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        <title>No. 16</title>
        <author>Justus Van Effen</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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          <name>Michaela Fischer</name>
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          <name> Barbara Thuswalder<hi rend="smallcaps"></hi>
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        <publisher>Institut für Romanistik, Universität Graz</publisher>
        <date when="2016-04-11">11.04.2016</date>
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        <bibl>Justus Van Effen: Le Nouveau Spectateur ou Discours dans lesquels on voit un
                    Portrait naïf des Mœurs de ce Siecle. La Haye: Jean Neaulme 1725, 241-256, </bibl>
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          <title level="j">Le Nouveau Spectateur
                        français</title>
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          <date>1723-1725</date>
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<p rend="SO"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone></p>
<div1><head>No. 16</head>
<div2><head><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> <milestone unit="E3" xml:id="FR.3"></milestone> Suite de l’Histoire d’une Dame agée.</hi></head>
<p rend="MO"><milestone unit="ZM" xml:id="FR.4"></milestone> Fis anus &amp; tamen.<lb></lb>Vis formosa videri.</p>
<p rend="QU"><persName corresp="NS1" key="Horaz" subtype="H" xml:id="PN.1">Hor</persName>.</p>
<p rend="UM"><hi rend="italic">Vous vieillissés &amp; cependant vous ne laissés pas de faire la belle. <milestone rend="closer" unit="ZM"></milestone></hi></p>
<p rend="SO"><milestone unit="SP" xml:id="FR.5"></milestone> Je ne dirai rien des habits, ni de l’embarras que j’avois à sçavoir, quelque fois, si je me parerois beaucoup ou guères : combien de fois suis-je sortie de chez moi dans un ajuste-<pb n="242"></pb>ment que je me repentois d’avoir pris : Et quand je voyois venir des hommes de loin dans une promenade, avec quelle inquietude n’attendois-je pas qu’ils me regardassent préférablement à celles avec qui j’étois : En tenant alors ma meilleure amie sous le bras, mon amitié pour elle alloit &amp; venoit, suivant qu’on étoit plus ou moins curieux d’elle ou de moi, &amp; ne vous imaginez pas, lorsqu’il passoit une belle femme que je la regardasse ; non, j’avois trop de peur de la trouver belle, &amp; qu’elle ne le remarquat. <milestone rend="closer" unit="SP"></milestone></p>
<p><milestone unit="E4" xml:id="FR.6"></milestone> <milestone unit="AE" xml:id="FR.7"></milestone> C’étoit ainsi que je vivois, quand un homme veuf, qui s’étoit rendu mon amant &amp; qui avoit une fille de dix-sept à dix-huit ans, rompit le commerce que nous avions ensemble, cette jeune personne &amp; moi, &amp; lui deffendit à mon insçû de me voir.</p>
<p>Il l’envoya d’abord à la campagne, chés une de ses parentes afin de m’accoûtumer d’une façon plus honnête à la perdre de vûë : mais elle revint &amp; depuis son retour, je ne la vis pas deux fois en un mois, j’en étois étonnée, &amp; j’atribuois cela à un de ces caprices qui prennent souvent aux femmes : Son pere même en levoit les épaules avec moi, &amp; traitoit son humeur de volage, mais la fille m’aimoit, &amp; comme elle obéïssoit à contre-cœur, elle confia à quelqu’un les véritables raisons de son procédé avec moi : Ce quelqu’un ne put se coucher, sans venir en secret me confier cette confidence, &amp; voila comme nous sommes faites, cela est dans <pb n="243"></pb> l’ordre ; quand nous trouvons occasion de mortifier nôtre prochain &amp; que la malignité naturelle qui nous y porte, peut se mettre à l’abri d’un air de bien-veillance : oh elle est bien charmée !</p>
<p>J’apris donc pourquoi cette fille ne me voyoit plus, &amp; je l’apris au moment que je venois de quitter son pere, qui ne m’avoit jamais paru plus tendre que ce jour-là.</p>
<p>Je rougis au raport qu on me fit, &amp; je ne me ressouviens point d’avoir jamais reçu de leçon d’honneur plus vive ; car je me doutai tout d’un coup des motifs qu’avoit eus le père, quand il avoit fait cette defense. Je compris l’affront qui m’en revenoit, &amp; je fus honteuse de le meriter : j’étois si outrée que j’allai m’enfermer sur le champ pour lui écrire : je ne le ménageai point dans ma lettre, &amp; je la finis en lui deffendant à mon tour d’une façon terrible, de revenir jamais chez moi.</p>
<p><milestone unit="E5" xml:id="FR.8"></milestone> <milestone unit="MT" xml:id="FR.9"></milestone> On me dit que la lecture de ma Lettre l’avoit fait rire ; il y répondit aussi-tôt, &amp; voici à peu près quelle étoit sa réponse. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p><hi rend="italic"><milestone unit="LB" xml:id="FR.10"></milestone> Il est vrai que j’ai deffendu à ma fille de vous voir : Eh bien, en verité, cela vaut-il la peine que nous nous broüilions ensemble, ma charmante ? en conscience, mon intention a été pardonnable, j’avouë que je ne vous l’ai pas dite, parce que j’ai regardé cela comme un petit arrangement domestique, dont il n’étoit pas besoin de vous étourdir, ma Reine : Ecoutez-moi, sans vous fâcher : Je veux marier ma fille ; cela est</hi> <pb n="244"></pb> <hi rend="italic">juste : Or ma fille en vous voïant si aimable ; voudroit la devenir autant que vous l’êtes ; &amp; moi j’ai cru bonnement qu’il ne lui apartenoit pas encore de se donner tant de graces, &amp; qu’elles pourroient nuire au projèt que j’ai formé de lui trouver un époux : dès qu’elle sera mariée je vous la rends ; êtes-vous contente, bon-soir, plus de promptitude, ma Déesse. J’aurois grande envie d’aller me jetter à vos genoux, pour vous demander pardon d’une faute, malheureusement nécessaire, ce sera quand il vous plaira : J’attendrai patiemment, sans murmurer, comme on attend les faveurs des Dieux ; Entre nous, pourtant, je me veux mal d’être le pere d’une petite friponne, qui est cause que vous m’avez tant querellé : Je vous dirai que cette étourdie ne veut plus être qu’en corset, pour ne vous avoir jamais vûe autrement. Voyez, je vous prie : c’est bien à elle à faire, ma foi. N’êtes-vous pas de mon sentiment. Je suis, &amp;c. <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone></hi></p>
<p><milestone unit="MT" xml:id="FR.11"></milestone> Je déchirai cette Lettre en mille morceaux : mais comme on voit, je l’ai gardée long-tems dans ma memoire, &amp; sans que je m’en aperçûsse trop, ce fut là le premier accident qui tempera ma coqueterie. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E5"></milestone></p>
<p><milestone unit="MT" xml:id="FR.12"></milestone> En voici un second qui eut aussi le même effet : <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone> <milestone unit="AE" xml:id="FR.13"></milestone> je fus un jour témoin de la brusquerie d’un Cavalier avec une de mes amies. J’avois remarqué depuis quelque tems qu’ils se voyoient tous deux d’assez bon œil : je n’ai jamais sçû le sujet de la querelle où je les surpris ; mais ce Cavalier perdit avec elle le res-<pb n="245"></pb>pect d’une façon si hardie, quoi-que pourtant peu grossiére, il me parut abuser si insolemment des raisons qu’elle pouvoit avoir de le menager : &amp; son ressentiment à elle me parut si timide ; je lui vis une colère si humble, si gênée, que la pauvre Dame me fit vrayment pitié.</p>
<p>Et en effet une femme ne peut gueres essuïer de moment plus dur que celui-là, &amp; moi qui vis cela, si j’avois une fille qui eut de l’esprit, je croirois l’élever mieux en lui faisant voir une pareille chose, qu’en lui montrant mille exemples de vertu ; la vertu est belle à la verité, mais le vice par de certains côtés a encore plus de laideur qu’elle n’a de charmes ; oui, il feroit plus d’horreur qu’elle ne feroit de plaisir, quoiqu’elle en fasse infiniment, je dis le vice, car la simple galanterie en est un, c’est un désordre dans l’esprit dont le cœur à bien-tôt sa part, &amp; si ce désordre à des douceurs, il n’y a point de femmes qu’elles tentassent, si elles en connoissoient bien l’amertume.</p>
