeunesse
continuoit à se passer, ce qui m’en restoit, je le
perdois auprès d’une jeune femme : je le sentois
bien ; car quoi qu’on dise de nôtre amour propre,
il nous éclaire à merveille sur nos desavantages,
quand ils sont de cette espece, & s’il nous
dupe alors, c’est en nous persuadant que nous
pouvons derober ces desavantages-là
aux yeux des autres, comme je croyois y parvenir
en folâtrant plus que de coûtume pour contrerfaire
la jeune, car une de nos folie, encore, est de
penser à certain âge que des airs étourdis nous
rajeunissent : helas ! nous n’aquerons par-là
qu’un défaut de plus qui est d’être de mauvais
singes ; on a beau s’évertuer, quelque feu qu’on
aïe à l’âge où j’étois, en eut-on à soi seule plus
que toute là jeunesse d’une Ville, jamais ce
feu-là ne ressemble au feu qu’on a à vingt ans, il
peut bien être plus foû, mais ne sera jamais si
jeune, il y a toûjours quelque chose qui le
caractérise, & qui le differentie ; les femmes
ne le croïent point, & ne le croiront jamais,
qu’après avoir comme moi donné la comédie. Dans ce
tems-là, la femme de chambre d’une Dame avec qui
j’étois très-étroitement liée, la vola en prenant
congé d’elle, & lui emporta dans une petite
cassette une somme d’argent assés considérable,
qui provenoit de ses épargnes, & du gain du
jeu. Cette Dame n’osa faire éclater ce vol, pour
des raisons que je ne sçavois pas encore toutes
entieres, mais que j’apris dans la suite ; elle
vint me prier de parler à cette malheureuse, &
de l’intimider le plus que je pourrois. J’allai
donc trouver cette femme de chambre qui ne se
cachoit pas, & à qui je representai le peril
& la honte d’une pareille action.
cela dit, elle fit une grande révérence
& se retira fierement. Pour moi j’allai
rejoindre mon amie à qui j’adoucis un peu la
réponse de cette créature, mais à qui je
conseillai avec amitié, de laisser là son argent :
Elle me quitta confuse, non sans verser quelques
larmes, que l’intérêt ne fit pas couler ; elles
eurent un motif plus raisonnable, je le compris à
la manière dont elle se comporta depuis.
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Dialog
Madame est une
ingrate, me répondit-elle en secouant la tête,
& d’un ton ferme : elle avoit promis de
récompenser mes services mieux
qu’elle n’a fait, & ce que je lui ai pris
m’étoit dû ; ainsi il n’y a rien à dire : au reste
je ne la crains point, j’ay dans mes mains une
douzaine de lettres, que M. … lui a écrites, &
qui l’empêcheront d’être méchante. A l’égard de la
honte de l’action dont vous me parlez, quand il
seroit vrai que je lui aurois pris plus qu’elle ne
me doit, ce qui n’est pas, & ce dont je ne
suis pas capable : Pardy je ne suis pas obligée de
rougir plus qu’elle. Au bout du compte chacun a
ses deffauts : celui de Madame est d’aimer
l’amour, & le mien est d’aimer l’argent, sur
tout quand il m’apartient: Voila tout ce que j’ai
à vous répondre, à vous, Madame, que j’honore
beaucoup :
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Allgemeine Erzählung
Je fis de grandes réfléxions
sur la perfidie de cette femme de chambre envers sa
maîtresse, & en effet quand on y pense bien, on ne
sçauroit comprendre comment il est possible qu’une femme
en certain cas puisse se résoudre à se fier à un
domestique : Par quelle étrange disposition d’esprit
perd-elle de vûë tous les malheurs qu’elle risque ? ou
si elle les envisage, quel est le tour
d’imagination qui lui en ôte l’effroi ? tant de danger,
& tant de confiance ensemble sont-ils concevables ?
