Le Nouveau Spectateur français: No. 14
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No. 14
Zitat/Motto
Redditum Cyri Solio
Phraatem
Dissidens plebi numero beatorum
Eximit virtus, populumque falsis
Dedocet uti
Vocibus…
Dissidens plebi numero beatorum
Eximit virtus, populumque falsis
Dedocet uti
Vocibus…
Horace :
La Vertu ennemie des opinions vulgaires ose oter du rang des hommes heureux, un Roi placé sur le premier throne de l’Univers, & elle enseine au peuple à se servir d’expressions propres.Ebene 2
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Traum
Allegorie
On guide comprenant que la
conduite de ces vieillards m’étonnoit, m’adressa ce
discours.
C’étoit la salle la plus étenduë & la
plus fréquentée de tout ce vaste Palais ; Elle étoit
éclairée par tout d’un faux jour si éblouïssant que
certainement j’en eusse eté la dupe, sans la lumière
éclatante qui environnoit mon guide. Ce faux jour
prétoit l’éclat le plus brillant à mille petites
figures, qui voltigoient dans l’air, & à qui une
foule prodigieuse sembloit donner la chasse, avec
toute l’ardeur imaginable ; Elles s’échappoient aux
mains des uns, tandis qu’elles se laissoient prendre
par d’autres, qui bien souvent après s’être mis hors
d’haleine pour en atraper quelqu’une, la jettoient
avec indignation, pour courir à quelque chimère
nouvelle. C’est là que l’on prenoit un bel habit
pour une belle taille, des Diamans pour un visage
aimable, un Equipage pour du mérite, des mets
entassés pour la bonne chère, la réputation pour la
vertu, la Proprieté pour la Jouïssance, les dignités
pour la Grandeur réelle, le ris pour la joye ; Ce
qu’il y avoit de plus particulier, c’est que chacun
de ces dupes s’affermissoit dans son goût à mesure
qu’il tournoit en ridicule celui des autres, &
que les plus grands railleurs étoient précisément
les plus raillés, & les plus dignes de la satire
la plus amère. L’Ame pénétrée de compassion, je
quitai cet appartement pour entrer dans un autre
salle où présidoit le genie de
l’Amour. Ce lieu étoit partagé dans un grand nombre
de Cabinets qu’habitoient les amours de toutes
sortes de caractères. Ici régnoit la tendresse avare
qui vendoit à l’éclat de l’or non seulement les
faveurs, mais encore les sentimens. Là l’Amour
coquet engageoit des personnes de differens sexes
dans un commerce de fourberies, où chacune d’elles
croyoit gagner, quoique fort souvent elles y
perdissent l’une & l’autre. Dans un autre
cabinet assés desert, quoique extrêmement petit,
soupiroit l’amour Romanesque en habit de Paladin ;
sa tendresse étoit une espece de consomption, &
son seul crime étoit son extravagance. Mes yeux
s’attachèrent sur tout sur le cabinet du milieu,
plus spacieux que tous les autres, dont il étoit
environné, j’y vis plusieurs couples d’Amans. Ils
paroissoient jouïr d’un véritable bonheur, qui se
développoit dans tout leur air, & qui brilloit
sur tout dans les regards qu’ils fixoient les uns
sur les autres, comme sur les sources uniques de
leur félicité.
Dés que je fus entré, mes oreilles furent
étourdies de cris percans, pendant que la plus
dégoutante odeur frappoit mes narines. Là je vis
confondus dans l’yvresse, la habil indiscret &
le morne silence, la folle amitié & la colère
brutale, l’impiété la plus effrenée & une espece
de dévotion machinale qui animoit un attendrissement
causé par le vin. Quoique je passasse à travers
cette salle à pas précipités, j’apperçus à un des
bouts une grotte ténébreuse : j’appris de mon
conducteur que c’étoit l’horrible retraite de
l’impureté, que certains malheureux se jettoient
dans se goufre de propos délibéré, & que
d’autres y tomboient malheureusement, étourdis par
les vapeurs funestes de la boisson. Au sortir de ce
lieu plein de désordre, je vis une porte de derrière
de désordre, je vis une porte de derrière ouverte,
ce qui me fit croire d’abord qu’il étoit facile de
se retirer de ce palais séducteur. Je fus bientôt
désabusé. Je la trouvai environné de précipices, de
rochers escarpés, de marais bourbeux. Ces
difficultés n’empêchoient pas certaines gens
d’hazarder la sortie. Il y en avoit même qui dans la
fleur de l’âge, remplis de confiance sur leurs
forces, tentoient de surmonter tous ces obstacles ;
mais bientôt leur présomption même leur fit faire
ces chutes dangereuses & risibles, & les
huées de leur compagnons les obligèrent
à revenir sur leurs pas. Honteux de cet essai de
vertu, ils se replongérent dans leurs delices
favorites, avec moins de ménagement que jamais.