<p>L’avanture de mon amie me rendit les hommes moins considérables ; je devins moins avide de leur plaire, ma jeunesse continuoit à se passer, ce qui m’en restoit, je le perdois auprès d’une jeune femme : je le sentois bien ; car quoi qu’on dise de nôtre amour propre, il nous éclaire à merveille sur nos desavantages, quand ils sont de cette espece, &amp; s’il nous dupe alors, c’est en nous persuadant que nous pouvons derober ces desavantages--<pb n="246"></pb>là aux yeux des autres, comme je croyois y parvenir en folâtrant plus que de coûtume pour contrerfaire la jeune, car une de nos folie, encore, est de penser à certain âge que des airs étourdis nous rajeunissent : helas ! nous n’aquerons par-là qu’un défaut de plus qui est d’être de mauvais singes ; on a beau s’évertuer, quelque feu qu’on aïe à l’âge où j’étois, en eut-on à soi seule plus que toute là jeunesse d’une Ville, jamais ce feu-là ne ressemble au feu qu’on a à vingt ans, il peut bien être plus foû, mais ne sera jamais si jeune, il y a toûjours quelque chose qui le caractérise, &amp; qui le differentie ; les femmes ne le croïent point, &amp; ne le croiront jamais, qu’après avoir comme moi donné la comédie.</p>
<p>Dans ce tems-là, la femme de chambre d’une Dame avec qui j’étois très-étroitement liée, la vola en prenant congé d’elle, &amp; lui emporta dans une petite cassette une somme d’argent assés considérable, qui provenoit de ses épargnes, &amp; du gain du jeu.</p>
<p>Cette Dame n’osa faire éclater ce vol, pour des raisons que je ne sçavois pas encore toutes entieres, mais que j’apris dans la suite ; elle vint me prier de parler à cette malheureuse, &amp; de l’intimider le plus que je pourrois. J’allai donc trouver cette femme de chambre qui ne se cachoit pas, &amp; à qui je representai le peril &amp; la honte d’une pareille action.</p>
<p><milestone unit="E5" xml:id="FR.14"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.15"></milestone> Madame est une ingrate, me répondit-elle en secouant la tête, &amp; d’un ton ferme : elle avoit promis de récompenser mes servi-<pb n="247"></pb>ces mieux qu’elle n’a fait, &amp; ce que je lui ai pris m’étoit dû ; ainsi il n’y a rien à dire : au reste je ne la crains point, j’ay dans mes mains une douzaine de lettres, que M. … lui a écrites, &amp; qui l’empêcheront d’être méchante. A l’égard de la honte de l’action dont vous me parlez, quand il seroit vrai que je lui aurois pris plus qu’elle ne me doit, ce qui n’est pas, &amp; ce dont je ne suis pas capable : Pardy je ne suis pas obligée de rougir plus qu’elle. Au bout du compte chacun a ses deffauts : celui de Madame est d’aimer l’amour, &amp; le mien est d’aimer l’argent, sur tout quand il m’apartient: Voila tout ce que j’ai à vous répondre, à vous, Madame, que j’honore beaucoup : <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E5"></milestone> cela dit, elle fit une grande révérence &amp; se retira fierement. Pour moi j’allai rejoindre mon amie à qui j’adoucis un peu la réponse de cette créature, mais à qui je conseillai avec amitié, de laisser là son argent : Elle me quitta confuse, non sans verser quelques larmes, que l’intérêt ne fit pas couler ; elles eurent un motif plus raisonnable, je le compris à la manière dont elle se comporta depuis. <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone> <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
<p><milestone unit="E3" xml:id="FR.16"></milestone> <milestone unit="AE" xml:id="FR.17"></milestone> Je fis de grandes réfléxions sur la perfidie de cette femme de chambre envers sa maîtresse, &amp; en effet quand on y pense bien, on ne sçauroit comprendre comment il est possible qu’une femme en certain cas puisse se résoudre à se fier à un domestique : Par quelle étrange disposition d’esprit perd-elle de vûë tous les malheurs qu’elle risque ? ou si <pb n="248"></pb> elle les envisage, quel est le tour d’imagination qui lui en ôte l’effroi ? tant de danger, &amp; tant de confiance ensemble sont-ils concevables ? Comment cela s’arrange-t-il dans sa tête ? Si une femme alors pouvoit pour un moment se separer de sa passion &amp; la mettre à l’écart, &amp; qu’après elle examinât de sang froid ce qui lui fait croire que sa confiance étoit raisonnable, il n’est point d’égarement d’esprit qu’elle jugeat digne d’entrer en comparaison avec le sien : point de securité qui lui parut si stupide, si imbecille que la sienne, mais avec de la passion ce n’est plus cela : nous ne voyons plus les objets comme ils sont, ils deviennent ce que nous souhaittons qu’ils soient, ils se moulent sur nos desirs : Une femme a besoin du ministere d’un domestique : d’abord elle hesite à s’en servir. Mettra-t-elle entre ses mains l’honneur de son mari, le sien, quelquefois sa vie même : dépendra-t-elle d’une ame venale, d’un sujet d’autant plus indigne, qu’elle le trouvera disposé à lui prêter son secours ? Il y a un peril presque inévitable à s’y fier, mais elle voudroit bien qu’il n’y eût point de peril ; &amp; la voila perdue, c’est est fait, le peril disparoît : l’envie qu’elle a de trouver des sûretez, lui en fournit à perte de vûë, elle croit les examiner, &amp; ne sçait pas que c’est le plaisir qu’elles lui font qui en est le juge.</p>
<p><milestone unit="E4" xml:id="FR.18"></milestone> N’avez-vous jamais vû des enfans qu’amuse avec des contes de Fées : ils croient <pb n="249"></pb> tout ce qu’on leur dit, une femme dans l’état où je la mets leur ressemble : c’est positivement un enfant comme eux, ce sont de vrais contes de Fées, que les idées dont sa passion l’amuse.</p>
<p>J’ai crû devoir m’arrêter un peu là-dessus : il y a bien des personnes de mon sexe, qu’il est encore temps d’avertir, &amp; que l’amour n’a pas jettées encore dans l’enfance dont je parle. Que cet état leur inspire donc une frayeur salutaire : rien n’est plus rapide que le mouvement qui nous y entraîne, &amp; quand nous y sommes, rien de plus miserable, de plus abandonné que notre esprit alors, rien de plus inaccessible à tout secours, que sa misere ; &amp; pour comble de malheur, que devient-on quand on cesse d’aimer, car on n’aime pas toujours ? helas ! le repentir nous prend, où l’amour nous laisse. <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone></p>
<p><milestone unit="SP" xml:id="FR.19"></milestone> Revenons à moi, l’âge enfin me gagnoit, il n’étoit plus question de jeunesse, ni d’aucun artifice pour paroître jeune : mon visage là-dessus n’étoit plus disciplinable, &amp; il falloit me résoudre à l’abandonner. Malgré cela un peu de consolation me restoit encore : car une femme se retourne comme elle peut dans ces occasions-là : Elle seroit inconsolable, si rien ne la soulageoit dans son affliction, mais la nature charitable pourvoit à tout. A la place d’un avantage qu’elle nous ôte, sa faveur nous dispense de petites chimeres, au moyen desquelles nous coulons le temps &amp; prenons patience.</p>
<p><pb n="250"></pb> Par exemple je n’étois plus jeune, mais j’avois de l’embonpoint, beaucoup de santé, &amp; dans mon espece, je me trouvois très-aimable, non pas aimable comme une jeune femme : mais n’y a-t’il pas des charmes de different caractere : une femme faite &amp; d’un certain âge n’a-t’elle pas les siens ?</p>
<p>Voilà comme je raisonnois pour le repos de mon ame, &amp; effectivement je durai quelque tems avec le secours de cette idée-là : mais dés-lors mes apas étoient déja si confirmés : j’étois tellement une femme faite, que je la fus bien-tôt trop, &amp; que toute ressource épuisée, il fallut au bout du compte en venir à la raison, &amp; voir au vrai ce que j’étois.</p>
<p>Je le vis donc, &amp; avec moins de chagrin qu’on ne pense ; car à travers toutes mes chimeres, de tems en tems la vérité avoit percé comme une éclair, de sorte que, quand elle parut tout-à-fait, je la vis comme une chose dont j’avois deja eû des nouvelles.</p>
<p>Me voila donc vieille, &amp; reconnuë par moi pour telle, &amp; avec ces débris de beauté qui font connoître aux autres qu’on a été belle. <milestone rend="closer" unit="SP"></milestone> Eh bien, puis qu’il faut le dire, ces débris-là me flattoient encore, je m’interessois à ce qu’on en pensoit, cela est bien fou, j’en conviens ; mais aussi c’est l’histoire d’une femme que je rapporte : coquettes, quand nous sommes aimables, coquettes quand nous ne le sommes plus : dans le premier cas nous travaillons à être aimées dans le se-<pb n="251"></pb>cond nous travaillons à montrer que nous avons mérité de l’être, de façon que souvent je faisois encore l’agréable &amp; quelques fois j’osois esperer que je plairois ; ce qui jettoit un ridicule dans mes actions, qui m’attira une vigoureuse correction.</p>
