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        <title>No. 14</title>
        <author>Justus Van Effen</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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          <name> Barbara Thuswalder<hi rend="smallcaps"></hi>
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        <publisher>Institut für Romanistik, Universität Graz</publisher>
        <date when="2016-04-11">11.04.2016</date>
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        <bibl>Justus Van Effen: Le Nouveau Spectateur ou Discours dans lesquels on voit un
                    Portrait naïf des Mœurs de ce Siecle. La Haye: Jean Neaulme 1725, 209-224, </bibl>
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          <title level="j">Le Nouveau Spectateur
                        français</title>
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          <date>1723-1725</date>
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<p rend="SO"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone></p>
<div1><head>No. 14</head>
<p rend="MO"><milestone unit="ZM" xml:id="FR.2"></milestone> Redditum Cyri Solio Phraatem<lb></lb>Dissidens plebi numero beatorum<lb></lb>Eximit virtus, populumque falsis<lb></lb>Dedocet uti<lb></lb>Vocibus…</p>
<p rend="QU"><persName corresp="NS1" key="Horaz" subtype="H" xml:id="PN.1">Horace</persName> :</p>
<p rend="UM"><hi rend="italic">La Vertu ennemie des opinions vulgaires ose oter du rang des hommes heureux, un Roi placé sur le premier throne de l’Univers, &amp; elle enseine au peuple à se servir d’expressions propres. <milestone rend="closer" unit="ZM"></milestone></hi></p>
<p rend="SO"><milestone unit="E2" xml:id="FR.3"></milestone> <milestone unit="E3" xml:id="FR.4"></milestone> <milestone unit="TR" xml:id="FR.5"></milestone> <milestone unit="AL" xml:id="FR.6"></milestone> On guide comprenant que la conduite de ces vieillards m’étonnoit, m’adressa ce discours. <milestone unit="E4" xml:id="FR.7"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.8"></milestone> <hi rend="italic">Si les choses rares étoient seules en droit de donner de la surpri-</hi><pb n="210"></pb><hi rend="italic">se, vous auriés tort de vous étonner de ce spectacle. Ces personnes qui font tous leurs efforts pour oter à leur âge ce qu’il peut avoir de respectable, se sont asservis dès le berceau aux divertissemens &amp; aux plaisirs ; leur vie a été une enfance perpetuelle ; leur caractère d’Etres raisonnables a toûjours échappé à leurs réfléxions. Ils n’eurent jamais qu’une imagination &amp; des sens ; les instruments de leur felicité sont usés. Incapables desormais à s’attacher à la réalité des plaisirs, ils n’en suivent plus que l’ombre. Ils n’ont point d’idée de toute autre occupation. Les ris &amp; les jeux qui les environnent de toutes parts, sans les toucher, reveillent quelquefois foiblement dans leur cœur les sentimens qu’ils y produisoient autrefois, mais ce leger chatoüillement est bientôt accompagné de la cruelle réfléxion, qu’à peine participent-ils encore à ces agrémens par la memoire. Par là le plaisir devient leur bourreau &amp; en le suivant sans cesse ils ne font que chercher sans relâche la source de leurs plus vifs chagrins. Les hommes faits que vous decouvés dans cette foule, </hi>continua t’il<hi rend="italic">, ces hommes faits ne sont pas accablés d’un pareil fardeau de malheur. Ils sont pourtant fort éloignés d’être heureux, vous les voyés aussi évaporés que la jeunesse la plus bouillante ; mais fixés vos yeux sur les leurs &amp; sur toute leur Phisionomie. Remarqués vous que le feu de la joye s’y éteint de moment à autre, qu’un éclat de rire est souvent suivi d’un soupir tiré du fond du cœur, &amp;</hi> <pb n="211"></pb> <hi rend="italic">qu’une morne distraction semble quelquefois les étourdir tout d’un coup. Ils sentent confusément qu’ils sont susceptibles de plaisirs plus sublimes, ils apperçoivent de loin dans leur </hi>Etre<hi rend="italic"> un principe de satisfaction plus parfait, ils n’ont pas le courage d’en approcher, ils en sont effrayé, ils rentrent dans les plaisirs bruyans comme dans un asyle ; ils s’eforcent à s’y tenir, mais à chaque instant ils en sont arrachés par les mêmes réfléxions impérieuses, &amp; irresistibles</hi>. Je ne remarque rien de pareil dans l’air de ces jeunes gens, lui dis-je alors. Leur ris ne paroit point accompagné de la moindre amertume &amp; leurs plaisirs paroissent aussi purs que tumultueux<hi rend="italic">. Il est vray,</hi> me répondit-il, <hi rend="italic">qu’à present leurs sensations agréables sont sans melange, graces à leur incapacité de réflechir ; mais ils ne possedent pas le plaisir, c’est le plaisir qui les possede, qui les maitrise, qui les absorbe ; le plaisir semble devenir la principale partie de leur </hi>Etre<hi rend="italic"> ; s’évanouit-il, ils n’existent plus ; ils sont abimés dans un vuide épouvantable ; ce n’est que quand les plaisirs renaissent que ces malheureux mortels se raniment &amp; se retrouvent. Suivons ces vieillards, </hi>poursuivit-il<hi rend="italic">, j’en vois un bon nombre qui entrent à pas tardis, dans le </hi>Pavillon des plaisirs chimeriques<hi rend="italic">. Plusieurs d’entre eux se trainent par toutes les sales de ce Palais, ils cherchent quelque ressource dans la varieté ; mais ils ne font par là que varier leurs tourmens. Cependant la foiblesse de leur esprit</hi> <pb n="212"></pb> <hi rend="italic">leur</hi> <hi rend="italic">fait trouver quelque consolation dans l’apartement que vous allés voir. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone></hi></p>
<p>C’étoit la salle la plus étenduë &amp; la plus fréquentée de tout ce vaste Palais ; Elle étoit éclairée par tout d’un faux jour si éblouïssant que certainement j’en eusse eté la dupe, sans la lumière éclatante qui environnoit mon guide. Ce faux jour prétoit l’éclat le plus brillant à mille petites figures, qui voltigoient dans l’air, &amp; à qui une foule prodigieuse sembloit donner la chasse, avec toute l’ardeur imaginable ; Elles s’échappoient aux mains des uns, tandis qu’elles se laissoient prendre par d’autres, qui bien souvent après s’être mis hors d’haleine pour en atraper quelqu’une, la jettoient avec indignation, pour courir à quelque chimère nouvelle. C’est là que l’on prenoit un bel habit pour une belle taille, des Diamans pour un visage aimable, un Equipage pour du mérite, des mets entassés pour la bonne chère, la réputation pour la vertu, la <hi rend="italic">Proprieté</hi> pour la <hi rend="italic">Jouïssance</hi>, les dignités pour la Grandeur réelle, le ris pour la joye ; Ce qu’il y avoit de plus particulier, c’est que chacun de ces dupes s’affermissoit dans son goût à mesure qu’il tournoit en ridicule celui des autres, &amp; que les plus grands railleurs étoient précisément les plus raillés, &amp; les plus dignes de la satire la plus amère. L’Ame pénétrée de compassion, je quitai cet appartement pour entrer dans un autre salle où prési-<pb n="213"></pb>doit le genie de l’Amour. Ce lieu étoit partagé dans un grand nombre de Cabinets qu’habitoient les amours de toutes sortes de caractères. Ici régnoit la tendresse avare qui vendoit à l’éclat de l’or non seulement les faveurs, mais encore les sentimens. Là l’Amour coquet engageoit des personnes de differens sexes dans un commerce de fourberies, où chacune d’elles croyoit gagner, quoique fort souvent elles y perdissent l’une &amp; l’autre. Dans un autre cabinet assés desert, quoique extrêmement petit, soupiroit l’amour Romanesque en habit de Paladin ; sa tendresse étoit une espece de consomption, &amp; son seul crime étoit son extravagance.</p>