Quelques vieillards decrepits osérent attendre de
plus heureux effets de leurs forces épuisées ; mais
leurs genoux chancelans se déroboient sous eux,
& la fin de leur vie prévenoit le premier succés
de leur efforts. Ceux qui l’entreprirent avec plus
de réussite, étoient dans l’âge viril, leurs forces
étoient entiéres, & leur bon-sens commençoit
gagner la supériorité sur une imagination réglée.
Leurs premiers pas étoient timides, la sage défiance
les guidoit ; peu-à-peu ils s’avançoient d’une
démarche plus rapide & plus ferme : & à la
fin devenus plus forts par leurs chutes, &
infatigables par leurs travaux mêmes, ces Heros
animoient leur ardeur par le sentiment du succés,
& je les vis bientôt au dessus de ces rochers
qui m’avoient paru inacessibles. C’est là qu’ils se
voyoient sur la route des plaisirs sages, &
qu’ils en decouvroient deja le magnifique palais. Je
crus le voir comme eux ; C’étoit un Edifice beaucoup
moins spacieux que celui que j’ai dépeint, mais il
avoit un air de grandeur, qui effaçoit l’autre,
& qu’il tiroit de la justesse de ses
proportions, & de sa majestueuse simplicité.
Cette simplicité n’excluoit pas tout ornement, mais
elle l’employoit d’une manière sobre & le rendoit toujours l’appuy ou le compagnon
de l’utilité. L’air qu’on respiroit dans cet aimable
lieu étoit doux & pur ; Il excitoit dans le cœur
un joye tranquille qui portoit à la réflexion. Il en
étoit comme de cet air que les matinées du Printems
répandent sur la terre. La lumière étoit si bien
menagée dans les differens appartemens, qu’elle
éclairoit également par tout, sans être nulle part
éblouissante. Ce qui m’étonna d’abord en traversant
les diffèrentes salles, c’étoit d’y découvrir la
plûpart des objets, qui m’avoient frappé dans le
palais des plaisirs déraisonnables. J’y vis régner
le Divertissement, la bonne Chere, l’Amour, la
Musique. Mon conducteur démêla bientôt l’embarras où
me jettoit cette découverte, & il me parla
ainsi.
Jamais des discours si magnifiques
n’étonnèrent ma raison. A la manière dont ils
peignoient la volupté de la sagesse, je sentois que
leur cœur en étoit inondé. Avec quelle force
n’exprimoient-ils pas ces progrès dans la vertu,
accompagnés toûjours de nouveaux dégrès de
satisfaction, nouveaux motifs à tendre
par plus de vertu à des délices plus étendues. La
falicité dont ils jouïssoient déja, les aidoit à
l’éléver aux idées d’une félicité infinie qu’ils
attendoient de la possession du souverain bien ; les
images qu’ils s’en formoient me paroissoient vrayes
& fidelles, quoique défectueuses ; & cette
imperfection même produite par un objèt qui
absorboit leurs pensées & leurs expressions,
sembloit augmenter leur joye & les ravir en
extase. Je me trouvois avec eux dans la même
situation, leurs sentimens se communiquoient à mon
ame & s’emparoient de toutes mes facultés. Le
trouble le plus doux, que je sentis jamais,
m’agitoit, & bientôt une joye trop vive &
trop étendue pour que mon cœur pût la contenir, fit
finir brusquement mon sommeil & mon songe.