<p><milestone unit="AE" xml:id="FR.20"></milestone> Allant un jour rendre visite à une Dame, qui la veille avoit été avec moi d’une partie de campagne avec d’autres personnes ; on me dit, qu’elle n’étoit point chez elle, mais qu’elle alloit revenir.</p>
<p>J’entrai dans son cabinet pour l’attendre ; &amp; j’y cherchois sur des Tablettes un Livre pour m’amuser : quand je vis tomber un Billet à mes pieds <milestone unit="MT" xml:id="FR.21"></milestone> (nous sommes curieuses nous autres) <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone> je ramassai le Billet, &amp; l’ouvris, me doutant qu’on y traittoit d’amour, &amp; je ne me trompois pas : mais ce que je n’aurois pas deviné, c’est qu’il y étoit traire à mes dépens. L’honnête homme, qui écrivoit, se plaignoit à la Dame de la gêne où j’avois mis son cœur, en les accompagnant à une promenade particulière, qu’ils firent à cette campagne. Et remarquez que cet homme, qui m’en vouloit tant, m’avoit, alors au sortir du dîner, fait des complimens, dont je m’étois, je l’avouë, felicitée comme d’une bonne fortune ; &amp; il est vrai qu’en consequence de ces mêmes complimens, qui m’avoient toute rejoüie, je m’étois plû à être avec lui, &amp; l’avois perdu de vûë le moins qu’il m’avoit été possible. Voici à présent quel étoit son stile dans le Billet.</p>
<p><pb n="252"></pb> <milestone unit="E5" xml:id="FR.22"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.23"></milestone> <hi rend="italic">Au nom de nôtre amour, ma chere Maîtresse, rompez avec cette vieille Madame de … C’est une charité que vous me ferez, car je la hais, autant que je vous aime. Savez-vous bien pourquoi elle nous suivit hier dans cette allée, où nous nous promenâmes : vous ne le dévineriez pas ; c’est qu’elle tomba tout subitement amoureuse de moi ; &amp; cet amour-là, c’est un mauvais tour, que m’a joüé une honnêteté que je lui fis. Peste soit de la politesse ! Imaginez-vous qu’au sortir du repas, j’eus le malheur de la gratieuser sans réflexion, parce que vous veniez de me serrer la main, &amp; que j’en avois une joïe qui attendrissoit toutes mes expressions, &amp; qui m’auroit fait gratieuser ma bisaïeule, si elle avoit été là. La bonne Dame a pris ma distraction pour un hommage, &amp; s’est mise à m’aimer sans autre forme de procès. Ainsi me voila chargé de son cœur, pour n’avoir sçû ce que je lui disois. Que ferai-je de cette antiquaille-là  ? Défaites m’en, je vous prie ; car cette femme-là voudra que je l’aime de gré ou de force ; elle le voudra, vous dis-je. Vous ne sçavez pas ce que c’est que la coqueterie de ces femmes-là. Il n’y a rien de si opiniâtre, &amp; j’ai bien peur, si vous n’y mettez ordre, qu’elle ne vienne rélancer son infidéle jusques chez vous. Oh parbleu ! épargnez-moi l’embarras de faire le cruel. Faudra-t-il que je lui demande quartier ? Tout de bon, mon amour, broüillez-vous avec elle, pour m’en délivrer ; &amp;</hi> <pb n="253"></pb> <hi rend="italic">si cela ne suffit pas, dites-lui que je médis d’elle, &amp; que je sçai son âge ? Bon jour, mes belles mains : je vous adore, &amp; j’irai vous le jurer dans un quart d’heure. <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E5"></milestone></hi></p>
<p>Je repliai le Billet bien proprement, après l’avoir lû, &amp; m’en allai sur le champ digerer mon avanture. Là, après bien des réfléxions, bien des projets de vengeance : bien des soupirs, &amp; beaucoup de honte ; je conclus … Hélas ! Je ne conclus rien ; je me couchai seulement triste, vaine &amp; humiliée ; mais un mois après, je conclus quelque chose. <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone></p>
<p>Un de nos amis nous avoit invité à venir dîner chez lui : mon mari &amp; moi, nous y allâmes au jour marqué. Le Portier nous laisse entrer sans nous rien dire : je monte, je rencontre une Femme de Chambre, qui pleure, &amp; passe sans me voir : inquiete de ce que cela signifie, je parviens jusqu’à la chambre de la Dame, avec qui j’étois fort liée, &amp; de qui j’étois la confidente, comme elle étoit la mienne ; je la vois par derriere dans un fauteüil, d’aussi loin que je l’apperçois, je cours à elle pour la surprendre &amp; l’embrasser : je me jette à son col : dans l’instant j’entens des cris &amp; des sanglots dans un cabinet prochain, &amp; je vois que c’est une femme morte, que je tiens embrassée.</p>
<p>Tout mon sang se glaça dans mes veines, &amp; je tombai sur elle évanoüie, le cri que je fis en tombant fit sortir les personnes qui étoient dans le cabinet, c’étoit son mari, &amp; son fils jeun-homme âgé de dix ans. Des Prêtres arriverent : mon mari entra : on me fit revenir, mon évanoüissement fut court : j’ouvris les yeux dans le moment qu’on emportait le corps de mon amie, j’en frémis encore : sa tête panchoit, je vis <pb n="254"></pb> son visage. Juste Ciel ! quelle difference de ce qu’il étoit alors, à ce que je l’avois vû trois jours avant ! L’apoplexie, dont elle étoit morte, en avoit confondu, bouleversé les traits. Ah quelle bouche, &amp; quels yeux ! Quel mélange de couleurs horribles !</p>
<p>J’ai vu dans ma vie bien des figures, que l’imagination du Peintre avoit tâché de rendre affreuses ; mais les traits, qui me frapperent, ne peuvent tomber dans l’imagination : la mort seule peut faire un visage comme celui-là : il n’y a point d’homme intrepide que cela ne rappellat sur le champ à une triste considération de lui-même. Toutes ces laideurs funestes, on les trouve en soi, elles nous appartiennent. On croit être ce que l’on voit, &amp; l’on frémit intérieurement de se reconnoître.</p>
<p>Mais passons : il fallut presque me porter jusqu’à mon Carosse, &amp; je me mis au lit, dès que je fus arrivée chez. moi.</p>
<p>Mille tristes pensées vinrent m’assaillir alors, &amp; pour la premiére fois je songeai que j’étois destinée à mourir. Hélas ! mon amie n’avoit pas eû le tems de faire cette réfléxion-la. Je sçavois que, lors qu’elle mourut, il y avoit bien loin des Idées qui l’occupoient à l’idée de la mort, &amp; je me demandois ce qu’elle étoit devenuë, par inquietude pour ce que je pouvois devenir moi-même. Où étoit-elle alors ? ne restoit il rien d’elle que ce corps sans mouvement ; que j’avois vû emporter ? Cette ame subitement enlevée à tant de chimeres : quel étoit son sort ? Et moi, je mourrai donc aussi, me disois-je ; &amp; j’ai vécu jusqu’ici sans le scavoir. Mais qu’est-ce que mourir ? Et quelle avanture est-ce que la mort ? Qu’elle est terrible, si j’en crois ma Religion ! A Dieu ne plaise qu’on me soupçonne <pb n="255"></pb> d’avoir un seul instant de ma vie douté de ce qu’elle nous dit : je rapporte simplement la manière dont se tournoient alors mes pensées. Eh ! y a-t-il quelqu’un parmi nous qui puisse douter de la verité de sa Religion ? L’esprit pourroit-il s’égarer jusques là ? Est-il de perversité de cœur qui puisse entraîner tant de bêtise ? Non, je ne l’imagine pas. Et s’il y a même des impies, qu’ils fassent les incrédules là-dessus, tant qu’ils voudront ; mais qu’ils ne se flattent pas de l’être ; car ils se trompent, &amp; confondent les choses. Qu’ils s’examinent bien sérieusement. Je ne suis qu’une femme ; &amp; je leur assure qu’ils ne trouveront en eux qu’un profond oubli de Dieu, qu’un violent dégoût pour tout ce qui peut les gêner dans leur libertinage, &amp; qu’une malheureuse habitude de vivre à cet égard là sans réflexion. C’est tout cela qu’ils prennent pour incrédulité ; il ne peut pas y en avoir d’autre. Quand on n’aime pas les devoirs, en sentant qu’ils sont incommodes, on croit voir qu’ils sont inutiles. Voila la méprise funeste qu’un cœur corrompu fait taire à l’esprit : voila ce qui fournit aux libertins toute leur Philosophie. Mais, grace au Ciel, toute folle &amp; toute dissipée que j’avois été pendant ma vie, Dieu ne m’avoit pas abandonnée jusques-là. J’avois eû plus de negligence que de haine pour mes devoirs ; &amp; quand je pensois que la mort étoit terrible, si j’en croïois ma Religion ; c’est que je me reprochois de l’avoir crûë, cette Religion, comme font une infinité d’honnêtes gens dans le monde, qui n’ont jamais songé à la révoquer en doute, qui frémiroient de le voir faire, mais qui contens de s’appeler Chrétiens, vivent avec ce nom-là, qu’ils professent tout aussi tranquilles, que s’ils professoient la chose. Je passai plusieurs jours dans ces réflexions, pendant lesquels le monde prit à mes yeux une autre face.</p>