<p>Mes yeux s’attachèrent sur tout sur le cabinet du milieu, plus spacieux que tous les autres, dont il étoit environné, j’y vis plusieurs couples d’Amans. Ils paroissoient jouïr d’un véritable bonheur, qui se développoit dans tout leur air, &amp; qui brilloit sur tout dans les regards qu’ils fixoient les uns sur les autres, comme sur les sources uniques de leur félicité.</p>
<p><milestone unit="E4" xml:id="FR.9"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.10"></milestone> M’étant alors tourné vers mon Conducteur, il démêla d’abord ce que j’allois lui dire ; <hi rend="italic">je vous comprends</hi>, me dit-il, <hi rend="italic">vous avés de la peine à vous imaginer que ces personnes ne jouïssent pas d’un plaisir digne d’un être raisonnable ; leur tendresse mutuelle paroit sincere &amp; elle l’est ; il y en a même dont le but est une union légitime et inséparable. Elles se persuadent toutes que rien n’est capable de diminuer la force &amp; de ralentir la</hi> <pb n="214"></pb> <hi rend="italic">vivacité de leur ardeur ; Elles se le protestent, elles se le jurent mutuellement ; mais elles se trompent les unes les autres de la meilleure foi du monde, parce qu’elles se trompent elles mêmes. Ces couples si satisfaits qui ne changeroient pas leur fort contre l’empire du monde, ne s’aiment point parce qu’ils s’estiment, ils s’estiment parce qu’ils s’aiment. Leur amour est aveugle, il mourra dès qu’il sera accessible à la lumière ; ne vous y trompés pas, ce ne sont pas les réflexions qui donnent la mort aux amours de ce caractère. Le Hazard à qui ils doivent leur vie &amp; leur force les énerve &amp; les fait languir, &amp; chaque sentiment qui s’évanoüit, fait dans leur cœur un vuide, qui est bientôt rempli par la raison. Un doux Calme règne à présent dans l’ame de ces amans enivrez de leur tendresse ; mais ce n’est qu’un Calme trompeur, qui précéde les orages ; un regard, un mot, une attitude sont capables d’exciter les tempêtes, qui font d’ordinaire périr ces amours, &amp; le dépit, le degout, la jalousie, la fureur, la haine, la cruauté même, sont comme autant de Monstres qui attendent deja leur proye, La malheureuse fin de ces passions impérieuses inspire plus de prudence à un petit nombre de ceux qui en ont été les esclaves ; d’autres nés pour être dupes &amp; asservis, semblent se condamner à passer toute leur vie dans ces funestes révolutions ; &amp; d’autres enfin cherchent une consolation affreuse dans ce grand appartement dont les battant ouverts</hi> <pb n="215"></pb> <hi rend="italic">semblent les attirer</hi>. <hi rend="italic">C’est le sejour de la débauche. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone></hi></p>
<p>Dés que je fus entré, mes oreilles furent étourdies de cris percans, pendant que la plus dégoutante odeur frappoit mes narines. Là je vis confondus dans l’yvresse, la habil indiscret &amp; le morne silence, la folle amitié &amp; la colère brutale, l’impiété la plus effrenée &amp; une espece de dévotion machinale qui animoit un attendrissement causé par le vin. Quoique je passasse à travers cette salle à pas précipités, j’apperçus à un des bouts une grotte ténébreuse : j’appris de mon conducteur que c’étoit l’horrible retraite de l’impureté, que certains malheureux se jettoient dans se goufre de propos délibéré, &amp; que d’autres y tomboient malheureusement, étourdis par les vapeurs funestes de la boisson.</p>
<p>Au sortir de ce lieu plein de désordre, je vis une porte de derrière de désordre, je vis une porte de derrière ouverte, ce qui me fit croire d’abord qu’il étoit facile de se retirer de ce palais séducteur. Je fus bientôt désabusé. Je la trouvai environné de précipices, de rochers escarpés, de marais bourbeux. Ces difficultés n’empêchoient pas certaines gens d’hazarder la sortie. Il y en avoit même qui dans la fleur de l’âge, remplis de confiance sur leurs forces, tentoient de surmonter tous ces obstacles ; mais bientôt leur présomption même leur fit faire ces chutes dangereuses &amp; risibles, &amp; les huées de leur compagnons <pb n="216"></pb> les obligèrent à revenir sur leurs pas. Honteux de cet essai de vertu, ils se replongérent dans leurs delices favorites, avec moins de ménagement que jamais. Quelques vieillards decrepits osérent attendre de plus heureux effets de leurs forces épuisées ; mais leurs genoux chancelans se déroboient sous eux, &amp; la fin de leur vie prévenoit le premier succés de leur efforts.</p>
<p>Ceux qui l’entreprirent avec plus de réussite, étoient dans l’âge viril, leurs forces étoient entiéres, &amp; leur bon-sens commençoit gagner la supériorité sur une imagination réglée. Leurs premiers pas étoient timides, la sage défiance les guidoit ; peu-à-peu ils s’avançoient d’une démarche plus rapide &amp; plus ferme : &amp; à la fin devenus plus forts par leurs chutes, &amp; infatigables par leurs travaux mêmes, ces Heros animoient leur ardeur par le sentiment du succés, &amp; je les vis bientôt au dessus de ces rochers qui m’avoient paru inacessibles. C’est là qu’ils se voyoient sur la route des plaisirs sages, &amp; qu’ils en decouvroient deja le magnifique palais.</p>
<p>Je crus le voir comme eux ; C’étoit un Edifice beaucoup moins spacieux que celui que j’ai dépeint, mais il avoit un air de grandeur, qui effaçoit l’autre, &amp; qu’il tiroit de la justesse de ses proportions, &amp; de sa majestueuse simplicité. Cette simplicité n’excluoit pas tout ornement, mais elle l’employoit d’une manière sobre &amp; le <pb n="217"></pb> rendoit toujours l’appuy ou le compagnon de l’utilité. L’air qu’on respiroit dans cet aimable lieu étoit doux &amp; pur ; Il excitoit dans le cœur un joye tranquille qui portoit à la réflexion. Il en étoit comme de cet air que les matinées du Printems répandent sur la terre. La lumière étoit si bien menagée dans les differens appartemens, qu’elle éclairoit également par tout, sans être nulle part éblouissante.</p>
<p>Ce qui m’étonna d’abord en traversant les diffèrentes salles, c’étoit d’y découvrir la plûpart des objets, qui m’avoient frappé dans le palais des plaisirs déraisonnables.</p>
<p>J’y vis régner le Divertissement, la bonne Chere, l’Amour, la Musique. Mon conducteur démêla bientôt l’embarras où me jettoit cette découverte, &amp; il me parla ainsi. <milestone unit="E4" xml:id="FR.11"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.12"></milestone> <hi rend="italic">Les plaisirs, qui se presentent à vos yeux pour une seconde fois, n’ont en eux-mêmes rien qui ne soit bon, &amp; qui ne porte l’empreinte de la bonté de l’Etre supreme, qui a produit lui-même cette harmonie entre nos organes &amp; les objèts extérieurs. C’est l’homme même, qui les detourne de leur destination véritable, en leur ôtant les bornes que la raison leur prescrit, en se rendant esclave de leurs charmes, &amp; en y cherchant la souveraine felicité. Par cette conduite il perd le gout de la vertu, il dérange toutes ses facultés, il se perd souvent lui-même, &amp; il ne se retrouve qu’en frémissant. A la fin ils ne font plus d’impression sur lui, ou bien ils</hi> <pb n="218"></pb> <hi rend="italic">n’excitent dans son cœur que des sensations foibles, qu’interrompent &amp; qu’empoisonnent les réfléxions les plus mortifiantes. D’ailleurs dans un tel homme ces plaisirs sont imparfaits, parce qu’ils n’ont point un rapport fixe avec les facultés intérieures ; Ils ne dominent que sur ses sens ; ils ne parviennent point à l’homme réel, à l’homme raisonnable. Ils s’endorment par leur présence, &amp; leur fuite lui cause le réveil le plus cruel. Il n’en est pas ainsi des delices qu’on goute dans ce Palais ; Ici régne un plaisir invisible qui a fixé son sejour au fond de l’ame. C’est la felicité de la raison, c’est la production imperissable de la vertu. Tous les plaisirs exterieurs s’y rapportent &amp; s’y réunissent, comme dans leur centre commun ; elle en augmente la réalité, en réitère le sentiment, &amp; les fait gouter dans leur étenduë, sans aucun mélange d’amertume ou de dégout. Les plaisirs s’entent sur cette felicité intérieure, ils en deviennent de fécondes branches. Ceux qui possedent cette source de delices spirituelles, en connoissent tout le prix, ils font leurs plus grands efforts, pour le conserver, pour l’augmenter, &amp; pour ne jamais permettre que des sensations de dehorse diminuent la force. Ils rejettent tout plaisir, où le sentiment de la felicité de la raison n’entre pas. Chés eux le divertissement même est un exercice de la vertu.</hi></p>
