Le Nouveau Spectateur français: No. 13
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Ebene 1
No. 13
Zitat/Motto
Divinè Plato escam
malorum apellat voluptatem, quod eâ videlicet homines
captantur, ut pisces.
Cato in Cicer.
Platon apelle divinement bien la volupté grossiere, l’appas des mechants, parce qu’ils se laissent prendre avec la même stupidité que les poissons.
Ebene 2
Il paroit en quelque sorte essentiel
aux Spectateurs de réver quelquefois, & il arrive, je ne sai
comment, qu’en révant ils ont plus de raison & de genie, que
pendant qu’ils veillent.
Metatextualität
J’ai révé à mon tour, mais je ne sai si mon songe
a le même heureux caractère. Ce sera au public à en juger.
Du moins c’est un de ces songes distincts, qui s’emparent de
notre cerveau à la fin de la nuit, lorsqu’un agréable
sommeil à débarrassé l’esprit de ces vapeurs épaises, qui
produisent des images confuses & sans liaison.
Ebene 3
Traum
Allegorie
Après avoir erré longtems
au hazard dans une forest épaisse & ténébreuse,
dont les sentiers tortueux remplissoient mon ame de
tristesse, & d’inquietude ; je m’en trouvai à la
fin dégagé, & ce changement de situation remplit
mon ame d’un calme heureux, & d’une joye pure
qui empruntoient un nouveau charme de mes troubles
passés. C’étoit au commencement du jour, quand les
rayons du soleil qui précèdent ce principe de la
lumière, donnent à tous les objèts un commencement
de gayeté qui porte l’esprit à une agréable
méditation. Voulant continuer mon chemin, je me vis
arrêté par deux routes, entre lesquelles pourtant le
choix ne paroissoit pas difficile à faire. L’une
n’étoit qu’un sentier étroit & rabboteux, qui
parmi des rochers & des collines steriles,
menoit vers une montagne depouillée de verdure,
& dont le triste aspèct éfraïoit mon cœur.
L’autre au contraire étoit une large & agréable
prairie, palissadée de fertiles vergers, &
bordée de ruisseaux, dont le murmure excitoit dans l’ame des sensations voluptueuses. En
un mot il sembloit que la nature & l’art eussent
ramassé dans cette route tout ce qu’on peut
s’imaginer de délicieux & d’enchanteur. Je
n’aurois pas balancé un moment à y entrer, si je
n’avois pas découvert dans le lointain un broüillard
épais qui déroboit à mes yeux les objèts plus
éloignés, & qui me faisoit craindre quelque
précipice, où l’agrément conduit assés souvent ceux
qui le suivent avec une impetuosité inconsiderée.
Pendant que j’étois dans ces embarras, je vis devant
moi un homme merveilleusement bien proportionné dans
tous ses membres. Il paroissoit environ âgé de
quarante ans, il étoit dans toute la force de l’âgé
viril ; les graces qui l’accompagnoient n’étoient
pas légéres & vives ; elles étoient graves &
majestueuses, sa beauté étoit mâle, &
respectable ; & sa démarche lente, & mesurée
sans affectation, le faisoit paroitre quelque chose
de plus qu’humain ; ce qui me confirmoit dans cette
idée, c’est que je le vis environné d’une lumière
pure, qui versoit dans mon cœur la plus douce
satisfaction, & qui sembloit s’augmenter à
mesure qu’il avançoit. Il m’honora d’un souris
gracieux, & me prenant la main avec bonté, je
viens vous tirer de vos incertitudes, me dit-il ; je
m’apelle Discermment. Je sais que des votre jeunesse
vous avés eu de l’attachement pour
moi ; je viens vous en récompenser ; je veux être
votre guide ; soyés sur que les objets qui
frapperont vos sens en ma présence, seront pour vous
une source d’instructions aussi salutaires
qu’agréables.
