Le Nouveau Spectateur français: No. 15
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No. 15
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Histoire d’une ame agée
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Zitat/Motto
Venturӕ Memores
estote senectӕ.
Ovid.
Sognez à la Vieillesse qui va venir.Allgemeine Erzählung
Je me trouvai l’autre jour dans
le Cabinet d’une Dame dont je suis ami depuis plus de
cinquante ans : j’ai même été autrefois piqué de belle
tendresse pour elle, j’entens que j’ai eû de ces
sentimens qui aboutissent à faire dire
des choses bien tendres, de cela qu’on appelleroit en ce
tems-ci élegie ou églogue ; enfin de cet amour qui n’est
qu’un soupir perpetuel, & qui vise
bien-respectueusement à surprendre une belle main qu’on
baise avec un ragoût si ravissant, qu’une femme en est
toute honteuse ; à cause du plaisir qu’elle vous y voit
prendre. Je ne sçai de quoi cette Dame & moi, nous
nous étions avisez de traiter l’amour sur ce pied là :
Car deslors : les sentimens n’étoient plus à la mode, il
n’y avoit plus d’amans, ce n’étoit plus que libertins
qui tâchoient de faire des libertines : On disoit bien
encore à une Femme, je vous aime, mais c’étoit une
maniere polie de lui dire, je vous desire ; aussi pour
marquer qu’elle vous entendoit, une Femme se
montroit-elle plus ou moins sage, suivant quelle se
disoit plus ou moins sensible : De sorte que quand elle
vous aimoit tout-à-fait, pour en faire foi, vous voyez
bien à quelle preuve elle en étoit reduite. Elle n’avoit
plus rien à perdre que son cœur, qu’elle accusoit de
tout, quelque le plus souvent il ne fut cause de rien,
& qui à vrai dire ne valoit pas la peine d’être
regreté avec de pareilles Maîtresses. Quoi qu’il en
soit, ce n’étoit pas ainsi que nous nous aimions la Dame
dont je parle & moi, & je crois que nous y
gagnions ; car le vice à beau faire avec ces douceurs
brutales & rassasiantes, outre qu’il tuë l’amour
quand il s’y en trouve, c’est qu’il ne lui
apartient pas de piquer l’ame, autant que peut la piquer
un amour tendre & innocent de part & d’autre. Si
l’on sçavoit bien ce que c’est que cet amour-là, quelles
sont ses ressources, & le charme des progrès qu’il
fait dans le fond de l’ame, combien il la penetre, &
tient sa sensibilité en vigueur ; en combien de façons
délicieuses il la remuë : si l’on sçavoit combien en
mille momens avec cet amour-là, deux amans se trouvent
grands, nobles & délicats ; combien ils sont
glorieux & contens de se trouver tels : si l’on
sçavoit avec quelle satisfaction ils souffrent d’être
sages, car on s’imagine qu’il n’y a point de plaisir à
cela. On se trompe, la vertu dédomage de la peine
qu’elle coûte, & de cette vertu on en devient alors
tout aussi amoureux que de la personne qu’on aime : on
les confond toutes deux, ce n’est plus qu’un ; cela ne
fait-il pas un objet bien aimable ? n’a-t-on pas bien du
plaisir à l’aimer & par dessus le marché, n’est-ce
rien que l’honneur d’avoir une passion si distinguée,
& d’en inspirer une pareille ? eh, l’on a de la
sagesse à l’envi l’un de l’autre, pour se rendre à
l’envi plus digne d’être aime.
Elle foüilloit dans un coffre, où je vis
sur un cahier de papier, ces mots écrits de sa main :
Mémoire de ce que j’ai fait & vû pendant ma vie. Je
me jettai sur ce cahier, pour le prendre, elle voulut me
l’ôter, & comme je résistois, il nous en demeura à
chacun la moitié : Sur le champ je pris le parti de
m’enfuïr avec ma part, pendant qu’elle me poursuivoit en
badinant pour la ravoir ; mais je sortis tout en riant
aussi, & j’allai chez moi voir ce que c’étoit, &
voici ce que c’est, sans changer un mot : Mémoire de ce
que j’ai fait & vû pendant ma vie.