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Dialog
Si les choses rares
étoient seules en droit de donner de la surprise, vous auriés tort de vous étonner de
ce spectacle. Ces personnes qui font tous leurs
efforts pour oter à leur âge ce qu’il peut avoir
de respectable, se sont asservis dès le berceau
aux divertissemens & aux plaisirs ; leur vie a
été une enfance perpetuelle ; leur caractère
d’Etres raisonnables a toûjours échappé à leurs
réfléxions. Ils n’eurent jamais qu’une imagination
& des sens ; les instruments de leur felicité
sont usés. Incapables desormais à s’attacher à la
réalité des plaisirs, ils n’en suivent plus que
l’ombre. Ils n’ont point d’idée de toute autre
occupation. Les ris & les jeux qui les
environnent de toutes parts, sans les toucher,
reveillent quelquefois foiblement dans leur cœur
les sentimens qu’ils y produisoient autrefois,
mais ce leger chatoüillement est bientôt
accompagné de la cruelle réfléxion, qu’à peine
participent-ils encore à ces agrémens par la
memoire. Par là le plaisir devient leur bourreau
& en le suivant sans cesse ils ne font que
chercher sans relâche la source de leurs plus vifs
chagrins. Les hommes faits que vous decouvés dans
cette foule, continua t’il, ces hommes faits ne
sont pas accablés d’un pareil fardeau de malheur.
Ils sont pourtant fort éloignés d’être heureux,
vous les voyés aussi évaporés que la jeunesse la
plus bouillante ; mais fixés vos yeux sur les
leurs & sur toute leur Phisionomie. Remarqués
vous que le feu de la joye s’y éteint de moment à
autre, qu’un éclat de rire est souvent suivi d’un
soupir tiré du fond du cœur, & qu’une morne distraction semble quelquefois les
étourdir tout d’un coup. Ils sentent confusément
qu’ils sont susceptibles de plaisirs plus
sublimes, ils apperçoivent de loin dans leur Etre
un principe de satisfaction plus parfait, ils
n’ont pas le courage d’en approcher, ils en sont
effrayé, ils rentrent dans les plaisirs bruyans
comme dans un asyle ; ils s’eforcent à s’y tenir,
mais à chaque instant ils en sont arrachés par les
mêmes réfléxions impérieuses, & irresistibles.
Je ne remarque rien de pareil dans l’air de ces
jeunes gens, lui dis-je alors. Leur ris ne paroit
point accompagné de la moindre amertume &
leurs plaisirs paroissent aussi purs que
tumultueux. Il est vray, me répondit-il, qu’à
present leurs sensations agréables sont sans
melange, graces à leur incapacité de réflechir ;
mais ils ne possedent pas le plaisir, c’est le
plaisir qui les possede, qui les maitrise, qui les
absorbe ; le plaisir semble devenir la principale
partie de leur Etre ; s’évanouit-il, ils
n’existent plus ; ils sont abimés dans un vuide
épouvantable ; ce n’est que quand les plaisirs
renaissent que ces malheureux mortels se raniment
& se retrouvent. Suivons ces vieillards,
poursuivit-il, j’en vois un bon nombre qui entrent
à pas tardis, dans le Pavillon des plaisirs
chimeriques. Plusieurs d’entre eux se trainent par
toutes les sales de ce Palais, ils cherchent
quelque ressource dans la varieté ; mais ils ne
font par là que varier leurs tourmens. Cependant
la foiblesse de leur esprit leur fait
trouver quelque consolation dans l’apartement que
vous allés voir.