Après qu’il eut fini ce discours, il me
saisit, m’enleva dans les airs, & me fit
parcourir dans un instant tout l’espace de
l’agréable route où j’avois balancé d’entrer tout
seul. Je crus me trouver alors avec mon guide dans
un vaste jardin, qui enchantoit mes yeux par mille
charmes inexprimables ; ce qui m’y déplut pourtant,
c’est que l’art sembloit y exercer un pouvoir
tyrannique sur la nature, qui étoit dépouillée de
presque toutes ces graces naïves qui paroissent
faites pour nos sens. Ce superbe jardin, où il y
avoit beaucoup plus de fleurs que de fruits,
aboutissoit à un vaste bâtiment tout éclatant de
marbre & de dorure. Malheureusement
l’Architecture m’en parut gothique, il n’y avoit
rien de simple & de majestueux ; malgré sa
grande étenduë, il y régnoit par tout un air de
petitesse, parce qu’un nombre infini d’enjolivements
y tenoient la place de la beauté &
de la justesse des proportions. C’étoit moins un
édifice seul qu’un grand nombre de pavillons liés à
tout hazard. Leur varieté perdroit tout son agrément
naturel, parce qu’elle ne se rapportoit à rien ;
c’étoit plûtôt desordre & confusion que varieté.
Dans le tems que je contemplois d’un œil attentif ce
bisarre Palais, mes oreilles furent frappées d’un
bruit confus d’instruments, de voix, de cris, &
d’éclats de rire, enfin de tout ce qui marque une
joye vive, & une allegresse impetueuse. Ce
tumulte sembloit s’insinuer dans mon ame, & y
exciter les mêmes sensations qui découlent d’un
commencement d’ivresse ; mais un seul regard de mon
guide appaisa chez moi ce trouble séducteur, qui
étoit aidé par l’air même que je respirois, &
auquel j’avois la plus ardente envie de me livrer
sans réserve.
Bien résolu de suivre un conseil si
salutarie, j’entrai d’abord dans une salle d’une
prodigieuse étenduë. D’un côté des gens gagés pour
divertir les autres hommes, paroissoient sur
différens théatres, & excitoient parmi les Spectateurs de frequens éclats de rire,
par de ridicules postures, & par des saillies
qui réjouissoient à proportion qu’elles attaquoient
les bonnes mœurs. Dans un autre endroit, on se
divertissoit à des concerts d’une molle délicatesse,
ou d’une savante bisarrerie, à des conversations
turbulentes, & à des danses tumultueuses. En un
mot, cette fille retentissoit de tout ce que la joye
a de plus bruyant & de plus évaporé. Quoique la
pluspart des personnes qui tâchoient de briller dans
ces lieux, fussent encore dans la première ardeur
d’une jeunesse vive & emportée, elles ne
laissoient pas d’avoir pour compagnons de leurs
divertissemens des cens d’un âge viril, avec
quelques vieillards qui approchoient de la
caducité ; & dont plusieurs épuisoient un reste
de force, en affectant la vigueur qu’ils avoient
perdue depuis longtems. Il y en avoit qui, sans
avoir l’usage de leurs yeux & de leurs oreilles,
assistoient aux spectacles & à la musique, &
se regloient sur les autres pour rire, ou pour
marquer de l’admiration. Dans le tems que mon guide
entroit avec moi dans cette salle.