Cependant l’épouse de cet
honnête homme connut à n’en pouvoir douter qu’il
m’aimoit : elle s’en allarma comme de raison, &
vint me rendre visite un jour qu’il étoit avec moi.
Ils parurent déconcertés tous deux en se voiant ; un
moment après il sortit,
A peine eut-elle achevé de parler, que je
l’embrassai de tout mon cœur, je me jettai dans ses
bras, je crois même que nous pleurâmes ; & le
moien à mon égard que je ne me fusse pas atendrie,
que je n’eusse pas été remplie de zèle pour les
intérêts d’une femme qui venoit me dire que j’etois
plus aimable qu’elle, qui demandoit quartier à mes
charmes ; le tour étoit trop adroit, aussi je n’y
résistai pas, je l’embrassai encore & puis je recommençai, je l’accablai de
caresses, je la trouvai adorable, cent fois plus
belle que moi ; car l’amour propre quand il a son
compte, est si tendre, si reconnoissant, si modeste,
il rend tout ce qu’on lui donne. Je ne raporterai
point les discours que nous nous tinsmes ; nôtre
atendrissement rendit la scene assés muette, je
l’assûrai qu’elle seroit contente, & elle me
quitta. Son mari rentra qu’il n’y avoit pas un demi
quart d’heure qu’elle étoit sortie, la joye étoit
peinte sur son visage.
Là-dessus il partit, ou plutôt il vola, sans
me donner le tems de lui répondre un mot : Pour moi je restai immobile : je me
regardai comme une dupe. Si j’avois revû sa femme
dans ce moment-là, elle n’auroit pas eû si bon
marché de moi : Je ne l’aurois pas trouvée si
charmante, & je ne lui avois dit qu’elle
l’étoit, qu’à condition que je la serois toûjours
plus qu’elle : Son-mari ne tenoit pas la condition,
& cela ne m’accommodoit point. Je fus long-tems
étourdie de ce que je venois d’entendre : à la fin
sortant de ma place où il m’avoit comme fixée, &
soûriant de dépit, voila une petite femme qui va
être bien glorieuse, mais je l’humilierai peut-être,
& son mari n’est qu’un étourdi. Et effet
j’arrêtai dans mon esprit que je travaillerois à la
rechute de ce mari : je lui destinai quelques
regards qui n’étoient guères charitables pour la
femme ; mais d’autres incidens me firent oublier ce
malin projet. Cette femme-là vit encore, & il
n’y a pas plus de dix ans que je lui ai pardonné ;
avant ce tems-là, sa figure m’a toûjours déplu ; je
voyois bien qu’elle étoit aimable, & avec tout
cela je le voyois sans en rien croire : un peu de
vanité rend ces contradictions-là possibles.
Metatextualität
Mais moi avec ma sagesse & ma vertu,
je m’amuse ici à des discours gaulois qu’on
n’entendra pas, & qui me dérobent mon sujet.
Qu’ai-je fait de la Dame dont j’ai parlé d’abord, je
l’ai laissée, ce me semble, dans son cabinet, &
moi avec elle.