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Dialog
M’étant alors tourné
vers mon Conducteur, il démêla d’abord ce que
j’allois lui dire ; je vous comprends, me dit-il,
vous avés de la peine à vous imaginer que ces
personnes ne jouïssent pas d’un plaisir digne d’un
être raisonnable ; leur tendresse mutuelle paroit
sincere & elle l’est ; il y en a même dont le
but est une union légitime et inséparable. Elles
se persuadent toutes que rien n’est capable de
diminuer la force & de ralentir la vivacité de leur ardeur ; Elles se le
protestent, elles se le jurent mutuellement ; mais
elles se trompent les unes les autres de la
meilleure foi du monde, parce qu’elles se trompent
elles mêmes. Ces couples si satisfaits qui ne
changeroient pas leur fort contre l’empire du
monde, ne s’aiment point parce qu’ils s’estiment,
ils s’estiment parce qu’ils s’aiment. Leur amour
est aveugle, il mourra dès qu’il sera accessible à
la lumière ; ne vous y trompés pas, ce ne sont pas
les réflexions qui donnent la mort aux amours de
ce caractère. Le Hazard à qui ils doivent leur vie
& leur force les énerve & les fait
languir, & chaque sentiment qui s’évanoüit,
fait dans leur cœur un vuide, qui est bientôt
rempli par la raison. Un doux Calme règne à
présent dans l’ame de ces amans enivrez de leur
tendresse ; mais ce n’est qu’un Calme trompeur,
qui précéde les orages ; un regard, un mot, une
attitude sont capables d’exciter les tempêtes, qui
font d’ordinaire périr ces amours, & le dépit,
le degout, la jalousie, la fureur, la haine, la
cruauté même, sont comme autant de Monstres qui
attendent deja leur proye, La malheureuse fin de
ces passions impérieuses inspire plus de prudence
à un petit nombre de ceux qui en ont été les
esclaves ; d’autres nés pour être dupes &
asservis, semblent se condamner à passer toute
leur vie dans ces funestes révolutions ; &
d’autres enfin cherchent une consolation affreuse
dans ce grand appartement dont les battant ouverts
semblent les attirer. C’est le sejour
de la débauche.
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Dialog
Les plaisirs, qui se
presentent à vos yeux pour une seconde fois, n’ont
en eux-mêmes rien qui ne soit bon, & qui ne
porte l’empreinte de la bonté de l’Etre supreme,
qui a produit lui-même cette harmonie entre nos
organes & les objèts extérieurs. C’est l’homme
même, qui les detourne de leur destination
véritable, en leur ôtant les bornes que la raison
leur prescrit, en se rendant esclave de leurs
charmes, & en y cherchant la souveraine
felicité. Par cette conduite il perd le gout de la
vertu, il dérange toutes ses facultés, il se perd
souvent lui-même, & il ne se retrouve qu’en
frémissant. A la fin ils ne font plus d’impression
sur lui, ou bien ils n’excitent dans
son cœur que des sensations foibles,
qu’interrompent & qu’empoisonnent les
réfléxions les plus mortifiantes. D’ailleurs dans
un tel homme ces plaisirs sont imparfaits, parce
qu’ils n’ont point un rapport fixe avec les
facultés intérieures ; Ils ne dominent que sur ses
sens ; ils ne parviennent point à l’homme réel, à
l’homme raisonnable. Ils s’endorment par leur
présence, & leur fuite lui cause le réveil le
plus cruel. Il n’en est pas ainsi des delices
qu’on goute dans ce Palais ; Ici régne un plaisir
invisible qui a fixé son sejour au fond de l’ame.
C’est la felicité de la raison, c’est la
production imperissable de la vertu. Tous les
plaisirs exterieurs s’y rapportent & s’y
réunissent, comme dans leur centre commun ; elle
en augmente la réalité, en réitère le sentiment,
& les fait gouter dans leur étenduë, sans
aucun mélange d’amertume ou de dégout. Les
plaisirs s’entent sur cette felicité intérieure,
ils en deviennent de fécondes branches. Ceux qui
possedent cette source de delices spirituelles, en
connoissent tout le prix, ils font leurs plus
grands efforts, pour le conserver, pour
l’augmenter, & pour ne jamais permettre que
des sensations de dehorse diminuent la force. Ils
rejettent tout plaisir, où le sentiment de la
felicité de la raison n’entre pas. Chés eux le
divertissement même est un exercice de la vertu.
D’où vient, lui dis-je, en voyant qu’ils
s’arrêtoit, qu’une partie de ceux, qui habitent
ces lieux aimables, semblent porter
pour ainsi dire la livrée de la misere ; Ils
semblent être en proye à l’affreuse pauvreté, sans
avoir aucune part aux plaisirs qui sont communs au
vice & à la vertu. Examinés les de près, me
dit-il, voyés vous leur air tranquille &
serein ? la douce satisfaction brille dans toutes
leurs attitudes ; le calme de leur ame est peint
dans leurs yeux. Pour avoir tout leur bonheur dans
le fonds de leur ame, ils n’en sont pas moins
heureux. La félicité qui est l’ouvrage de la
sagesse s’accomode a tout, & se passe de tout.