<p><pb n="256"></pb> <milestone unit="E4" xml:id="FR.24"></milestone> Mon mari tomba malade, &amp; mourut quelque tems après, plein d’une amitié pour moi que je devois à son bon cœur plus qu’a mes soins. Je lui demandai mille fois pardon de ne lui avoir pas donné d’assez vifs témoignages de la mienne : je versai un torrent de larmes, il me serra la main, &amp; mourut.</p>
<p>Je fus quelques jours ensevelie dans la douleur la plus profonde, &amp; il ne m’avoit point laissé d’enfans. Sa niéce qui étoit orpheline me tint lieu de fille, je me chargeai de son éducation &amp; de sa fortune, &amp; je rompis sans retour avec tout ce qu’on appelle plaisirs du monde, &amp; avec toutes les personnes qui les aimoient ; je ne fréquentai plus qu’un certain nombre de femmes retirées, qui m’associèrent à leurs fonctions devotes ; mais je me rebutai bientôt de leur commerce : je ne leur entendois parler que de leur Directeur, leur vie se passoit en scrupules, qui demandoit qu’on le revit, quand on venoit de le quitter : &amp; puis qu’on y retourna après l’avoir revû, &amp; puis qu’on l’envoïa prier de revenir quand on ne pouvoit l’aller chercher ; cela ne me plaisoit point, je trouvois beaucoup d’imperfection dans le besoin éternel qu’on avoit de la créature pour aimer le Créateur. Je croïois voir là dedans que la chair étoit plus devote que l’esprit ; &amp; il me paroissoit enfin que ce violent amour pour Dieu pouvoit fort bien ne servir au cœur que de prétexte pour une autre passion.</p>
<p>Un de ces Directeurs mourut ; &amp; la Dame à qui il appartenoit, en pensa devenir folle. Son pieux desespoir me scandalisa : <persName corresp="NS1" key="Gott" subtype="F" xml:id="PN.2">Dieu</persName> qui lui restoit, ne lui suffisoit pas pour la consoler. Je quittai tout-à-fait ces compagnes, qui ne pouvoient s’accommoder de ses volontez, pour me retirer à la campagne, où je fais mon sejour ordinaire, &amp; où mon Curé prend soin de ma conscience, sans avoir rien à démêler avec mon cœur. <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone> <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div2></div1></body>
      </text>
      <text ana="framings">
        <body>
          <div>
            <ab>
              <seg synch="#FR.1" type="E1">
                <seg type="U1">No. 16</seg>
                <seg synch="#FR.2" type="E2">
                  <seg synch="#FR.3" type="E3"> Suite de l’Histoire d’une Dame
                                        agée. <seg type="MO">
                      <seg synch="#FR.4" type="ZM"> Fis anus
                                                &amp; tamen.<lb></lb>Vis formosa videri.</seg>
                      <seg type="QU">Hor.</seg> Vous vieillissés &amp;
                                            cependant vous ne laissés pas de faire la belle. </seg>
                    <seg synch="#FR.5" type="SP"> Je ne dirai rien des habits,
                                            ni de l’embarras que j’avois à sçavoir, quelque fois, si
                                            je me parerois beaucoup ou guères : combien de fois
                                            suis-je sortie de chez moi dans un ajuste-<pb n="242"></pb>ment que je me repentois d’avoir pris : Et quand je
                                            voyois venir des hommes de loin dans une promenade, avec
                                            quelle inquietude n’attendois-je pas qu’ils me
                                            regardassent préférablement à celles avec qui j’étois :
                                            En tenant alors ma meilleure amie sous le bras, mon
                                            amitié pour elle alloit &amp; venoit, suivant qu’on
                                            étoit plus ou moins curieux d’elle ou de moi, &amp; ne
                                            vous imaginez pas, lorsqu’il passoit une belle femme que
                                            je la regardasse ; non, j’avois trop de peur de la
                                            trouver belle, &amp; qu’elle ne le remarquat. </seg>
                    <seg synch="#FR.6" type="E4">
                      <seg synch="#FR.7" type="AE"> C’étoit ainsi que je
                                                vivois, quand un homme veuf, qui s’étoit rendu mon
                                                amant &amp; qui avoit une fille de dix-sept à
                                                dix-huit ans, rompit le commerce que nous avions
                                                ensemble, cette jeune personne &amp; moi, &amp; lui
                                                deffendit à mon insçû de me voir. Il l’envoya
                                                d’abord à la campagne, chés une de ses parentes afin
                                                de m’accoûtumer d’une façon plus honnête à la perdre
                                                de vûë : mais elle revint &amp; depuis son retour,
                                                je ne la vis pas deux fois en un mois, j’en étois
                                                étonnée, &amp; j’atribuois cela à un de ces caprices
                                                qui prennent souvent aux femmes : Son pere même en
                                                levoit les épaules avec moi, &amp; traitoit son
                                                humeur de volage, mais la fille m’aimoit, &amp;
                                                comme elle obéïssoit à contre-cœur, elle confia à
                                                quelqu’un les véritables raisons de son procédé avec
                                                moi : Ce quelqu’un ne put se coucher, sans venir en
                                                secret me confier cette confidence, &amp; voila
                                                comme nous sommes faites, cela est dans <pb n="243"></pb>l’ordre ; quand nous trouvons occasion de
                                                mortifier nôtre prochain &amp; que la malignité
                                                naturelle qui nous y porte, peut se mettre à l’abri
                                                d’un air de bien-veillance : oh elle est bien
                                                charmée ! J’apris donc pourquoi cette fille ne me
                                                voyoit plus, &amp; je l’apris au moment que je
                                                venois de quitter son pere, qui ne m’avoit jamais
                                                paru plus tendre que ce jour-là. Je rougis au raport
                                                qu on me fit, &amp; je ne me ressouviens point
                                                d’avoir jamais reçu de leçon d’honneur plus vive ;
                                                car je me doutai tout d’un coup des motifs qu’avoit         
                                       eus le père, quand il avoit fait cette defense. Je
                                                compris l’affront qui m’en revenoit, &amp; je fus
                                                honteuse de le meriter : j’étois si outrée que
                                                j’allai m’enfermer sur le champ pour lui écrire : je
                                                ne le ménageai point dans ma lettre, &amp; je la
                                                finis en lui deffendant à mon tour d’une façon
                                                terrible, de revenir jamais chez moi. <seg synch="#FR.8" type="E5">
                          <seg synch="#FR.9" type="MT"> On me dit que la
                                                  lecture de ma Lettre l’avoit fait rire ; il y
                                                  répondit aussi-tôt, &amp; voici à peu près quelle
                                                  étoit sa réponse. </seg>
                          <seg synch="#FR.10" type="LB"> Il est vrai que