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Selbstportrait
J’ai soixante &
quatorze ans passez quand j’écris ceci : il y a
donc bien long-tems que je vis : bien long-tems,
hélas, je me trompe, à proprement parler, je vis
seulement dans cet instant-ci qui passe ; il en
revient un autre qui n’est déja plus, où j’ai
vécu, il est vrai, mais où je ne suis plus, &
c’est comme si je n’avois pas été : ainsi ne
pourois-je pas dire que ma vie ne dure pas ;
qu’elle commence toûjours, ainsi jeunes, &
vieux nous serions tous du même âge : Un enfant
naît en ce moment où j’écris, & dans mon sens,
toute vieille que je suis, il est déja aussi
ancien que moi : Voila ce qui m’en semble, &
sur ce pied-là, qu’est-ce que la vie, un rêve
perpetuel, à l’instant près dont on jouït, &
qui devient rêve à son tour. Je connois un pauvre homme qui a beaucoup souffert
depuis trente ans : je connois un grand Seigneur
qui a passé tout ce tems-là dans la joye, lequel
aimeriez vous mieux avoir été, ou le pauvre, ou le
grand Seigneur : quelque lot que vous choisissiez,
vous n’en serez ni mieux, ni plus mal : Voilà
pourtant à quoi aboutissent le bonheur ou le
malheur de cette vie : Peines passées, plaisirs
passez, tout se confond, tout est égal : Les Rois
n’ont qu’à profiter de l’Instant dont ils
joüissent, ils ne sont heureux que cet instant ;
& de ce court bonheur qu’ils ont, c’est à eux
à en bien choisir l’espece : tout court qu’il est,
il a d’éternelles conséquences. Je suis vieille,
ceux qui liront ceci doivent me pardonner, les
réflexions par où je commence ; réfléchir sur ces
matières-là, est, je crois, un tribut qu’il faut
payer une fois en sa vie, il vaudroit mieux le
payer quand on est jeune, cela procureroit une vie
plus tranquille, & plus innocente, &
diminueroit beaucoup de la valeur que nous
trouvons à je ne sçais combien de petites
doctrines hardies dont nous nous gâtons les uns
les autres, & qui nous paroîtroient bien
foibles, si nous n’avions pas un intérêt present à
les trouver fortes, ou si nous n’avions pas le
sang trop chaud. Quoi qu’il en soit, voila mon
exorde, ce qui me reste à dire va m’engager
d’abord à des détails plus amusans & me
ramenera ensuite aux réflexions les
plus serieuses. On me maria à dix-huit ans, je dis
qu’on me maria, car je n’eus point de part à cela,
mon pere & ma mere me promirent à mon mari que
je ne connoissois pas, mon mari me prit sans me
connoître, & nous n’avons point fait d’autre
connoissance ensemble que celle de nous trouver
mariés, & d’aller nôtre train, sans nous
demander ce que nous en pensions, de sorte que
j’aurois dit volontiers, quel est donc cet
étranger dont je suis la femme ? Cet étranger
cependant étoit un fort honnête homme de
trente-cinq à quarante ans, avec qui j’ai vécu
comme avec le meilleur ami du monde, car je n’eus
jamais pour lui ce qu’on apelle amour, il ne m’en
demanda jamais, nous n’y songeâmes ni l’un ni
l’autre, & nous nous sommes très-tendrement
aimés sans cela. Sept ou huit mois après nôtre
mariage, un aimable homme de nôtre societé s’avisa
de prendre du goût pour moi : des que je m’en
aperçus, je le condamnai à soupirer en vain, car
j’étois sage ; mais nous autres femmes, lors qu’un
homme nous aime, il n’y a pas moien que nous le
congedions sans retour : la vertu nous dit, il ne
faut point avoir d’amant, & là-dessus nous
renvoions celui qui nous vient, mais il ne s’en
retourne pas si vîte, car nôtre vanité lui fait
signe d’atendre, & il atend comme fît le mien
que je traitois avec froideur, & que j’agaçois
par mille petites bagatelles dont il
ne dépendoit pas de moi de m’abstenir, parce que
j’étois femme, & qu’on ne peut être femme sans
être coquette Il n’y a que dans les romans qu’on
en voit d’autres, mais dans la nature c’est
chimere, & les veritables sont toutes comme
j’étois. Par exemple, lorsque je me sentois dans
un jour de beauté, que j’étois avantageusement
parée, j etois bien aise que l’amant dont je parle
me vît alors ; je l’en rebutois de meilleur
courage, parce que je sçavois bien qu’il n’y avoit
point de danger à le faire, je l’aurois deffié de
me quiter, j’étois trop belle pour lors : ainsi je
laissois ma sagesse se donner carriere,
j’affligeois hardiment mon homme, quand mes
agrémens pouvoient soutenir tout ce fracas-là,
mais j’allois plus doucement quand je me sentois
moins forte. Et qu’on n’aille pas dire que
c’est-là une grande coqueterie, car c’est la
moindre de toutes celles qu’une femme peut avoir,
ce n’est encore là qu’une coqueterie machinale :
vraiment quand la rèflexion s’en mêle c’est bien
autre chose.