<p>D’où vient, lui dis-je, en voyant qu’ils s’arrêtoit, qu’une partie de ceux, qui habitent <pb n="219"></pb> ces lieux aimables, semblent porter pour ainsi dire la livrée de la misere ; Ils semblent être en proye à l’affreuse pauvreté, sans avoir aucune part aux plaisirs qui sont communs au vice &amp; à la vertu. <hi rend="italic">Examinés les de près, </hi>me dit-il<hi rend="italic">, voyés vous leur air tranquille &amp; serein ? la douce satisfaction brille dans toutes leurs attitudes ; le calme de leur ame est peint dans leurs yeux. Pour avoir tout leur bonheur dans le fonds de leur ame, ils n’en sont pas moins heureux. La félicité qui est l’ouvrage de la sagesse s’accomode a tout, &amp; se passe de tout. Ses ressources sont infinies ; elle se dédommage elle même des plaisirs qui lui manquent. Elle s’étend à proportion que les objets étrangers s’éloignent d’elle : separée de la richesse, des delices, de la grandeur, elle est à elle-même richesse, grandeur, delices ; son état présent est relevé par un glorieux avenir qui si dévelope à ses réfléxions, &amp; dont elle jouit déja avec d’autant plus de pureté, qu’aucun objet grossier ne lui cause la moindre distraction. Aprochés de ces gens de bien, qui vous ont d’abord donné de la pitié, écoutés-les, bien-tôt ils vous inspireront une noble jalousie. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone></hi></p>
<p>Jamais des discours si magnifiques n’étonnèrent ma raison. A la manière dont ils peignoient la volupté de la sagesse, je sentois que leur cœur en étoit inondé. Avec quelle force n’exprimoient-ils pas ces progrès dans la vertu, accompagnés toûjours de nouveaux dégrès de satisfaction, nou-<pb n="220"></pb>veaux motifs à tendre par plus de vertu à des délices plus étendues. La falicité dont ils jouïssoient déja, les aidoit à l’éléver aux idées d’une félicité infinie qu’ils attendoient de la possession du souverain bien ; les images qu’ils s’en formoient me paroissoient vrayes &amp; fidelles, quoique défectueuses ; &amp; cette imperfection même produite par un objèt qui absorboit leurs pensées &amp; leurs expressions, sembloit augmenter leur joye &amp; les ravir en extase. Je me trouvois avec eux dans la même situation, leurs sentimens se communiquoient à mon ame &amp; s’emparoient de toutes mes facultés. Le trouble le plus doux, que je sentis jamais, m’agitoit, &amp; bientôt une joye trop vive &amp; trop étendue pour que mon cœur pût la contenir, fit finir brusquement mon sommeil &amp; mon songe. <milestone rend="closer" unit="AL"></milestone> <milestone rend="closer" unit="TR"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> <milestone unit="MT" xml:id="FR.13"></milestone> Heureux, mille fois heureux, si la plus grande partie de mes jours s’écoule dans des rêves semblables. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p><milestone unit="MT" xml:id="FR.14"></milestone> Dans une de nos précédentes feuilles nous avons emprunté du Spectateur de <placeName corresp="NS1" key="#GID.2" ref="geonameID:2988507" xml:id="PL.1">Paris</placeName> des Lettres d’une Demoiselle qui a fait naufrage sur la mer orageuse de l’amour, &amp; à qui sa propre vertu a servi d’écueil. Pour donner une idée plus parfaite de sa triste situation, nous remplirons ce qui reste de vuide dans ce cahier, d’une Lettre qu’elle écrit à son Père ; Lettre infiniment touchante, &amp; très propre à porter le beau sexe à ouvrir les yeux sur les dangers où il s’expose par la crédulité la plus excusable. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p><pb n="221"></pb> <milestone unit="E3" xml:id="FR.15"></milestone> <milestone unit="E4" xml:id="FR.16"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.17"></milestone> « Mon très-cher pere, je n’ai peut être pas long-tems à vivre, &amp; je vous ai offensé. J’ai trahi la tendresse que vous aviez pour moi, j’ai porté le poignard dans votre cœur ; j’ai deshonoré celui qui m’a donné la vie ; je l’ai fait repentir de me l’avoir donnée ; j’ai rendu le jour où je suis née, un jour de malediction pour lui : enfin, mon pere, je suis aujourd’hui votre malheur, votre desespoir &amp; votre oppobre : voilà toute la récompense de votre amour &amp; de vos soins. Cependant, toute coupable que je me suis renduë, toute indigne que je suis d’aucun soulagement, je n’ai pû, malade &amp; presque mourante, me réfuser le seul bien qui me reste, c’est de me jetter à vos genoux, de vous demander pardon, de vous montrer mon repentir ; &amp; de vous dire, que de tous les malheurs où je suis plongée, de toutes les douleurs que j’éprouve, rien ne me pénetre tant, que l’injure que j’ai faite à un si bon père, &amp; que la désolation où je vous sçais. Dans votre juste ressentiment, vous voulûtes vous vanger de moi, quand je me sauvai de votre maison. Helas ! mon pere, je ne suis pas échapée a votre vangeance ; j’ai porté avec moi le ressouvenir terrible de tout ce que je vous dois ; je n’ai point oublié combien vous m’aimiez, &amp; j’ose vous assûrer, tout irrité que vous êtes, que <pb n="222"></pb> vous auriez pitié de ce que je souffre : en vous regardant ; &amp; que vous êtes vangé au délà de ce qu’un cœur comme le vôtre, auroit voulu l’être. Mes larmes &amp; ma foiblesse, ne me laissent pas la liberté d’en dire davantage, &amp; je ne merite pas la consolation que je me donne, en vous aprenant mon affliction : je ne vous demande rien pour moi : tant que je vivrai, je dois vous être un objet d’horreur : mais que votre misericorde ne se refuse pas à ce que je laisse après moi, si son indigne pere l’abandonne. Helas ! je vous implore pour le fruit de mon crime : Quelle espece de cruauté restera-t’il à exercer contre lui ? ne l’aurai-je pas accablé de tous les malheurs ? il naîtra dans la misère &amp; dans l’infamie. Adieu, mon pere, j’espere qu’on vous avertira bien-tôt que ma mort doit calmer votre colère. » <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
<div2><head><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E3" xml:id="FR.18"></milestone> Continuation du journal espag.</hi></head>
<p rend="date"><hi rend="italic">Du Mercredy neuvieme Février.</hi></p>
<p rend="SO"><hi rend="superscript"><note n="1"><hi rend="italic">Voyés le Spectateur No</hi>. 13. <hi rend="italic">Page</hi> 208. <hi rend="italic">c’en est la Suite</hi>.</note></hi>Autrefois quand un amant cessoit d’aimer une maîtresse, c’étoit un infidele ; mais un infidele qui le respectoit : Aujourd’hui lorsqu’un homme quitte une femme, ce n’est qu’un vicieux qui la meprise, c’est-à-dire, que l’amour tel qu’il est à present fait plus de honte &amp; moins de plaisir : A quoi donc songent les femmes de l’avoir mis dans cet état-là, car c’est leur faute, &amp; non pas la <pb n="223"></pb> nôtre : c’est d’elles que l’amour reçoit son éducation ; il devient ce qu’elle le font.</p>