Comment cela s’arrange-t-il dans sa tête ? Si une femme
alors pouvoit pour un moment se separer de sa passion
& la mettre à l’écart, & qu’après elle examinât
de sang froid ce qui lui fait croire que sa confiance
étoit raisonnable, il n’est point d’égarement d’esprit
qu’elle jugeat digne d’entrer en comparaison avec le
sien : point de securité qui lui parut si stupide, si
imbecille que la sienne, mais avec de la passion ce
n’est plus cela : nous ne voyons plus les objets comme
ils sont, ils deviennent ce que nous souhaittons qu’ils
soient, ils se moulent sur nos desirs : Une femme a
besoin du ministere d’un domestique : d’abord elle
hesite à s’en servir. Mettra-t-elle entre ses mains
l’honneur de son mari, le sien, quelquefois sa vie
même : dépendra-t-elle d’une ame venale, d’un sujet
d’autant plus indigne, qu’elle le trouvera disposé à lui
prêter son secours ? Il y a un peril presque inévitable
à s’y fier, mais elle voudroit bien qu’il n’y eût point
de peril ; & la voila perdue, c’est est fait, le
peril disparoît : l’envie qu’elle a de trouver des
sûretez, lui en fournit à perte de vûë, elle croit les
examiner, & ne sçait pas que c’est le plaisir
qu’elles lui font qui en est le juge.
Eh bien, puis qu’il faut le dire, ces débris-là me
flattoient encore, je m’interessois à ce qu’on en
pensoit, cela est bien fou, j’en conviens ; mais aussi
c’est l’histoire d’une femme que je rapporte :
coquettes, quand nous sommes aimables, coquettes quand
nous ne le sommes plus : dans le premier cas nous
travaillons à être aimées dans le second
nous travaillons à montrer que nous avons mérité de
l’être, de façon que souvent je faisois encore
l’agréable & quelques fois j’osois esperer que je
plairois ; ce qui jettoit un ridicule dans mes actions,
qui m’attira une vigoureuse correction. Un de nos amis nous avoit
invité à venir dîner chez lui : mon mari & moi, nous
y allâmes au jour marqué. Le Portier nous laisse entrer
sans nous rien dire : je monte, je rencontre une Femme
de Chambre, qui pleure, & passe sans me voir :
inquiete de ce que cela signifie, je parviens jusqu’à la
chambre de la Dame, avec qui j’étois fort liée, & de
qui j’étois la confidente, comme elle étoit la mienne ;
je la vois par derriere dans un fauteüil, d’aussi loin
que je l’apperçois, je cours à elle pour la surprendre
& l’embrasser : je me jette à son col : dans
l’instant j’entens des cris & des sanglots dans un
cabinet prochain, & je vois que c’est une femme
morte, que je tiens embrassée. Tout mon sang se glaça
dans mes veines, & je tombai sur elle évanoüie, le
cri que je fis en tombant fit sortir les personnes qui
étoient dans le cabinet, c’étoit son mari, & son
fils jeun-homme âgé de dix ans. Des Prêtres arriverent :
mon mari entra : on me fit revenir, mon évanoüissement
fut court : j’ouvris les yeux dans le moment qu’on
emportait le corps de mon amie, j’en frémis encore : sa
tête panchoit, je vis son visage. Juste
Ciel ! quelle difference de ce qu’il étoit alors, à ce
que je l’avois vû trois jours avant ! L’apoplexie, dont
elle étoit morte, en avoit confondu, bouleversé les
traits. Ah quelle bouche, & quels yeux ! Quel
mélange de couleurs horribles ! J’ai vu dans ma vie bien
des figures, que l’imagination du Peintre avoit tâché de
rendre affreuses ; mais les traits, qui me frapperent,
ne peuvent tomber dans l’imagination : la mort seule
peut faire un visage comme celui-là : il n’y a point
d’homme intrepide que cela ne rappellat sur le champ à
une triste considération de lui-même. Toutes ces
laideurs funestes, on les trouve en soi, elles nous
appartiennent. On croit être ce que l’on voit, &
l’on frémit intérieurement de se reconnoître. Mais
passons : il fallut presque me porter jusqu’à mon
Carosse, & je me mis au lit, dès que je fus arrivée
chez. moi. Mille tristes pensées vinrent m’assaillir
alors, & pour la premiére fois je songeai que
j’étois destinée à mourir. Hélas ! mon amie n’avoit pas
eû le tems de faire cette réfléxion-la. Je sçavois que,
lors qu’elle mourut, il y avoit bien loin des Idées qui
l’occupoient à l’idée de la mort, & je me demandois
ce qu’elle étoit devenuë, par inquietude pour ce que je
pouvois devenir moi-même. Où étoit-elle alors ? ne
restoit il rien d’elle que ce corps sans mouvement ; que
j’avois vû emporter ? Cette ame subitement enlevée à
tant de chimeres : quel étoit son sort ? Et moi, je
mourrai donc aussi, me disois-je ; & j’ai vécu
jusqu’ici sans le scavoir. Mais qu’est-ce que mourir ?