Ses ressources sont infinies ; elle se dédommage
elle même des plaisirs qui lui manquent. Elle
s’étend à proportion que les objets étrangers
s’éloignent d’elle : separée de la richesse, des
delices, de la grandeur, elle est à elle-même
richesse, grandeur, delices ; son état présent est
relevé par un glorieux avenir qui si dévelope à
ses réfléxions, & dont elle jouit déja avec
d’autant plus de pureté, qu’aucun objet grossier
ne lui cause la moindre distraction. Aprochés de
ces gens de bien, qui vous ont d’abord donné de la
pitié, écoutés-les, bien-tôt ils vous inspireront
une noble jalousie.
Metatextualität
Heureux, mille fois heureux, si
la plus grande partie de mes jours s’écoule dans des rêves
semblables.
Metatextualität
Dans une de nos précédentes
feuilles nous avons emprunté du Spectateur de Paris des
Lettres d’une Demoiselle qui a fait naufrage sur la mer
orageuse de l’amour, & à qui sa propre vertu a servi
d’écueil. Pour donner une idée plus parfaite de sa triste
situation, nous remplirons ce qui reste de vuide dans ce
cahier, d’une Lettre qu’elle écrit à son Père ; Lettre
infiniment touchante, & très propre à porter le beau
sexe à ouvrir les yeux sur les dangers où il s’expose par la
crédulité la plus excusable.
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Brief/Leserbrief
« Mon très-cher pere, je
n’ai peut être pas long-tems à vivre, & je vous
ai offensé. J’ai trahi la tendresse que vous aviez
pour moi, j’ai porté le poignard dans votre cœur ;
j’ai deshonoré celui qui m’a donné la vie ; je l’ai
fait repentir de me l’avoir donnée ; j’ai rendu le
jour où je suis née, un jour de malediction pour
lui : enfin, mon pere, je suis aujourd’hui votre
malheur, votre desespoir & votre oppobre : voilà
toute la récompense de votre amour & de vos
soins. Cependant, toute coupable que je me suis
renduë, toute indigne que je suis d’aucun
soulagement, je n’ai pû, malade & presque
mourante, me réfuser le seul bien qui me reste,
c’est de me jetter à vos genoux, de vous demander
pardon, de vous montrer mon repentir ; & de vous
dire, que de tous les malheurs où je suis plongée,
de toutes les douleurs que j’éprouve, rien ne me
pénetre tant, que l’injure que j’ai faite à un si
bon père, & que la désolation où je vous sçais.
Dans votre juste ressentiment, vous voulûtes vous
vanger de moi, quand je me sauvai de votre maison.
Helas ! mon pere, je ne suis pas échapée a votre
vangeance ; j’ai porté avec moi le ressouvenir
terrible de tout ce que je vous dois ; je n’ai point
oublié combien vous m’aimiez, & j’ose vous
assûrer, tout irrité que vous êtes, que vous auriez pitié de ce que je souffre : en vous
regardant ; & que vous êtes vangé au délà de ce
qu’un cœur comme le vôtre, auroit voulu l’être. Mes
larmes & ma foiblesse, ne me laissent pas la
liberté d’en dire davantage, & je ne merite pas
la consolation que je me donne, en vous aprenant mon
affliction : je ne vous demande rien pour moi : tant
que je vivrai, je dois vous être un objet
d’horreur : mais que votre misericorde ne se refuse
pas à ce que je laisse après moi, si son indigne
pere l’abandonne. Helas ! je vous implore pour le
fruit de mon crime : Quelle espece de cruauté
restera-t’il à exercer contre lui ? ne l’aurai-je
pas accablé de tous les malheurs ? il naîtra dans la
misère & dans l’infamie. Adieu, mon pere,
j’espere qu’on vous avertira bien-tôt que ma mort
doit calmer votre colère. »
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Continuation du journal espag. Du
Mercredy neuvieme Février. 1Autrefois
quand un amant cessoit d’aimer une maîtresse, c’étoit un
infidele ; mais un infidele qui le respectoit : Aujourd’hui
lorsqu’un homme quitte une femme, ce n’est qu’un vicieux qui
la meprise, c’est-à-dire, que l’amour tel qu’il est à
present fait plus de honte & moins de plaisir : A quoi
donc songent les femmes de l’avoir mis dans cet état-là, car