<p>J’ai eû encore bien d’autres idées sur ce chapitre-là ; mais midi a sonné, &amp; je me suis rendu vîte dans l’endroit où je devois dîner,</p>
<p>J’ai trouvé, plusieurs convives chez celui qui nous avoit invitez : Il a quatre enfans, j’en sçai le compte bien exactement, car le pere &amp; la mere les ont tous fait passer en revûe devant nous : l’un est un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, qui sort du College. Je ne lui ai pas entendu prononcer un mot, tant que le pere a été avec nous : il n’a parlé que par révérences, à la fin desquelles je voyois qu’il regardoit timidement son pere, comme pour lui demander si en saluant, il s’étoit conformé à ses intentions. Le pere a disparu pour quelques momens ; j’avois bien jugé que sa présence tenoit l’ame de ce jeune homme captive, &amp; j’étois bien-aise de voir un peu agir cette ame quand elle étort libre, quand on la laissoit respirer : De sorte que j’ai interrogé ce fils, d’un air d’amitié. Le pauvre enfant par la volubilité de ses réponses, a semblé me remercier de ce que je lui procurois le plaisir de parler. Il se pressoit de jouir de sa langue, je ne sçai comment il faisoit, mais il avoit le secret de répondre à ce que je lui disois, sans qu’il se donna le tems de m’écouter, car il parloit toûjours : il n’y a qu’un homme qu’on a depuis long-tems forcé d’être muet, qui puisse en faire autant. Il commençoit un récit, quand le pere en toussant s’est fait entendre dans la chambre prochaine : le bruit de sa redoutable poitrine a remis la langue de son fils aux fers : J’ai vû la joye, la confiance &amp; la liberté fuir de son visage, il a changé de phisionomie ; je ne le reconnoissois plus. Le pere est entré, &amp; je riois de tout mon cœur, de ce qu’il ne sçait pas qu’il n’a jamais vû 1e visage de son fils. En verité il <pb n="224"></pb> ne le reconnoîtra pas lui-même, si jamais il le surprend avec la phisionomie qu’il avoit en me parlant Oh, je vous demande après cela ; s’il y a apparence qu’il soit mieux au fait de son esprit &amp; de son cœur.</p>
<p>Qu’un enfant est mal élevé, quand pour toute éducation, il n’apprend qu’à trembler devant son pere : dites-moi quels deffauts le pere pourra corriger dans son fils, si ceux qu’il a apportés en naissant lui sont inconnus &amp; n’osent se montrer, si, pour ainsi dire, effrayez par son extrême severité, ils se sont sauvez dans le fonds de l’ame ; s’il n’a fait de ce fils qu’un esclave qui soupire après la liberté, &amp; qui en usera comme un fou quand il l’aura.</p>
<p>Voulez-vous faire des honnètes gens de vos enfans, ne soyez que leur pere &amp; non pas leur Juge &amp; leur Tyran : Et qu’est-ce que c’est qu’être leur pere ; c’est, les persuader que vous les aimez : Cette persuasion-là commence par vous gagner leur cœur : Nous aimons toûjours ceux dont nous sommes sûrs d’être aimez ; &amp; quand vos enfans vous aimeront : quand ils regarderont l’autorité que vous conserverez sur eux, non comme un droit odieux que les Loix vous donnent, &amp; dont vous êtes superbement jaloux ; mais comme l’effet d’une tendresse inquiete, qui veut leur bien : qui semble les prier de ce qu’elle leur ordonne de faire, qui veut lus obtenir que vaincre : que souffre de les forcer, bien loin d’y prendre un plaisir mutin, comme il arrive souvent : Oh, pour lors vous serez le pere de vos enfans : ils vous craindront, non comme un maître dur : mais comme un ami respectable, &amp; par son amour, &amp; par l’intérêt qu’il prend à eux, ce ne sera plus vôtre autorité qu’ils auront peur de choquer, ce sera votre cœur qu’ils ne voudront pas affliger, &amp; vous verrez alors avec quelle facilité la raison passera dans leur ame, à la faveur de ce sentiment tendre que vous leur aurez inspiré pour vous. <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div2></div1></body>
      </text>
      <text ana="framings">
        <body>
          <div>
            <ab>
              <seg synch="#FR.1" type="E1">
                <seg type="U1">No. 14</seg>
                <seg type="MO">
                  <seg synch="#FR.2" type="ZM"> Redditum Cyri Solio
                                        Phraatem<lb></lb>Dissidens plebi numero beatorum<lb></lb>Eximit
                                        virtus, populumque falsis<lb></lb>Dedocet uti<lb></lb>Vocibus…</seg>
                  <seg type="QU">Horace :</seg> La Vertu ennemie des opinions
                                    vulgaires ose oter du rang des hommes heureux, un Roi placé sur
                                    le premier throne de l’Univers, &amp; elle enseine au peuple à
                                    se servir d’expressions propres. </seg>
                <seg synch="#FR.3" type="E2">
                  <seg synch="#FR.4" type="E3">
                    <seg synch="#FR.5" type="TR">
                      <seg synch="#FR.6" type="AL"> On guide comprenant que la
                                                conduite de ces vieillards m’étonnoit, m’adressa ce
                                                discours. <seg synch="#FR.7" type="E4">
                          <seg synch="#FR.8" type="D"> Si les choses rares                   
                               étoient seules en droit de donner de la surpri-<pb n="210"></pb>se, vous auriés tort de vous étonner de
                                                  ce spectacle. Ces personnes qui font tous leurs
                                                  efforts pour oter à leur âge ce qu’il peut avoir
                                                  de respectable, se sont asservis dès le berceau
                                                  aux divertissemens &amp; aux plaisirs ; leur vie a
                                                  été une enfance perpetuelle ; leur caractère
                                                  d’Etres raisonnables a toûjours échappé à leurs
                                                  réfléxions. Ils n’eurent jamais qu’une imagination
                                                  &amp; des sens ; les instruments de leur felicité
                                                  sont usés. Incapables desormais à s’attacher à la
                                                  réalité des plaisirs, ils n’en suivent plus que
                                                  l’ombre. Ils n’ont point d’idée de toute autre
                                                  occupation. Les ris &amp; les jeux qui les
                                                  environnent de toutes parts, sans les toucher,
                                                  reveillent quelquefois foiblement dans leur cœur
                                                  les sentimens qu’ils y produisoient autrefois,
                                                  mais ce leger chatoüillement est bientôt
                                                  accompagné de la cruelle réfléxion, qu’à peine
                                                  participent-ils encore à ces agrémens par la
                                                  memoire. Par là le plaisir devient leur bourreau
                                                  &amp; en le suivant sans cesse ils ne font que
                                                  chercher sans relâche la source de leurs plus vifs
                                                  chagrins. Les hommes faits que vous decouvés dans
                                                  cette foule, continua t’il, ces hommes faits ne
                                                  sont pas accablés d’un pareil fardeau de malheur.