Et quelle avanture est-ce que la mort ? Qu’elle est
terrible, si j’en crois ma Religion ! A Dieu ne plaise
qu’on me soupçonne d’avoir un seul instant
de ma vie douté de ce qu’elle nous dit : je rapporte
simplement la manière dont se tournoient alors mes
pensées. Eh ! y a-t-il quelqu’un parmi nous qui puisse
douter de la verité de sa Religion ? L’esprit
pourroit-il s’égarer jusques là ? Est-il de perversité
de cœur qui puisse entraîner tant de bêtise ? Non, je ne
l’imagine pas. Et s’il y a même des impies, qu’ils
fassent les incrédules là-dessus, tant qu’ils voudront ;
mais qu’ils ne se flattent pas de l’être ; car ils se
trompent, & confondent les choses. Qu’ils
s’examinent bien sérieusement. Je ne suis qu’une femme ;
& je leur assure qu’ils ne trouveront en eux qu’un
profond oubli de Dieu, qu’un violent dégoût pour tout ce
qui peut les gêner dans leur libertinage, & qu’une
malheureuse habitude de vivre à cet égard là sans
réflexion. C’est tout cela qu’ils prennent pour
incrédulité ; il ne peut pas y en avoir d’autre. Quand
on n’aime pas les devoirs, en sentant qu’ils sont
incommodes, on croit voir qu’ils sont inutiles. Voila la
méprise funeste qu’un cœur corrompu fait taire à
l’esprit : voila ce qui fournit aux libertins toute leur
Philosophie. Mais, grace au Ciel, toute folle &
toute dissipée que j’avois été pendant ma vie, Dieu ne
m’avoit pas abandonnée jusques-là. J’avois eû plus de
negligence que de haine pour mes devoirs ; & quand
je pensois que la mort étoit terrible, si j’en croïois
ma Religion ; c’est que je me reprochois de l’avoir
crûë, cette Religion, comme font une infinité d’honnêtes
gens dans le monde, qui n’ont jamais songé à la révoquer
en doute, qui frémiroient de le voir faire, mais qui
contens de s’appeler Chrétiens, vivent avec ce nom-là,
qu’ils professent tout aussi tranquilles, que s’ils
professoient la chose. Je passai plusieurs jours dans
ces réflexions, pendant lesquels le monde prit à mes
yeux une autre face.
Ebene 4
N’avez-vous jamais vû des
enfans qu’amuse avec des contes de Fées : ils
croient tout ce qu’on leur dit, une
femme dans l’état où je la mets leur ressemble :
c’est positivement un enfant comme eux, ce sont de
vrais contes de Fées, que les idées dont sa passion
l’amuse. J’ai crû devoir m’arrêter un peu
là-dessus : il y a bien des personnes de mon sexe,
qu’il est encore temps d’avertir, & que l’amour
n’a pas jettées encore dans l’enfance dont je parle.