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Dialog
& j’allois
continuer la conversation avec elle, quand elle me
dit en souriant, mon mari vous aime,
Madame, & vous mérités d’être aimée plus que
personne au monde, ainsi je n’entreprendrai point
de le détacher de vous, j’y perdrois mes efforts,
il vaut mieux que j’aie recours à vous-même, &
que je remette mes intérêts entre vos mains ;
c’est donc à vous, à vôtre amitié pour moi, que je
recommande mon mari, j’ai de l’atachement pour
lui, & il le merite, au penchant près qu’il
sent, & qu’il est bien difficile de ne pas se
sentir pour une femme aussi bien faite que vous
l’êtes ; je suis sûre que ce penchant vous est à
charge, & il m’afflige, je ne lui ai rien dit
encore, j’ai crû que vous le rameneriez mieux que
moi, & qu’il seroit plus touché du chagrin
qu’il me donne, si vous l’y rendiés sensible. Il
m’aimoit autre fois : disposés donc son cœur à
plaindre du moins le mien, l’estime & le
respect qu’il a pour vous, donneront du poids à ce
que vous lui dirés en ma faveur ; feignés que je
suis aimable, & il vous croira, vous l’en
persuaderés encore mieux que ne feroient mes
reproches.
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Dialog
Madame, me dit-il,
voila qui est fini, je ne vous serai plus
importun ; je viens vous demander pardon de vous
l’avoir été : je vous admire, vous êtes la vertu
même (& je me serois bien passé de ces
éloges-là, ils me déplurent par pressentiment.)
J’écoutois à la porte de votre chambre, lorsque ma
femme vous a parlé, ajouta-t-il ; je suis charmé
d’elle : quelle femme, quel caractère ; voyez,
comme elle m’aime, elle redemande mon cœur ; elle
veut le tenir de vous, elle l’aura, Madame, vous
avez promis d’y faire vos efforts, & je vous
obéïs. Je ne vous ai pas encore parlé, lui
répondis-je assez vivement : Oh, vous avez raison,
ajoûta-t-il, sans m’entendre : ouï j’avois un
grand tort, je le sens tout entier, la pauvre
enfant : quelle tendresse, vous serez contente,
vous m’estimerez, car je vais l’aimer plus que
jamais.
Allgemeine Erzählung
Après cette avanture, je
plus à un jeune homme, beau, bien fait, qui de
l’air dont il m’annonça son amour, m’en parla
comme d’une faveur qu’il me faisoit ; mais je
trouvai la faveur impertinente, & je l’en
remerciai sans en vouloir : autant que je m’en ressouviens, mon remerciement fut
plaisant.
Aparemment que l’épreuve que je lui
proposois lui parut trop douteuse, car il me
quita. Helas! s’il avoit tenu bon, je n’aurois
voulu répondre de rien, il auroit pû réüssir, les
femmes l’apelloient le beau garçon, cette
réputation-là est bien intéressante pour nous ;
car nous sommes si folles, ou si disposées à le
devenir, si ce n’avoit pas été lui que j’aurois
aimé, c’auroit été le titre qu’on lui donnoit,
cela revient au même, & meine tout aussi loin.
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Dialog
Vous m’aimés donc,
lui dis-je, à la bonne heure, continués mon cher,
aportés-moi souvent vôtre belle figure, & ces
beaux airs de tête, ils me divertissent déja,
c’est toujours quelque chose : eh que sçait-on, à
force de rire de la bonne opinion que vous en
avés, je m’y accoûtumerai peut-être, on se fait à
tout ; tenés, je gagerois que vous avés pu plaire
à quelque femme ; continués, vous dis-je.