                                                  j’ai deffendu à ma fille de vous voir : Eh bien,
                                                  en verité, cela vaut-il la peine que nous nous
                                                  broüilions ensemble, ma charmante ? en conscience,
                                                  mon intention a été pardonnable, j’avouë que je ne
                                                  vous l’ai pas dite, parce que j’ai regardé cela
                                                  comme un petit arrangement domestique, dont il
                                                  n’étoit pas besoin de vous étourdir, ma Reine :
                                                  Ecoutez-moi, sans vous fâcher : Je veux marier ma
                                                  fille ; cela est <pb n="244"></pb>juste : Or ma fille
                                                  en vous voïant si aimable ; voudroit la devenir
                                                  autant que vous l’êtes ; &amp; moi j’ai cru
                                                  bonnement qu’il ne lui apartenoit pas encore de se
                                                  donner tant de graces, &amp; qu’elles pourroient
                                                  nuire au projèt que j’ai formé de lui trouver un
                                                  époux : dès qu’elle sera mariée je vous la rends ;
                                                  êtes-vous contente, bon-soir, plus de promptitude,
                                                  ma Déesse. J’aurois grande envie d’aller me jetter
                                                  à vos genoux, pour vous demander pardon d’une
                                                  faute, malheureusement nécessaire, ce sera quand
                                                  il vous plaira : J’attendrai patiemment, sans
                                                  murmurer, comme on attend les faveurs des Dieux ;
                                                  Entre nous, pourtant, je me veux mal d’être le
                                                  pere d’une petite friponne, qui est cause que vous
                                                  m’avez tant querellé : Je vous dirai que cette
                                                  étourdie ne veut plus être qu’en corset, pour ne
                                                  vous avoir jamais vûe autrement. Voyez, je vous
                                                  prie : c’est bien à elle à faire, ma foi.
                                                  N’êtes-vous pas de mon sentiment. Je suis, &amp;c. </seg>
                          <seg synch="#FR.11" type="MT"> Je déchirai cette
                                                  Lettre en mille morceaux : mais comme on voit, je
                                                  l’ai gardée long-tems dans ma memoire, &amp; sans
                                                  que je m’en aperçûsse trop, ce fut là le premier
                                                  accident qui tempera ma coqueterie. </seg>
                        </seg>
                        <seg synch="#FR.12" type="MT"> En voici un second
                                                  qui eut aussi le même effet : </seg>
                        <seg synch="#FR.13" type="AE"> je fus un jour témoin
                                                  de la brusquerie d’un Cavalier avec une de mes                                                
  amies. J’avois remarqué depuis quelque tems qu’ils
                                                  se voyoient tous deux d’assez bon œil : je n’ai
                                                  jamais sçû le sujet de la querelle où je les
                                                  surpris ; mais ce Cavalier perdit avec elle le
                                                  res-<pb n="245"></pb>pect d’une façon si hardie,
                                                  quoi-que pourtant peu grossiére, il me parut
                                                  abuser si insolemment des raisons qu’elle pouvoit
                                                  avoir de le menager : &amp; son ressentiment à
                                                  elle me parut si timide ; je lui vis une colère si
                                                  humble, si gênée, que la pauvre Dame me fit
                                                  vrayment pitié. Et en effet une femme ne peut
                                                  gueres essuïer de moment plus dur que celui-là,
                                                  &amp; moi qui vis cela, si j’avois une fille qui
                                                  eut de l’esprit, je croirois l’élever mieux en lui
                                                  faisant voir une pareille chose, qu’en lui
                                                  montrant mille exemples de vertu ; la vertu est
                                                  belle à la verité, mais le vice par de certains
                                                  côtés a encore plus de laideur qu’elle n’a de
                                                  charmes ; oui, il feroit plus d’horreur qu’elle ne
                                                  feroit de plaisir, quoiqu’elle en fasse
                                                  infiniment, je dis le vice, car la simple
                                                  galanterie en est un, c’est un désordre dans
                                                  l’esprit dont le cœur à bien-tôt sa part, &amp; si
                                                  ce désordre à des douceurs, il n’y a point de
                                                  femmes qu’elles tentassent, si elles en
                                                  connoissoient bien l’amertume. L’avanture de mon
                                                  amie me rendit les hommes moins considérables ; je
                                                  devins moins avide de leur plaire, ma jeunesse
                                                  continuoit à se passer, ce qui m’en restoit, je le
                                                  perdois auprès d’une jeune femme : je le sentois
                                                  bien ; car quoi qu’on dise de nôtre amour propre,
                                                  il nous éclaire à merveille sur nos desavantages,
                                                  quand ils sont de cette espece, &amp; s’il nous
                                                  dupe alors, c’est en nous persuadant que nous
                                                  pouvons derober ces desavantages--<pb n="246"></pb>là
                                                  aux yeux des autres, comme je croyois y parvenir
                                                  en folâtrant plus que de coûtume pour contrerfaire
                                                  la jeune, car une de nos folie, encore, est de
                                                  penser à certain âge que des airs étourdis nous
                                                  rajeunissent : helas ! nous n’aquerons par-là
                                                  qu’un défaut de plus qui est d’être de mauvais
                                                  singes ; on a beau s’évertuer, quelque feu qu’on                                         
         aïe à l’âge où j’étois, en eut-on à soi seule plus
                                                  que toute là jeunesse d’une Ville, jamais ce
                                                  feu-là ne ressemble au feu qu’on a à vingt ans, il
                                                  peut bien être plus foû, mais ne sera jamais si
                                                  jeune, il y a toûjours quelque chose qui le
                                                  caractérise, &amp; qui le differentie ; les femmes
                                                  ne le croïent point, &amp; ne le croiront jamais,