                                                  Ils sont pourtant fort éloignés d’être heureux,
                                                  vous les voyés aussi évaporés que la jeunesse la
                                                  plus bouillante ; mais fixés vos yeux sur les
                                                  leurs &amp; sur toute leur Phisionomie. Remarqués
                                                  vous que le feu de la joye s’y éteint de moment à
                                                  autre, qu’un éclat de rire est souvent suivi d’un
                                                  soupir tiré du fond du cœur, &amp; <pb n="211"></pb>qu’une morne distraction semble quelquefois les
                                                  étourdir tout d’un coup. Ils sentent confusément
                                                  qu’ils sont susceptibles de plaisirs plus
                                                  sublimes, ils apperçoivent de loin dans leur Etre
                                                  un principe de satisfaction plus parfait, ils
                                                  n’ont pas le courage d’en approcher, ils en sont
                                                  effrayé, ils rentrent dans les plaisirs bruyans
                                                  comme dans un asyle ; ils s’eforcent à s’y tenir,
                                                  mais à chaque instant ils en sont arrachés par les                          
                        mêmes réfléxions impérieuses, &amp; irresistibles.
                                                  Je ne remarque rien de pareil dans l’air de ces
                                                  jeunes gens, lui dis-je alors. Leur ris ne paroit
                                                  point accompagné de la moindre amertume &amp;
                                                  leurs plaisirs paroissent aussi purs que
                                                  tumultueux. Il est vray, me répondit-il, qu’à
                                                  present leurs sensations agréables sont sans
                                                  melange, graces à leur incapacité de réflechir ;                       
                           mais ils ne possedent pas le plaisir, c’est le
                                                  plaisir qui les possede, qui les maitrise, qui les
                                                  absorbe ; le plaisir semble devenir la principale
                                                  partie de leur Etre ; s’évanouit-il, ils
                                                  n’existent plus ; ils sont abimés dans un vuide
                                                  épouvantable ; ce n’est que quand les plaisirs
                                                  renaissent que ces malheureux mortels se raniment
                                                  &amp; se retrouvent. Suivons ces vieillards,
                                                  poursuivit-il, j’en vois un bon nombre qui entrent
                                                  à pas tardis, dans le Pavillon des plaisirs
                                                  chimeriques. Plusieurs d’entre eux se trainent par
                                                  toutes les sales de ce Palais, ils cherchent
                                                  quelque ressource dans la varieté ; mais ils ne
                                                  font par là que varier leurs tourmens. Cependant
                                                  la foiblesse de leur esprit <pb n="212"></pb>leur fait
                                                  trouver quelque consolation dans l’apartement que
                                                  vous allés voir. </seg>

                        </seg> C’étoit la salle la plus étenduë &amp; la
                                                plus fréquentée de tout ce vaste Palais ; Elle étoit
                                                éclairée par tout d’un faux jour si éblouïssant que
                                                certainement j’en eusse eté la dupe, sans la lumière
                                                éclatante qui environnoit mon guide. Ce faux jour
                                                prétoit l’éclat le plus brillant à mille petites
                                                figures, qui voltigoient dans l’air, &amp; à qui une
                                                foule prodigieuse sembloit donner la chasse, avec
                                                toute l’ardeur imaginable ; Elles s’échappoient aux
                                                mains des uns, tandis qu’elles se laissoient prendre
                                                par d’autres, qui bien souvent après s’être mis hors
                                                d’haleine pour en atraper quelqu’une, la jettoient
                                                avec indignation, pour courir à quelque chimère
                                                nouvelle. C’est là que l’on prenoit un bel habit
                                                pour une belle taille, des Diamans pour un visage
                                                aimable, un Equipage pour du mérite, des mets
                                                entassés pour la bonne chère, la réputation pour la
                                                vertu, la Proprieté pour la Jouïssance, les dignités
                                                pour la Grandeur réelle, le ris pour la joye ; Ce
                                                qu’il y avoit de plus particulier, c’est que chacun
                                                de ces dupes s’affermissoit dans son goût à mesure
                                                qu’il tournoit en ridicule celui des autres, &amp;
                                                que les plus grands railleurs étoient précisément
                                                les plus raillés, &amp; les plus dignes de la satire
                                                la plus amère. L’Ame pénétrée de compassion, je                         
                       quitai cet appartement pour entrer dans un autre
                                                salle où prési-<pb n="213"></pb>doit le genie de
                                                l’Amour. Ce lieu étoit partagé dans un grand nombre
                                                de Cabinets qu’habitoient les amours de toutes
                                                sortes de caractères. Ici régnoit la tendresse avare
                                                qui vendoit à l’éclat de l’or non seulement les
                                                faveurs, mais encore les sentimens. Là l’Amour
                                                coquet engageoit des personnes de differens sexes
                                                dans un commerce de fourberies, où chacune d’elles
                                                croyoit gagner, quoique fort souvent elles y
                                                perdissent l’une &amp; l’autre. Dans un autre
                                                cabinet assés desert, quoique extrêmement petit,
                                                soupiroit l’amour Romanesque en habit de Paladin ;
                                                sa tendresse étoit une espece de consomption, &amp;
                                                son seul crime étoit son extravagance. Mes yeux
                                                s’attachèrent sur tout sur le cabinet du milieu,
                                                plus spacieux que tous les autres, dont il étoit
                                                environné, j’y vis plusieurs couples d’Amans. Ils
                                                paroissoient jouïr d’un véritable bonheur, qui se
                                                développoit dans tout leur air, &amp; qui brilloit
                                                sur tout dans les regards qu’ils fixoient les uns
                                                sur les autres, comme sur les sources uniques de
                                                leur félicité. <seg synch="#FR.9" type="E4">
                          <seg synch="#FR.10" type="D"> M’étant alors tourné
                                                  vers mon Conducteur, il démêla d’abord ce que
                                                  j’allois lui dire ; je vous comprends, me dit-il,
                                                  vous avés de la peine à vous imaginer que ces
                                                  personnes ne jouïssent pas d’un plaisir digne d’un
                                                  être raisonnable ; leur tendresse mutuelle paroit
                                                  sincere &amp; elle l’est ; il y en a même dont le
                                                  but est une union légitime et inséparable. Elles
                                                  se persuadent toutes que rien n’est capable de
                                                  diminuer la force &amp; de ralentir la <pb n="214"></pb>vivacité de leur ardeur ; Elles se le          
                                        protestent, elles se le jurent mutuellement ; mais
                                                  elles se trompent les unes les autres de la
                                                  meilleure foi du monde, parce qu’elles se trompent
                                                  elles mêmes. Ces couples si satisfaits qui ne
                                                  changeroient pas leur fort contre l’empire du
                                                  monde, ne s’aiment point parce qu’ils s’estiment,
                                                  ils s’estiment parce qu’ils s’aiment. Leur amour
                                                  est aveugle, il mourra dès qu’il sera accessible à
                                                  la lumière ; ne vous y trompés pas, ce ne sont pas
                                                  les réflexions qui donnent la mort aux amours de
                                                  ce caractère. Le Hazard à qui ils doivent leur vie
                                                  &amp; leur force les énerve &amp; les fait
                                                  languir, &amp; chaque sentiment qui s’évanoüit,
                                                  fait dans leur cœur un vuide, qui est bientôt
                                                  rempli par la raison. Un doux Calme règne à
                                                  présent dans l’ame de ces amans enivrez de leur