Que cet état leur inspire donc une frayeur
salutaire : rien n’est plus rapide que le mouvement
qui nous y entraîne, & quand nous y sommes, rien
de plus miserable, de plus abandonné que notre
esprit alors, rien de plus inaccessible à tout
secours, que sa misere ; & pour comble de
malheur, que devient-on quand on cesse d’aimer, car
on n’aime pas toujours ? helas ! le repentir nous
prend, où l’amour nous laisse.
Selbstportrait
Revenons à moi, l’âge
enfin me gagnoit, il n’étoit plus question de
jeunesse, ni d’aucun artifice pour paroître jeune :
mon visage là-dessus n’étoit plus disciplinable,
& il falloit me résoudre à l’abandonner. Malgré
cela un peu de consolation me restoit encore : car
une femme se retourne comme elle peut dans ces
occasions-là : Elle seroit inconsolable, si rien ne
la soulageoit dans son affliction, mais la nature
charitable pourvoit à tout. A la place d’un avantage
qu’elle nous ôte, sa faveur nous dispense de petites
chimeres, au moyen desquelles nous coulons le temps
& prenons patience. Par exemple je
n’étois plus jeune, mais j’avois de l’embonpoint,
beaucoup de santé, & dans mon espece, je me
trouvois très-aimable, non pas aimable comme une
jeune femme : mais n’y a-t’il pas des charmes de
different caractere : une femme faite & d’un
certain âge n’a-t’elle pas les siens ? Voilà comme
je raisonnois pour le repos de mon ame, &
effectivement je durai quelque tems avec le secours
de cette idée-là : mais dés-lors mes apas étoient
déja si confirmés : j’étois tellement une femme
faite, que je la fus bien-tôt trop, & que toute
ressource épuisée, il fallut au bout du compte en
venir à la raison, & voir au vrai ce que
j’étois. Je le vis donc, & avec moins de chagrin
qu’on ne pense ; car à travers toutes mes chimeres,
de tems en tems la vérité avoit percé comme une
éclair, de sorte que, quand elle parut tout-à-fait,
je la vis comme une chose dont j’avois deja eû des
nouvelles. Me voila donc vieille, & reconnuë par
moi pour telle, & avec ces débris de beauté qui
font connoître aux autres qu’on a été belle.
Allgemeine Erzählung
Allant un jour rendre
visite à une Dame, qui la veille avoit été avec moi
d’une partie de campagne avec d’autres personnes ;
on me dit, qu’elle n’étoit point chez elle, mais
qu’elle alloit revenir. J’entrai dans son cabinet
pour l’attendre ; & j’y cherchois sur des
Tablettes un Livre pour m’amuser : quand je vis
tomber un Billet à mes pieds je ramassai le Billet, & l’ouvris, me
doutant qu’on y traittoit d’amour, & je ne me
trompois pas : mais ce que je n’aurois pas deviné,
c’est qu’il y étoit traire à mes dépens. L’honnête
homme, qui écrivoit, se plaignoit à la Dame de la
gêne où j’avois mis son cœur, en les accompagnant à
une promenade particulière, qu’ils firent à cette
campagne. Et remarquez que cet homme, qui m’en
vouloit tant, m’avoit, alors au sortir du dîner,
fait des complimens, dont je m’étois, je l’avouë,
felicitée comme d’une bonne fortune ; & il est
vrai qu’en consequence de ces mêmes complimens, qui
m’avoient toute rejoüie, je m’étois plû à être avec
lui, & l’avois perdu de vûë le moins qu’il
m’avoit été possible. Voici à présent quel étoit son
stile dans le Billet.
Je repliai le Billet bien proprement, après
l’avoir lû, & m’en allai sur le champ digerer
mon avanture. Là, après bien des réfléxions, bien
des projets de vengeance : bien des soupirs, &
beaucoup de honte ; je conclus … Hélas ! Je ne
conclus rien ; je me couchai seulement triste, vaine
& humiliée ; mais un mois après, je conclus
quelque chose.