                                                  qu’après avoir comme moi donné la comédie. Dans ce
                                                  tems-là, la femme de chambre d’une Dame avec qui
                                                  j’étois très-étroitement liée, la vola en prenant
                                                  congé d’elle, &amp; lui emporta dans une petite
                                                  cassette une somme d’argent assés considérable,
                                                  qui provenoit de ses épargnes, &amp; du gain du
                                                  jeu. Cette Dame n’osa faire éclater ce vol, pour
                                                  des raisons que je ne sçavois pas encore toutes
                                                  entieres, mais que j’apris dans la suite ; elle
                                                  vint me prier de parler à cette malheureuse, &amp;
                                                  de l’intimider le plus que je pourrois. J’allai
                                                  donc trouver cette femme de chambre qui ne se
                                                  cachoit pas, &amp; à qui je representai le peril
                                                  &amp; la honte d’une pareille action. <seg synch="#FR.14" type="E5">
                            <seg synch="#FR.15" type="D"> Madame est une
                                                  ingrate, me répondit-elle en secouant la tête,
                                                  &amp; d’un ton ferme : elle avoit promis de
                                                  récompenser mes servi-<pb n="247"></pb>ces mieux
                                                  qu’elle n’a fait, &amp; ce que je lui ai pris
                                                  m’étoit dû ; ainsi il n’y a rien à dire : au reste
                                                  je ne la crains point, j’ay dans mes mains une
                                                  douzaine de lettres, que M. … lui a écrites, &amp;
                                                  qui l’empêcheront d’être méchante. A l’égard de la
                                                  honte de l’action dont vous me parlez, quand il
                                                  seroit vrai que je lui aurois pris plus qu’elle ne
                                                  me doit, ce qui n’est pas, &amp; ce dont je ne              
                                    suis pas capable : Pardy je ne suis pas obligée de
                                                  rougir plus qu’elle. Au bout du compte chacun a
                                                  ses deffauts : celui de Madame est d’aimer
                                                  l’amour, &amp; le mien est d’aimer l’argent, sur
                                                  tout quand il m’apartient: Voila tout ce que j’ai
                                                  à vous répondre, à vous, Madame, que j’honore
                                                  beaucoup : </seg>
                          </seg> cela dit, elle fit une grande révérence
                                                  &amp; se retira fierement. Pour moi j’allai
                                                  rejoindre mon amie à qui j’adoucis un peu la
                                                  réponse de cette créature, mais à qui je
                                                  conseillai avec amitié, de laisser là son argent :
                                                  Elle me quitta confuse, non sans verser quelques
                                                  larmes, que l’intérêt ne fit pas couler ; elles
                                                  eurent un motif plus raisonnable, je le compris à
                                                  la manière dont elle se comporta depuis. </seg>
                      </seg>
                    </seg>
                  </seg>
                  <seg synch="#FR.16" type="E3">
                    <seg synch="#FR.17" type="AE"> Je fis de grandes réfléxions
                                            sur la perfidie de cette femme de chambre envers sa
                                            maîtresse, &amp; en effet quand on y pense bien, on ne
                                            sçauroit comprendre comment il est possible qu’une femme
                                            en certain cas puisse se résoudre à se fier à un
                                            domestique : Par quelle étrange disposition d’esprit
                                            perd-elle de vûë tous les malheurs qu’elle risque ? ou
                                            si <pb n="248"></pb>elle les envisage, quel est le tour
                                            d’imagination qui lui en ôte l’effroi ? tant de danger,
                                            &amp; tant de confiance ensemble sont-ils concevables ?
                                            Comment cela s’arrange-t-il dans sa tête ? Si une femme
                                            alors pouvoit pour un moment se separer de sa passion
                                            &amp; la mettre à l’écart, &amp; qu’après elle examinât
                                            de sang froid ce qui lui fait croire que sa confiance
                                            étoit raisonnable, il n’est point d’égarement d’esprit
                                            qu’elle jugeat digne d’entrer en comparaison avec le
                                            sien : point de securité qui lui parut si stupide, si
                                            imbecille que la sienne, mais avec de la passion ce
                                            n’est plus cela : nous ne voyons plus les objets comme
                                            ils sont, ils deviennent ce que nous souhaittons qu’ils
                                            soient, ils se moulent sur nos desirs : Une femme a
                                            besoin du ministere d’un domestique : d’abord elle
                                            hesite à s’en servir. Mettra-t-elle entre ses mains
                                            l’honneur de son mari, le sien, quelquefois sa vie
                                            même : dépendra-t-elle d’une ame venale, d’un sujet    
                                        d’autant plus indigne, qu’elle le trouvera disposé à lui
                                            prêter son secours ? Il y a un peril presque inévitable
                                            à s’y fier, mais elle voudroit bien qu’il n’y eût point
                                            de peril ; &amp; la voila perdue, c’est est fait, le
                                            peril disparoît : l’envie qu’elle a de trouver des
                                            sûretez, lui en fournit à perte de vûë, elle croit les
                                            examiner, &amp; ne sçait pas que c’est le plaisir
                                            qu’elles lui font qui en est le juge. <seg synch="#FR.18" type="E4"> N’avez-vous jamais vû des
                                                enfans qu’amuse avec des contes de Fées : ils     
                                           croient <pb n="249"></pb>tout ce qu’on leur dit, une
                                                femme dans l’état où je la mets leur ressemble :
                                                c’est positivement un enfant comme eux, ce sont de
                                                vrais contes de Fées, que les idées dont sa passion
                                                l’amuse. J’ai crû devoir m’arrêter un peu
                                                là-dessus : il y a bien des personnes de mon sexe,
                                                qu’il est encore temps d’avertir, &amp; que l’amour
                                                n’a pas jettées encore dans l’enfance dont je parle.