                                                  tendresse ; mais ce n’est qu’un Calme trompeur,
                                                  qui précéde les orages ; un regard, un mot, une
                                                  attitude sont capables d’exciter les tempêtes, qui
                                                  font d’ordinaire périr ces amours, &amp; le dépit,
                                                  le degout, la jalousie, la fureur, la haine, la
                                                  cruauté même, sont comme autant de Monstres qui
                                                  attendent deja leur proye, La malheureuse fin de
                                                  ces passions impérieuses inspire plus de prudence
                                                  à un petit nombre de ceux qui en ont été les
                                                  esclaves ; d’autres nés pour être dupes &amp;
                                                  asservis, semblent se condamner à passer toute
                                                  leur vie dans ces funestes révolutions ; &amp;
                                                  d’autres enfin cherchent une consolation affreuse
                                                  dans ce grand appartement dont les battant ouverts
                                                  <pb n="215"></pb>semblent les attirer. C’est le sejour
                                                  de la débauche. </seg>

                        </seg> Dés que je fus entré, mes oreilles furent
                                                étourdies de cris percans, pendant que la plus
                                                dégoutante odeur frappoit mes narines. Là je vis
                                                confondus dans l’yvresse, la habil indiscret &amp;
                                                le morne silence, la folle amitié &amp; la colère
                                                brutale, l’impiété la plus effrenée &amp; une espece
                                                de dévotion machinale qui animoit un attendrissement
                                                causé par le vin. Quoique je passasse à travers
                                                cette salle à pas précipités, j’apperçus à un des
                                                bouts une grotte ténébreuse : j’appris de mon                          
                      conducteur que c’étoit l’horrible retraite de
                                                l’impureté, que certains malheureux se jettoient
                                                dans se goufre de propos délibéré, &amp; que
                                                d’autres y tomboient malheureusement, étourdis par
                                                les vapeurs funestes de la boisson. Au sortir de ce
                                                lieu plein de désordre, je vis une porte de derrière
                                                de désordre, je vis une porte de derrière ouverte,
                                                ce qui me fit croire d’abord qu’il étoit facile de
                                                se retirer de ce palais séducteur. Je fus bientôt               
                                 désabusé. Je la trouvai environné de précipices, de
                                                rochers escarpés, de marais bourbeux. Ces
                                                difficultés n’empêchoient pas certaines gens
                                                d’hazarder la sortie. Il y en avoit même qui dans la
                                                fleur de l’âge, remplis de confiance sur leurs
                                                forces, tentoient de surmonter tous ces obstacles ;
                                                mais bientôt leur présomption même leur fit faire
                                                ces chutes dangereuses &amp; risibles, &amp; les
                                                huées de leur compagnons <pb n="216"></pb>les obligèrent
                                                à revenir sur leurs pas. Honteux de cet essai de
                                                vertu, ils se replongérent dans leurs delices
                                                favorites, avec moins de ménagement que jamais.
                                                Quelques vieillards decrepits osérent attendre de
                                                plus heureux effets de leurs forces épuisées ; mais
                                                leurs genoux chancelans se déroboient sous eux,
                                                &amp; la fin de leur vie prévenoit le premier succés
                                                de leur efforts. Ceux qui l’entreprirent avec plus
                                                de réussite, étoient dans l’âge viril, leurs forces
                                                étoient entiéres, &amp; leur bon-sens commençoit
                                                gagner la supériorité sur une imagination réglée.
                                                Leurs premiers pas étoient timides, la sage défiance
                                                les guidoit ; peu-à-peu ils s’avançoient d’une
                                                démarche plus rapide &amp; plus ferme : &amp; à la
                                                fin devenus plus forts par leurs chutes, &amp;
                                                infatigables par leurs travaux mêmes, ces Heros
                                                animoient leur ardeur par le sentiment du succés,
                                                &amp; je les vis bientôt au dessus de ces rochers
                                                qui m’avoient paru inacessibles. C’est là qu’ils se
                                                voyoient sur la route des plaisirs sages, &amp;
                                                qu’ils en decouvroient deja le magnifique palais. Je
                                                crus le voir comme eux ; C’étoit un Edifice beaucoup
                                                moins spacieux que celui que j’ai dépeint, mais il
                                                avoit un air de grandeur, qui effaçoit l’autre,
                                                &amp; qu’il tiroit de la justesse de ses
                                                proportions, &amp; de sa majestueuse simplicité.
                                                Cette simplicité n’excluoit pas tout ornement, mais
                                                elle l’employoit d’une manière sobre &amp; le <pb n="217"></pb>rendoit toujours l’appuy ou le compagnon
                                                de l’utilité. L’air qu’on respiroit dans cet aimable
                                                lieu étoit doux &amp; pur ; Il excitoit dans le cœur
                                                un joye tranquille qui portoit à la réflexion. Il en
                                                étoit comme de cet air que les matinées du Printems                                        
        répandent sur la terre. La lumière étoit si bien
                                                menagée dans les differens appartemens, qu’elle
                                                éclairoit également par tout, sans être nulle part
                                                éblouissante. Ce qui m’étonna d’abord en traversant
                                                les diffèrentes salles, c’étoit d’y découvrir la
                                                plûpart des objets, qui m’avoient frappé dans le
                                                palais des plaisirs déraisonnables. J’y vis régner
                                                le Divertissement, la bonne Chere, l’Amour, la
                                                Musique. Mon conducteur démêla bientôt l’embarras où
                                                me jettoit cette découverte, &amp; il me parla
                                                ainsi. <seg synch="#FR.11" type="E4">
                          <seg synch="#FR.12" type="D"> Les plaisirs, qui se
                                                  presentent à vos yeux pour une seconde fois, n’ont
                                                  en eux-mêmes rien qui ne soit bon, &amp; qui ne
                                                  porte l’empreinte de la bonté de l’Etre supreme,
                                                  qui a produit lui-même cette harmonie entre nos
                                                  organes &amp; les objèts extérieurs. C’est l’homme
                                                  même, qui les detourne de leur destination
                                                  véritable, en leur ôtant les bornes que la raison
                                                  leur prescrit, en se rendant esclave de leurs
                                                  charmes, &amp; en y cherchant la souveraine
                                                  felicité. Par cette conduite il perd le gout de la
                                                  vertu, il dérange toutes ses facultés, il se perd
                                                  souvent lui-même, &amp; il ne se retrouve qu’en
                                                  frémissant. A la fin ils ne font plus d’impression
                                                  sur lui, ou bien ils <pb n="218"></pb>n’excitent dans
                                                  son cœur que des sensations foibles,
                                                  qu’interrompent &amp; qu’empoisonnent les
                                                  réfléxions les plus mortifiantes. D’ailleurs dans
                                                  un tel homme ces plaisirs sont imparfaits, parce
                                                  qu’ils n’ont point un rapport fixe avec les
                                                  facultés intérieures ; Ils ne dominent que sur ses
                                                  sens ; ils ne parviennent point à l’homme réel, à
                                                  l’homme raisonnable. Ils s’endorment par leur
                                                  présence, &amp; leur fuite lui cause le réveil le
                                                  plus cruel. Il n’en est pas ainsi des delices
                                                  qu’on goute dans ce Palais ; Ici régne un plaisir
                                                  invisible qui a fixé son sejour au fond de l’ame.