c’est leur faute, & non pas la nôtre :
c’est d’elles que l’amour reçoit son éducation ; il devient
ce qu’elle le font. J’ai eû encore bien d’autres idées sur
ce chapitre-là ; mais midi a sonné, & je me suis rendu
vîte dans l’endroit où je devois dîner, J’ai trouvé,
plusieurs convives chez celui qui nous avoit invitez : Il a
quatre enfans, j’en sçai le compte bien exactement, car le
pere & la mere les ont tous fait passer en revûe devant
nous : l’un est un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans,
qui sort du College. Je ne lui ai pas entendu prononcer un
mot, tant que le pere a été avec nous : il n’a parlé que par
révérences, à la fin desquelles je voyois qu’il regardoit
timidement son pere, comme pour lui demander si en saluant,
il s’étoit conformé à ses intentions. Le pere a disparu pour
quelques momens ; j’avois bien jugé que sa présence tenoit
l’ame de ce jeune homme captive, & j’étois bien-aise de
voir un peu agir cette ame quand elle étort libre, quand on
la laissoit respirer : De sorte que j’ai interrogé ce fils,
d’un air d’amitié. Le pauvre enfant par la volubilité de ses
réponses, a semblé me remercier de ce que je lui procurois
le plaisir de parler. Il se pressoit de jouir de sa langue,
je ne sçai comment il faisoit, mais il avoit le secret de
répondre à ce que je lui disois, sans qu’il se donna le tems
de m’écouter, car il parloit toûjours : il n’y a qu’un homme
qu’on a depuis long-tems forcé d’être muet, qui puisse en
faire autant. Il commençoit un récit, quand le pere en
toussant s’est fait entendre dans la chambre prochaine : le
bruit de sa redoutable poitrine a remis la langue de son
fils aux fers : J’ai vû la joye, la confiance & la
liberté fuir de son visage, il a changé de phisionomie ; je
ne le reconnoissois plus. Le pere est entré, & je riois
de tout mon cœur, de ce qu’il ne sçait pas qu’il n’a jamais
vû 1e visage de son fils. En verité il ne le
reconnoîtra pas lui-même, si jamais il le surprend avec la
phisionomie qu’il avoit en me parlant Oh, je vous demande
après cela ; s’il y a apparence qu’il soit mieux au fait de
son esprit & de son cœur. Qu’un enfant est mal élevé,
quand pour toute éducation, il n’apprend qu’à trembler
devant son pere : dites-moi quels deffauts le pere pourra
corriger dans son fils, si ceux qu’il a apportés en naissant
lui sont inconnus & n’osent se montrer, si, pour ainsi
dire, effrayez par son extrême severité, ils se sont sauvez
dans le fonds de l’ame ; s’il n’a fait de ce fils qu’un
esclave qui soupire après la liberté, & qui en usera
comme un fou quand il l’aura. Voulez-vous faire des honnètes
gens de vos enfans, ne soyez que leur pere & non pas
leur Juge & leur Tyran : Et qu’est-ce que c’est qu’être
leur pere ; c’est, les persuader que vous les aimez : Cette
persuasion-là commence par vous gagner leur cœur : Nous
aimons toûjours ceux dont nous sommes sûrs d’être aimez ;
& quand vos enfans vous aimeront : quand ils regarderont
l’autorité que vous conserverez sur eux, non comme un droit
odieux que les Loix vous donnent, & dont vous êtes
superbement jaloux ; mais comme l’effet d’une tendresse
inquiete, qui veut leur bien : qui semble les prier de ce
qu’elle leur ordonne de faire, qui veut lus obtenir que
vaincre : que souffre de les forcer, bien loin d’y prendre
un plaisir mutin, comme il arrive souvent : Oh, pour lors
vous serez le pere de vos enfans : ils vous craindront, non
comme un maître dur : mais comme un ami respectable, &
par son amour, & par l’intérêt qu’il prend à eux, ce ne
sera plus vôtre autorité qu’ils auront peur de choquer, ce
sera votre cœur qu’ils ne voudront pas affliger, & vous
verrez alors avec quelle facilité la raison passera dans
leur ame, à la faveur de ce sentiment tendre que vous leur
aurez inspiré pour vous.
1Voyés le Spectateur No. 13. Page 208. c’en est la Suite.