                                                Que cet état leur inspire donc une frayeur
                                                salutaire : rien n’est plus rapide que le mouvement
                                                qui nous y entraîne, &amp; quand nous y sommes, rien
                                                de plus miserable, de plus abandonné que notre
                                                esprit alors, rien de plus inaccessible à tout
                                                secours, que sa misere ; &amp; pour comble de
                                                malheur, que devient-on quand on cesse d’aimer, car
                                                on n’aime pas toujours ? helas ! le repentir nous
                                                prend, où l’amour nous laisse. </seg>
                      <seg synch="#FR.19" type="SP"> Revenons à moi, l’âge
                                                enfin me gagnoit, il n’étoit plus question de
                                                jeunesse, ni d’aucun artifice pour paroître jeune :
                                                mon visage là-dessus n’étoit plus disciplinable,
                                                &amp; il falloit me résoudre à l’abandonner. Malgré
                                                cela un peu de consolation me restoit encore : car
                                                une femme se retourne comme elle peut dans ces
                                                occasions-là : Elle seroit inconsolable, si rien ne
                                                la soulageoit dans son affliction, mais la nature
                                                charitable pourvoit à tout. A la place d’un avantage
                                                qu’elle nous ôte, sa faveur nous dispense de petites
                                                chimeres, au moyen desquelles nous coulons le temps
                                                &amp; prenons patience. <pb n="250"></pb>Par exemple je
                                                n’étois plus jeune, mais j’avois de l’embonpoint,
                                                beaucoup de santé, &amp; dans mon espece, je me          
                                      trouvois très-aimable, non pas aimable comme une
                                                jeune femme : mais n’y a-t’il pas des charmes de
                                                different caractere : une femme faite &amp; d’un
                                                certain âge n’a-t’elle pas les siens ? Voilà comme
                                                je raisonnois pour le repos de mon ame, &amp;
                                                effectivement je durai quelque tems avec le secours
                                                de cette idée-là : mais dés-lors mes apas étoient
                                                déja si confirmés : j’étois tellement une femme
                                                faite, que je la fus bien-tôt trop, &amp; que toute
                                                ressource épuisée, il fallut au bout du compte en                    
                            venir à la raison, &amp; voir au vrai ce que
                                                j’étois. Je le vis donc, &amp; avec moins de chagrin
                                                qu’on ne pense ; car à travers toutes mes chimeres,
                                                de tems en tems la vérité avoit percé comme une
                                                éclair, de sorte que, quand elle parut tout-à-fait,
                                                je la vis comme une chose dont j’avois deja eû des
                                                nouvelles. Me voila donc vieille, &amp; reconnuë par
                                                moi pour telle, &amp; avec ces débris de beauté qui
                                                font connoître aux autres qu’on a été belle. </seg>
                                            Eh bien, puis qu’il faut le dire, ces débris-là me
                                            flattoient encore, je m’interessois à ce qu’on en
                                            pensoit, cela est bien fou, j’en conviens ; mais aussi
                                            c’est l’histoire d’une femme que je rapporte :
                                            coquettes, quand nous sommes aimables, coquettes quand
                                            nous ne le sommes plus : dans le premier cas nous
                                            travaillons à être aimées dans le se-<pb n="251"></pb>cond
                                            nous travaillons à montrer que nous avons mérité de
                                            l’être, de façon que souvent je faisois encore
                                            l’agréable &amp; quelques fois j’osois esperer que je
                                            plairois ; ce qui jettoit un ridicule dans mes actions,
                                            qui m’attira une vigoureuse correction. <seg synch="#FR.20" type="AE"> Allant un jour rendre
                                                visite à une Dame, qui la veille avoit été avec moi
                                                d’une partie de campagne avec d’autres personnes ;
                                                on me dit, qu’elle n’étoit point chez elle, mais
                                                qu’elle alloit revenir. J’entrai dans son cabinet
                                                pour l’attendre ; &amp; j’y cherchois sur des
                                                Tablettes un Livre pour m’amuser : quand je vis
                                                tomber un Billet à mes pieds <seg synch="#FR.21" type="MT"> (nous sommes curieuses nous autres)
                                                </seg> je ramassai le Billet, &amp; l’ouvris, me
                                                doutant qu’on y traittoit d’amour, &amp; je ne me
                                                trompois pas : mais ce que je n’aurois pas deviné,
                                                c’est qu’il y étoit traire à mes dépens. L’honnête
                                                homme, qui écrivoit, se plaignoit à la Dame de la
                                                gêne où j’avois mis son cœur, en les accompagnant à
                                                une promenade particulière, qu’ils firent à cette
                                                campagne. Et remarquez que cet homme, qui m’en
                                                vouloit tant, m’avoit, alors au sortir du dîner,
                                                fait des complimens, dont je m’étois, je l’avouë,
                                                felicitée comme d’une bonne fortune ; &amp; il est
                                                vrai qu’en consequence de ces mêmes complimens, qui
                                                m’avoient toute rejoüie, je m’étois plû à être avec                       
                         lui, &amp; l’avois perdu de vûë le moins qu’il
                                                m’avoit été possible. Voici à présent quel étoit son
                                                stile dans le Billet. <pb n="252"></pb>
                        <seg synch="#FR.22" type="E5">
                          <seg synch="#FR.23" type="LB"> Au nom de nôtre
                                                  amour, ma chere Maîtresse, rompez avec cette
                                                  vieille Madame de … C’est une charité que vous me
                                                  ferez, car je la hais, autant que je vous aime.
                                                  Savez-vous bien pourquoi elle nous suivit hier
                                                  dans cette allée, où nous nous promenâmes : vous
                                                  ne le dévineriez pas ; c’est qu’elle tomba tout
                                                  subitement amoureuse de moi ; &amp; cet amour-là,
                                                  c’est un mauvais tour, que m’a joüé une honnêteté
                                                  que je lui fis. Peste soit de la politesse !
                                                  Imaginez-vous qu’au sortir du repas, j’eus le
                                                  malheur de la gratieuser sans réflexion, parce que
                                                  vous veniez de me serrer la main, &amp; que j’en
                                                  avois une joïe qui attendrissoit toutes mes
                                                  expressions, &amp; qui m’auroit fait gratieuser ma
                                                  bisaïeule, si elle avoit été là. La bonne Dame a
                                                  pris ma distraction pour un hommage, &amp; s’est
                                                  mise à m’aimer sans autre forme de procès. Ainsi
                                                  me voila chargé de son cœur, pour n’avoir sçû ce
                                                  que je lui disois. Que ferai-je de cette
                                                  antiquaille-là  ? Défaites m’en, je vous prie ;
                                                  car cette femme-là voudra que je l’aime de gré ou
                                                  de force ; elle le voudra, vous dis-je. Vous ne
                                                  sçavez pas ce que c’est que la coqueterie de ces
                                                  femmes-là. Il n’y a rien de si opiniâtre, &amp;
                                                  j’ai bien peur, si vous n’y mettez ordre, qu’elle
                                                  ne vienne rélancer son infidéle jusques chez vous.             
                                     Oh parbleu ! épargnez-moi l’embarras de faire le
                                                  cruel. Faudra-t-il que je lui demande quartier ?