                                                  C’est la felicité de la raison, c’est la
                                                  production imperissable de la vertu. Tous les
                                                  plaisirs exterieurs s’y rapportent &amp; s’y
                                                  réunissent, comme dans leur centre commun ; elle
                                                  en augmente la réalité, en réitère le sentiment,
                                                  &amp; les fait gouter dans leur étenduë, sans
                                                  aucun mélange d’amertume ou de dégout. Les
                                                  plaisirs s’entent sur cette felicité intérieure,
                                                  ils en deviennent de fécondes branches. Ceux qui
                                                  possedent cette source de delices spirituelles, en
                                                  connoissent tout le prix, ils font leurs plus
                                                  grands efforts, pour le conserver, pour
                                                  l’augmenter, &amp; pour ne jamais permettre que
                                                  des sensations de dehorse diminuent la force. Ils
                                                  rejettent tout plaisir, où le sentiment de la
                                                  felicité de la raison n’entre pas. Chés eux le
                                                  divertissement même est un exercice de la vertu.
                                                  D’où vient, lui dis-je, en voyant qu’ils
                                                  s’arrêtoit, qu’une partie de ceux, qui habitent
                                                  <pb n="219"></pb>ces lieux aimables, semblent porter
                                                  pour ainsi dire la livrée de la misere ; Ils
                                                  semblent être en proye à l’affreuse pauvreté, sans
                                                  avoir aucune part aux plaisirs qui sont communs au
                                                  vice &amp; à la vertu. Examinés les de près, me
                                                  dit-il, voyés vous leur air tranquille &amp;
                                                  serein ? la douce satisfaction brille dans toutes
                                                  leurs attitudes ; le calme de leur ame est peint
                                                  dans leurs yeux. Pour avoir tout leur bonheur dans
                                                  le fonds de leur ame, ils n’en sont pas moins
                                                  heureux. La félicité qui est l’ouvrage de la
                                                  sagesse s’accomode a tout, &amp; se passe de tout.
                                                  Ses ressources sont infinies ; elle se dédommage
                                                  elle même des plaisirs qui lui manquent. Elle
                                                  s’étend à proportion que les objets étrangers
                                                  s’éloignent d’elle : separée de la richesse, des
                                                  delices, de la grandeur, elle est à elle-même
                                                  richesse, grandeur, delices ; son état présent est
                                                  relevé par un glorieux avenir qui si dévelope à
                                                  ses réfléxions, &amp; dont elle jouit déja avec
                                                  d’autant plus de pureté, qu’aucun objet grossier
                                                  ne lui cause la moindre distraction. Aprochés de
                                                  ces gens de bien, qui vous ont d’abord donné de la
                                                  pitié, écoutés-les, bien-tôt ils vous inspireront
                                                  une noble jalousie. </seg>

                        </seg> Jamais des discours si magnifiques
                                                n’étonnèrent ma raison. A la manière dont ils
                                                peignoient la volupté de la sagesse, je sentois que      
                                          leur cœur en étoit inondé. Avec quelle force
                                                n’exprimoient-ils pas ces progrès dans la vertu,
                                                accompagnés toûjours de nouveaux dégrès de
                                                satisfaction, nou-<pb n="220"></pb>veaux motifs à tendre
                                                par plus de vertu à des délices plus étendues. La
                                                falicité dont ils jouïssoient déja, les aidoit à
                                                l’éléver aux idées d’une félicité infinie qu’ils
                                                attendoient de la possession du souverain bien ; les
                                                images qu’ils s’en formoient me paroissoient vrayes
                                                &amp; fidelles, quoique défectueuses ; &amp; cette
                                                imperfection même produite par un objèt qui
                                                absorboit leurs pensées &amp; leurs expressions,
                                                sembloit augmenter leur joye &amp; les ravir en
                                                extase. Je me trouvois avec eux dans la même
                                                situation, leurs sentimens se communiquoient à mon
                                                ame &amp; s’emparoient de toutes mes facultés. Le
                                                trouble le plus doux, que je sentis jamais,
                                                m’agitoit, &amp; bientôt une joye trop vive &amp;
                                                trop étendue pour que mon cœur pût la contenir, fit
                                                finir brusquement mon sommeil &amp; mon songe.
                                            </seg>
                    </seg>
                  </seg>
                  <seg synch="#FR.13" type="MT"> Heureux, mille fois heureux, si
                                        la plus grande partie de mes jours s’écoule dans des rêves
                                        semblables. </seg>
                  <seg synch="#FR.14" type="MT"> Dans une de nos précédentes
                                        feuilles nous avons emprunté du Spectateur de Paris des
                                        Lettres d’une Demoiselle qui a fait naufrage sur la mer
                                        orageuse de l’amour, &amp; à qui sa propre vertu a servi
                                        d’écueil. Pour donner une idée plus parfaite de sa triste
                                        situation, nous remplirons ce qui reste de vuide dans ce
                                        cahier, d’une Lettre qu’elle écrit à son Père ; Lettre
                                        infiniment touchante, &amp; très propre à porter le beau
                                        sexe à ouvrir les yeux sur les dangers où il s’expose par la
                                        crédulité la plus excusable. </seg>
                  <pb n="221"></pb>
                  <seg synch="#FR.15" type="E3">
                    <seg synch="#FR.16" type="E4">
                      <seg synch="#FR.17" type="LB"> « Mon très-cher pere, je
                                                n’ai peut être pas long-tems à vivre, &amp; je vous
                                                ai offensé. J’ai trahi la tendresse que vous aviez
                                                pour moi, j’ai porté le poignard dans votre cœur ;
                                                j’ai deshonoré celui qui m’a donné la vie ; je l’ai
                                                fait repentir de me l’avoir donnée ; j’ai rendu le
                                                jour où je suis née, un jour de malediction pour
                                                lui : enfin, mon pere, je suis aujourd’hui votre
                                                malheur, votre desespoir &amp; votre oppobre : voilà
                                                toute la récompense de votre amour &amp; de vos
                                                soins. Cependant, toute coupable que je me suis
                                                renduë, toute indigne que je suis d’aucun
                                                soulagement, je n’ai pû, malade &amp; presque
                                                mourante, me réfuser le seul bien qui me reste,
                                                c’est de me jetter à vos genoux, de vous demander
                                                pardon, de vous montrer mon repentir ; &amp; de vous
                                                dire, que de tous les malheurs où je suis plongée,
                                                de toutes les douleurs que j’éprouve, rien ne me
                                                pénetre tant, que l’injure que j’ai faite à un si
                                                bon père, &amp; que la désolation où je vous sçais.