Allgemeine Erzählung
Après que je l’eus
congedié, mon mari eut une affaire de conséquence
dont le jugement dépendoit d’un homme en place ;
mon mari l’alloit voir souvent, & n’en
raportoit pas de grandes esperances, j’allai le
voir à mon tour, j’en reçus l’accüeil le plus
obligeant, il me pria d’entrer dans son cabinet,
& là, me fit la réüssite de nôtre affaire
d’une difficulté insurmontable ; je ferois
pourtant l’impossible, ajoûta-t’il, pour obliger
une aussi belle Dame que vous :
Là-dessus il me baisoit la main, avec des yeux qui
applanissoient toutes les difficultez, si j’avois
voulu aller par le chemin qu’ils m’enseignoient.
Monsieur, lui dis-je, d’un air sec & serieux,
nôtre affaire est perduë, je l’abandonne : un
homme aussi zèlé que vous l’êtes pour moi, n’est
plus en état de rendre justice ; cependant
j’informerai mon mari des dispositions où je vous
laisse, & je suis persuadée qu’il a trop
d’honneur, pour abuser du mépris que vous feriez
du vôtre. Je vis à ces mots son visage s’allonger
de moitié : je lui fis la charité de ne vouloir
pas le regarder fixement alors, & je sortis
dans une situation d’esprit que je ne puis bien
exprimer : Une autre femme que moi, à qui pareille
chose seroit arrivée, & qui en la racontant
voudroit un peu se peindre en beau, diroit qu’elle
sortit toute scandalisée, & s’arrêteroit-là ;
mais voici ce qu’elle supprimeroit, & ce que
j’avouë, c’est que je fus scandalisée aussi, mais
en hypocrite, car je n’étois pas fâchée qu’on
m’eût donné le scandale : ma colère étoit sans
rancune ; au bout du compte une laide auroit été
plus respectée.
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Allgemeine Erzählung
Nôtre affaire auroit eû sans
doute un mauvais succès, si elle étoit restée entre les
mains de cet homme Arbitre que j’avois fait rougir de
ses bontez pour moi : mais on la remit au jugement d’un
autre, par je ne sçai quel accident qui arriva. Cet
autre étoit un Vieillard gracieux, qui en
son tems avoit été grand ami des Dames, & qui dans
ses vieux jours ne pouvant plus être aimé d’elles,
s’amusoit à leur montrer qu’il les aimoit toûjours,
& les prioit de lui pardonner le peu d’agrément
qu’il avoit pour elles, en récompense du plaisir
qu’elles lui faisoient encore.
Les jeunes gens seroient trop dangereux, si dans
leurs procédés ils ressembloient à ce bon homme : Que
deviendrions-nous si leurs manières étoient aussi
charmantes, que leur jeunesse ? en vérité nous n’aurions
pas assez de nôtre vertu contre eux ; mais ils sont
impertinents, cela nous dégoûte d’eux : &
franchement nous nous sauvons mieux avec ce dégoût-là,
qu’avec de la vertu ; & il nous est plus aisé d’être
sages, quand nous ne sommes plus tentées d’être folles.
Huit jours après ma visite chez ce vieillard, nous fûmes
avertis qu’il avoit réglé notre affaire plus
favorablement que nous ne l’avions demandé : En effet je
crois qu’il nous accorda par galanterie, ce que nous
aurions eû de la peine à meriter par
justice.
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Fremdportrait
On me mena chez cet
aimable Vieillard, que je trouvai effectivement
tel qu’on me l’avoit dépeint : c’étoit un homme
qui avoit plus d’âge que de vieillesse, voilà
comment mes yeux en jugerent, & la distinction
n’est pas si frivole. Il me fit mille politesses,
me promit une prompte décision ; & remercia
joliment le sort qui lui donnoit occasion de
m’obliger.
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Il faut
l’avouer, les hommes galands, en pareil cas, quand
une jolie femme leur parle, font sujet à s’éxagerer
la valeur de ses raisons : C’est un deflaut, sans
doute, mais je l’aimerois encore mieux que celui de
ces hommes austeres, que j’ai connus, qui pour
n’être point surpris par une femme aimable,
commencent par trouver toutes ses raisons mauvaises,
pour ne point risquer de les trouver trop bonnes :
Ce qui est de vrai, c’est qu’il est si austere,
& pour moi je crois qu’on est déja supris, quand
on craint tant de l’être.