Metatextualität
(nous sommes curieuses nous autres)
Ebene 5
Brief/Leserbrief
Au nom de nôtre
amour, ma chere Maîtresse, rompez avec cette
vieille Madame de … C’est une charité que vous me
ferez, car je la hais, autant que je vous aime.
Savez-vous bien pourquoi elle nous suivit hier
dans cette allée, où nous nous promenâmes : vous
ne le dévineriez pas ; c’est qu’elle tomba tout
subitement amoureuse de moi ; & cet amour-là,
c’est un mauvais tour, que m’a joüé une honnêteté
que je lui fis. Peste soit de la politesse !
Imaginez-vous qu’au sortir du repas, j’eus le
malheur de la gratieuser sans réflexion, parce que
vous veniez de me serrer la main, & que j’en
avois une joïe qui attendrissoit toutes mes
expressions, & qui m’auroit fait gratieuser ma
bisaïeule, si elle avoit été là. La bonne Dame a
pris ma distraction pour un hommage, & s’est
mise à m’aimer sans autre forme de procès. Ainsi
me voila chargé de son cœur, pour n’avoir sçû ce
que je lui disois. Que ferai-je de cette
antiquaille-là ? Défaites m’en, je vous prie ;
car cette femme-là voudra que je l’aime de gré ou
de force ; elle le voudra, vous dis-je. Vous ne
sçavez pas ce que c’est que la coqueterie de ces
femmes-là. Il n’y a rien de si opiniâtre, &
j’ai bien peur, si vous n’y mettez ordre, qu’elle
ne vienne rélancer son infidéle jusques chez vous.
Oh parbleu ! épargnez-moi l’embarras de faire le
cruel. Faudra-t-il que je lui demande quartier ?
Tout de bon, mon amour, broüillez-vous avec elle,
pour m’en délivrer ; & si cela ne
suffit pas, dites-lui que je médis d’elle, &
que je sçai son âge ? Bon jour, mes belles mains :
je vous adore, & j’irai vous le jurer dans un
quart d’heure.
Ebene 4
Mon mari tomba malade, & mourut
quelque tems après, plein d’une amitié pour moi que
je devois à son bon cœur plus qu’a mes soins. Je lui
demandai mille fois pardon de ne lui avoir pas donné
d’assez vifs témoignages de la mienne : je versai un
torrent de larmes, il me serra la main, &
mourut. Je fus quelques jours ensevelie dans la
douleur la plus profonde, & il ne m’avoit point
laissé d’enfans. Sa niéce qui étoit orpheline me
tint lieu de fille, je me chargeai de son éducation
& de sa fortune, & je rompis sans retour
avec tout ce qu’on appelle plaisirs du monde, &
avec toutes les personnes qui les aimoient ; je ne
fréquentai plus qu’un certain nombre de femmes
retirées, qui m’associèrent à leurs fonctions
devotes ; mais je me rebutai bientôt de leur
commerce : je ne leur entendois parler que de leur
Directeur, leur vie se passoit en scrupules, qui
demandoit qu’on le revit, quand on venoit de le
quitter : & puis qu’on y retourna après l’avoir
revû, & puis qu’on l’envoïa prier de revenir
quand on ne pouvoit l’aller chercher ; cela ne me
plaisoit point, je trouvois beaucoup d’imperfection
dans le besoin éternel qu’on avoit de la créature
pour aimer le Créateur. Je croïois voir là dedans
que la chair étoit plus devote que l’esprit ; &
il me paroissoit enfin que ce violent amour pour
Dieu pouvoit fort bien ne servir au cœur que de
prétexte pour une autre passion. Un de ces
Directeurs mourut ; & la Dame à qui il
appartenoit, en pensa devenir folle. Son pieux
desespoir me scandalisa : Dieu qui lui restoit, ne
lui suffisoit pas pour la consoler. Je quittai
tout-à-fait ces compagnes, qui ne pouvoient
s’accommoder de ses volontez, pour me retirer à la
campagne, où je fais mon sejour ordinaire, & où
mon Curé prend soin de ma conscience, sans avoir
rien à démêler avec mon cœur.