                                                  Tout de bon, mon amour, broüillez-vous avec elle,
                                                  pour m’en délivrer ; &amp; <pb n="253"></pb>si cela ne
                                                  suffit pas, dites-lui que je médis d’elle, &amp;
                                                  que je sçai son âge ? Bon jour, mes belles mains :
                                                  je vous adore, &amp; j’irai vous le jurer dans un
                                                  quart d’heure. </seg>

                        </seg> Je repliai le Billet bien proprement, après
                                                l’avoir lû, &amp; m’en allai sur le champ digerer
                                                mon avanture. Là, après bien des réfléxions, bien
                                                des projets de vengeance : bien des soupirs, &amp;       
                                         beaucoup de honte ; je conclus … Hélas ! Je ne
                                                conclus rien ; je me couchai seulement triste, vaine
                                                &amp; humiliée ; mais un mois après, je conclus
                                                quelque chose. </seg> Un de nos amis nous avoit
                                            invité à venir dîner chez lui : mon mari &amp; moi, nous
                                            y allâmes au jour marqué. Le Portier nous laisse entrer
                                            sans nous rien dire : je monte, je rencontre une Femme
                                            de Chambre, qui pleure, &amp; passe sans me voir :
                                            inquiete de ce que cela signifie, je parviens jusqu’à la
                                            chambre de la Dame, avec qui j’étois fort liée, &amp; de
                                            qui j’étois la confidente, comme elle étoit la mienne ;
                                            je la vois par derriere dans un fauteüil, d’aussi loin
                                            que je l’apperçois, je cours à elle pour la surprendre
                                            &amp; l’embrasser : je me jette à son col : dans
                                            l’instant j’entens des cris &amp; des sanglots dans un
                                            cabinet prochain, &amp; je vois que c’est une femme
                                            morte, que je tiens embrassée. Tout mon sang se glaça
                                            dans mes veines, &amp; je tombai sur elle évanoüie, le
                                            cri que je fis en tombant fit sortir les personnes qui
                                            étoient dans le cabinet, c’étoit son mari, &amp; son
                                            fils jeun-homme âgé de dix ans. Des Prêtres arriverent :
                                            mon mari entra : on me fit revenir, mon évanoüissement
                                            fut court : j’ouvris les yeux dans le moment qu’on
                                            emportait le corps de mon amie, j’en frémis encore : sa
                                            tête panchoit, je vis <pb n="254"></pb>son visage. Juste
                                            Ciel ! quelle difference de ce qu’il étoit alors, à ce
                                            que je l’avois vû trois jours avant ! L’apoplexie, dont
                                            elle étoit morte, en avoit confondu, bouleversé les
                                            traits. Ah quelle bouche, &amp; quels yeux ! Quel
                                            mélange de couleurs horribles ! J’ai vu dans ma vie bien   
                                         des figures, que l’imagination du Peintre avoit tâché de
                                            rendre affreuses ; mais les traits, qui me frapperent,
                                            ne peuvent tomber dans l’imagination : la mort seule
                                            peut faire un visage comme celui-là : il n’y a point
                                            d’homme intrepide que cela ne rappellat sur le champ à
                                            une triste considération de lui-même. Toutes ces
                                            laideurs funestes, on les trouve en soi, elles nous
                                            appartiennent. On croit être ce que l’on voit, &amp;
                                            l’on frémit intérieurement de se reconnoître. Mais
                                            passons : il fallut presque me porter jusqu’à mon
                                            Carosse, &amp; je me mis au lit, dès que je fus arrivée
                                            chez. moi. Mille tristes pensées vinrent m’assaillir
                                            alors, &amp; pour la premiére fois je songeai que
                                            j’étois destinée à mourir. Hélas ! mon amie n’avoit pas
                                            eû le tems de faire cette réfléxion-la. Je sçavois que,
                                            lors qu’elle mourut, il y avoit bien loin des Idées qui
                                            l’occupoient à l’idée de la mort, &amp; je me demandois
                                            ce qu’elle étoit devenuë, par inquietude pour ce que je
                                            pouvois devenir moi-même. Où étoit-elle alors ? ne
                                            restoit il rien d’elle que ce corps sans mouvement ; que
                                            j’avois vû emporter ? Cette ame subitement enlevée à
                                            tant de chimeres : quel étoit son sort ? Et moi, je
                                            mourrai donc aussi, me disois-je ; &amp; j’ai vécu
                                            jusqu’ici sans le scavoir. Mais qu’est-ce que mourir ?
                                            Et quelle avanture est-ce que la mort ? Qu’elle est
                                            terrible, si j’en crois ma Religion ! A Dieu ne plaise
                                            qu’on me soupçonne <pb n="255"></pb>d’avoir un seul instant
                                            de ma vie douté de ce qu’elle nous dit : je rapporte
                                            simplement la manière dont se tournoient alors mes
                                            pensées. Eh ! y a-t-il quelqu’un parmi nous qui puisse
                                            douter de la verité de sa Religion ? L’esprit
                                            pourroit-il s’égarer jusques là ? Est-il de perversité
                                            de cœur qui puisse entraîner tant de bêtise ? Non, je ne
                                            l’imagine pas. Et s’il y a même des impies, qu’ils
                                            fassent les incrédules là-dessus, tant qu’ils voudront ;
                                            mais qu’ils ne se flattent pas de l’être ; car ils se
                                            trompent, &amp; confondent les choses. Qu’ils
                                            s’examinent bien sérieusement. Je ne suis qu’une femme ;
                                            &amp; je leur assure qu’ils ne trouveront en eux qu’un
                                            profond oubli de Dieu, qu’un violent dégoût pour tout ce
                                            qui peut les gêner dans leur libertinage, &amp; qu’une
                                            malheureuse habitude de vivre à cet égard là sans
                                            réflexion. C’est tout cela qu’ils prennent pour
                                            incrédulité ; il ne peut pas y en avoir d’autre. Quand
                                            on n’aime pas les devoirs, en sentant qu’ils sont
                                            incommodes, on croit voir qu’ils sont inutiles. Voila la
                                            méprise funeste qu’un cœur corrompu fait taire à
                                            l’esprit : voila ce qui fournit aux libertins toute leur
                                            Philosophie. Mais, grace au Ciel, toute folle &amp;
                                            toute dissipée que j’avois été pendant ma vie, Dieu ne
                                            m’avoit pas abandonnée jusques-là. J’avois eû plus de
                                            negligence que de haine pour mes devoirs ; &amp; quand
                                            je pensois que la mort étoit terrible, si j’en croïois
                                            ma Religion ; c’est que je me reprochois de l’avoir
                                            crûë, cette Religion, comme font une infinité d’honnêtes
                                            gens dans le monde, qui n’ont jamais songé à la révoquer
                                            en doute, qui frémiroient de le voir faire, mais qui
                                            contens de s’appeler Chrétiens, vivent avec ce nom-là,
                                            qu’ils professent tout aussi tranquilles, que s’ils
                                            professoient la chose. Je passai plusieurs jours dans
                                            ces réflexions, pendant lesquels le monde prit à mes
                                            yeux une autre face. <pb n="256"></pb>
                      <seg synch="#FR.24" type="E4"> Mon mari tomba malade, &amp; mourut
                                                quelque tems après, plein d’une amitié pour moi que
                                                je devois à son bon cœur plus qu’a mes soins. Je lui
                                                demandai mille fois pardon de ne lui avoir pas donné
                                                d’assez vifs témoignages de la mienne : je versai un
                                                torrent de larmes, il me serra la main, &amp;
                                                mourut. Je fus quelques jours ensevelie dans la
                                                douleur la plus profonde, &amp; il ne m’avoit point
                                                laissé d’enfans. Sa niéce qui étoit orpheline me
                                                tint lieu de fille, je me chargeai de son éducation
                                                &amp; de sa fortune, &amp; je rompis sans retour
                                                avec tout ce qu’on appelle plaisirs du monde, &amp;
                                                avec toutes les personnes qui les aimoient ; je ne
                                                fréquentai plus qu’un certain nombre de femmes
                                                retirées, qui m’associèrent à leurs fonctions
                                                devotes ; mais je me rebutai bientôt de leur
                                                commerce : je ne leur entendois parler que de leur
                                                Directeur, leur vie se passoit en scrupules, qui
                                                demandoit qu’on le revit, quand on venoit de le
                                                quitter : &amp; puis qu’on y retourna après l’avoir
                                                revû, &amp; puis qu’on l’envoïa prier de revenir
                                                quand on ne pouvoit l’aller chercher ; cela ne me
                                                plaisoit point, je trouvois beaucoup d’imperfection
                                                dans le besoin éternel qu’on avoit de la créature
                                                pour aimer le Créateur. Je croïois voir là dedans
                                                que la chair étoit plus devote que l’esprit ; &amp;
                                                il me paroissoit enfin que ce violent amour pour
                                                Dieu pouvoit fort bien ne servir au cœur que de
                                                prétexte pour une autre passion. Un de ces
                                                Directeurs mourut ; &amp; la Dame à qui il
                                                appartenoit, en pensa devenir folle. Son pieux
                                                desespoir me scandalisa : Dieu qui lui restoit, ne
                                                lui suffisoit pas pour la consoler. Je quittai
                                                tout-à-fait ces compagnes, qui ne pouvoient          
                                      s’accommoder de ses volontez, pour me retirer à la
                                                campagne, où je fais mon sejour ordinaire, &amp; où
                                                mon Curé prend soin de ma conscience, sans avoir
                                                rien à démêler avec mon cœur. </seg>
                    </seg>
                  </seg>
                </seg>
              </seg>
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