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Metatextualität
Je souhaite que ce
que je dis ici, engage à quelque réfléxions les
personnes du caractère dont je parle. Je n’écris
l’histoire de ma vie, que dans l’esperance qu’elle
pourra servir à l’instruction des autres :
Revenons à moi.
Selbstportrait
Je recevois tous les
jours tant de preuves que j’étois aimable, & ces
preuves-là me faisoient tant de plaisir, que je
n’oubliois rien, pour en recevoir toûjours de
nouvelles. Quand je dis que je n’oubliois rien,
quelque sorte que soit cette expression là, elle ne
signifie rien en comparaison de ce que je veux
dire : Mais comment faire, nous avons tant de
foiblesses qu’on ne peut exprimer ; qui n’ont point
encore de nom dans la langue, & qui peut-être
n’en auront jamais : le tout en conséquence de l’envie que nous avons de plaire à
ces hommes dont nous avons gâté le goût, & que
nous ne piquons plus, si nous ne donnons à nos
agrémens naturels, un certain assaisonnement dont
nous ne sçaurions nous parer qu’aux dépens de la
pudeur, qui devroit être la plus aimable de nos
graces. De sorte qu’aujourd’hui, ce n’est pas assez
que d’être née belle ou jolie, cela ne vous sert de
rien ; & vous avez affaire à des yeux vitieux
qui trouvent la beauté insipide, si vous ne l’animez
d’un air de corruption qu’on est obligée d’y mettre,
qu’il est difficile d’atraper, si vous n’avez
vous-même les sentimens un peu libertins, &
qu’il ne faut pas outrer pourtant : car vous vous
deshonoreriez, si vous ne vous arrêtiez pas au point
requis. A la vérité on l’a poussé si loin, qu’il
faudroit être bien mal-adroite, ou bien effrontée
pour le passer. Pour moi j’eûs d’abord de la peine à
me jetter dans cet excès de coqueterie : La mienne
étoit encore timide, mais petit à petit elle
s’enhardissoit : Un degré d’immodestie que je me
permettois le matin, m’effraïoit. Je le soûtenois en
femme embarassée, mais je m’y accoûtumois dans la
journée ; à la fin je riois de moi, comme j’aurois
ri d’une Provinciale ; & le soir n’étoit pas
venu que je méditois pour le lendemain une liberté
de plus. Cependant il me restoit encore de legers
scrupules qui me retardoient, quand le hazard me lia avec une demie-douzaine de
femmes plus courageuses que moi, & dont le
commerce acheva de me défaire de ce peu de retenue
poltrone qui me restoit. D’ailleurs mes années
commençoient à m’inquieter ; leur course me sembloit
plus rapide qu’à l’ordinaire : J’étois jeune
encore ; mais je ne me voyois pas loin de ce terme
où la jeunesse d’une femme devient équivoque, où
l’on ne sçait plus quel âge elle a, & je croyois
qu’avec une figure galante, j’en paroîtrois plus
long-tems jeune : Mais que de fatigues pour l’avoir
cette figure galante, aussi-bien que pour
la-varier ? Comment se coëffera-t’on ? quel Habit
mettra-t-on ? quels Rubans ? de quelle couleur
seront-ils ? celle-ci est plus douce ; celle-là plus
vive. Comment se déterminer ? un air de douceur est
bien touchant, un air dé vivacité bien frapant. Où
prendre du conseil pour un choix qui va décider pour
nous de la gloire de toute une journée ? Choisir
l’air doux, c’est peut-être manquer son coup :
prendre l’air vif, c’est peut-être se rendre les
yeux trop rudes. Il s’agit de consulter son Miroir,
& si jamais l’ame à porté des jugemens d’une
justesse admirable, si jamais ses attentions sur
quelque chose, ses examens, ses discussions, furent
des prodiges de force, de goût, d’exactitude &
de finesse ; de ces prodiges si étonans, n’allez pas
l’en croire capable ailleurs que dans une femme qui
est à se toilette : Et voïez après combien cette ame
est petite de n’être jamais si judicieuse, & de
n’y regarder jamais de si près, que dans une
occasion de si peu d’importance.
1Ceci est un Spectateur de Paris.