                                                Dans votre juste ressentiment, vous voulûtes vous
                                                vanger de moi, quand je me sauvai de votre maison.
                                                Helas ! mon pere, je ne suis pas échapée a votre
                                                vangeance ; j’ai porté avec moi le ressouvenir
                                                terrible de tout ce que je vous dois ; je n’ai point
                                                oublié combien vous m’aimiez, &amp; j’ose vous
                                                assûrer, tout irrité que vous êtes, que <pb n="222"></pb>vous auriez pitié de ce que je souffre : en vous
                                                regardant ; &amp; que vous êtes vangé au délà de ce
                                                qu’un cœur comme le vôtre, auroit voulu l’être. Mes
                                                larmes &amp; ma foiblesse, ne me laissent pas la
                                                liberté d’en dire davantage, &amp; je ne merite pas
                                                la consolation que je me donne, en vous aprenant mon
                                                affliction : je ne vous demande rien pour moi : tant
                                                que je vivrai, je dois vous être un objet
                                                d’horreur : mais que votre misericorde ne se refuse
                                                pas à ce que je laisse après moi, si son indigne
                                                pere l’abandonne. Helas ! je vous implore pour le
                                                fruit de mon crime : Quelle espece de cruauté
                                                restera-t’il à exercer contre lui ? ne l’aurai-je   
                                             pas accablé de tous les malheurs ? il naîtra dans la
                                                misère &amp; dans l’infamie. Adieu, mon pere,
                                                j’espere qu’on vous avertira bien-tôt que ma mort
                                                doit calmer votre colère. » </seg>
                    </seg>
                  </seg>
                  <seg synch="#FR.18" type="E3"> Continuation du journal espag. Du
                                        Mercredy neuvieme Février. <note n="1">Voyés le Spectateur
                                            No. 13. Page 208. c’en est la Suite.</note>Autrefois
                                        quand un amant cessoit d’aimer une maîtresse, c’étoit un
                                        infidele ; mais un infidele qui le respectoit : Aujourd’hui
                                        lorsqu’un homme quitte une femme, ce n’est qu’un vicieux qui
                                        la meprise, c’est-à-dire, que l’amour tel qu’il est à
                                        present fait plus de honte &amp; moins de plaisir : A quoi
                                        donc songent les femmes de l’avoir mis dans cet état-là, car
                                        c’est leur faute, &amp; non pas la <pb n="223"></pb>nôtre :
                                        c’est d’elles que l’amour reçoit son éducation ; il devient
                                        ce qu’elle le font. J’ai eû encore bien d’autres idées sur
                                        ce chapitre-là ; mais midi a sonné, &amp; je me suis rendu
                                        vîte dans l’endroit où je devois dîner, J’ai trouvé,
                                        plusieurs convives chez celui qui nous avoit invitez : Il a
                                        quatre enfans, j’en sçai le compte bien exactement, car le
                                        pere &amp; la mere les ont tous fait passer en revûe devant
                                        nous : l’un est un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans,
                                        qui sort du College. Je ne lui ai pas entendu prononcer un
                                        mot, tant que le pere a été avec nous : il n’a parlé que par
                                        révérences, à la fin desquelles je voyois qu’il regardoit
                                        timidement son pere, comme pour lui demander si en saluant,
                                        il s’étoit conformé à ses intentions. Le pere a disparu pour
                                        quelques momens ; j’avois bien jugé que sa présence tenoit
                                        l’ame de ce jeune homme captive, &amp; j’étois bien-aise de
                                        voir un peu agir cette ame quand elle étort libre, quand on
                                        la laissoit respirer : De sorte que j’ai interrogé ce fils,
                                        d’un air d’amitié. Le pauvre enfant par la volubilité de ses
                                        réponses, a semblé me remercier de ce que je lui procurois
                                        le plaisir de parler. Il se pressoit de jouir de sa langue,
                                        je ne sçai comment il faisoit, mais il avoit le secret de
                                        répondre à ce que je lui disois, sans qu’il se donna le tems
                                        de m’écouter, car il parloit toûjours : il n’y a qu’un homme
                                        qu’on a depuis long-tems forcé d’être muet, qui puisse en
                                        faire autant. Il commençoit un récit, quand le pere en
                                        toussant s’est fait entendre dans la chambre prochaine : le
                                        bruit de sa redoutable poitrine a remis la langue de son
                                        fils aux fers : J’ai vû la joye, la confiance &amp; la
                                        liberté fuir de son visage, il a changé de phisionomie ; je
                                        ne le reconnoissois plus. Le pere est entré, &amp; je riois
                                        de tout mon cœur, de ce qu’il ne sçait pas qu’il n’a jamais
                                        vû 1e visage de son fils. En verité il <pb n="224"></pb>ne le
                                        reconnoîtra pas lui-même, si jamais il le surprend avec la
                                        phisionomie qu’il avoit en me parlant Oh, je vous demande
                                        après cela ; s’il y a apparence qu’il soit mieux au fait de
                                        son esprit &amp; de son cœur. Qu’un enfant est mal élevé,
                                        quand pour toute éducation, il n’apprend qu’à trembler                                   
     devant son pere : dites-moi quels deffauts le pere pourra
                                        corriger dans son fils, si ceux qu’il a apportés en naissant
                                        lui sont inconnus &amp; n’osent se montrer, si, pour ainsi
                                        dire, effrayez par son extrême severité, ils se sont sauvez
                                        dans le fonds de l’ame ; s’il n’a fait de ce fils qu’un
                                        esclave qui soupire après la liberté, &amp; qui en usera
                                        comme un fou quand il l’aura. Voulez-vous faire des honnètes
                                        gens de vos enfans, ne soyez que leur pere &amp; non pas
                                        leur Juge &amp; leur Tyran : Et qu’est-ce que c’est qu’être
                                        leur pere ; c’est, les persuader que vous les aimez : Cette
                                        persuasion-là commence par vous gagner leur cœur : Nous
                                        aimons toûjours ceux dont nous sommes sûrs d’être aimez ;
                                        &amp; quand vos enfans vous aimeront : quand ils regarderont
                                        l’autorité que vous conserverez sur eux, non comme un droit
                                        odieux que les Loix vous donnent, &amp; dont vous êtes
                                        superbement jaloux ; mais comme l’effet d’une tendresse
                                        inquiete, qui veut leur bien : qui semble les prier de ce
                                        qu’elle leur ordonne de faire, qui veut lus obtenir que
                                        vaincre : que souffre de les forcer, bien loin d’y prendre
                                        un plaisir mutin, comme il arrive souvent : Oh, pour lors
                                        vous serez le pere de vos enfans : ils vous craindront, non
                                        comme un maître dur : mais comme un ami respectable, &amp;
                                        par son amour, &amp; par l’intérêt qu’il prend à eux, ce ne
                                        sera plus vôtre autorité qu’ils auront peur de choquer, ce
                                        sera votre cœur qu’ils ne voudront pas affliger, &amp; vous
                                        verrez alors avec quelle facilité la raison passera dans
                                        leur ame, à la faveur de ce sentiment tendre que vous leur
                                        aurez inspiré pour vous. </seg>
                </seg>
              </seg>
            </ab>
          </div>
        </body>
      </text>
    </group>
  </text>
</TEI>