Ebene 4
Dialog
Les routes que vous
voyés, continua-t-il, menent l’une & l’autre
au sejour des plaisirs. Mais ces plaisirs,
quoiqu’ils ayent presque tous une même origine
& une mime baze, sont pourtant bien differents
dans leurs effets. Vous découvres sans peine que
ce chemin large & delicieux descend par une
fort douce pente. Il n’est pas étonnant que la
foule s’y jette avec la plus grande securité ;
tout semble l’y inviter, & elle ne soupçonne
pas que tant de charmes flatteurs puissent cacher
le moindre péril. Mais, lui dis-je, j’apperçois
pourtant à une médiocre distance une épaisse nuée
qui pourroit être suspècte à ce grand nombre de
voyageurs, Il est vray, me répartit il, il y a
même de pareils broüillards d’espace en espace,
mais ces gens ont la vuë courte, ils
n’apperçoivent que ce qui est devant eux, &
leur attention ne s’étend jamais au delà des
objets présens. Ils se trouvent quelquefois au
milieu de ces noires exhalaisons, avant que de les
avoir découvertes ; Ils s’égarent, ils marchent au
hazard, quelques uns se croyent heureux de
retrouver la route ; ayant acquis une espèce de
sagesse par leur experience ils marchent avec plus
de précaution, & parviennent à la fin au but
de leurs désirs. D’autres s’en écartent pour
jamais ; ils tombent dans la vallée de la misère,
ils y languissent pendant toute leur
vie avec un goût violent, pour les plaisirs qu’ils
cherchoient, & ce gout donne un nouveau poids
à leur infortune ; quelques uns pourtant d’entre
ces malheureux ne se laissent pas entièrement
abbatre par leur triste destinée ; ils s’arment
d’un noble courage, ils font de généreux efforts
pour découvrir le chemin rabotteux, que vous voyés
à votre droite, & ils le gagnent par des
sentiers, qui sont moins rudes qu’ils ne
paroissent. Ce qui me surprend, lui dis-je alors,
c’est que ce chemin escapé, & dont le seul
aspect fait frémir, n’est pas entièrement désert.
J’apperçois même des jeunes gens qui s’efforcent à
y grimper. Il est vray, repartit-il, vous en voyés
même qui y montent tout seuls ; un guide
invisible, mais sûr, les y conduit. Ils s’arrêtent
quelquefois, mais leur conducteur leur donne
continuellement de nouvelles forces & un
nouveau courage ; bientôt ils regagnent le tems
qu’ils avoient perdu en suspendant leurs efforts.
Il y en a d’autres, qui ont pour guides des
personnes d’un âge mûr, qui les tiennent par la
main, & qui paroissent souvent les trainer.
Ils jettent de temps en temps un œil triste sur
cette route delicieuse : c’est alors qu’il
bronchent, & qu’ils tombent quelquefois
rudement. Voyés vous leurs conducteurs qui les
relèvent, qui les animent, & qui les forcent
quelquefois d’avancer. En voila qui échappent à
leur guides, pleins de joye, ils retournent sur
leurs pas, & ils se précipitent dans le chemin
spacieux. D’autres un peu plus
avancés dans ce sentier pénible, s’accoutument aux
difficultés ; aussi deviennent elles de plus en
plus moins insupportables. Peu à peu les forces de
ces voyageurs s’augmentent ; le chemin s’aplanit
sous leurs pas ; ils découvrent des fleurs, de
l’ombrage, des sources d’une eau pure. Une
perspective magnifique, qu’une esperance bien
fondée aproche. & rend en quelque sorte
présente, les anime d’une merveilleuse vigueur ;
& détourne leur attention d’un reste de peine
qui s’amoindrit d’heure en heure.
Ebene 4
Dialog
Je ne vous ai pas
conduit ici, me dit alors mon compagnon éclairé,
d’un air assés sévere ; Je ne vous ai pas conduit
ici pou sentir, mais pour observer, pour réfléchir
& pour profiter à jamais de vos réfléxions.
Suivés moins dans ce Palais, ne me quittés point
d’une seul pas, & souvenés vous que vous
n’êtes dans ces lieux que simple Spectateur.
Metatextualität
Mais je vois que mon rève est un
peu long ; j’en donnerai la suite une autre fois. En
attendant, j’emprunte de mon collegue de Paris, de quoi
amuser mes Lecteurs.
Ebene 3
Suite
du Journal
Espagnol.
Du Mercredy neuvième Fevrier.
Il est
onze heures du soir ; je viens de souper en Ville ; j’ai
dîné en compagnie, & j’ai bien vû des choses
aujourd’hui. Je commencerai par vous dire, que ce matin j’ai
été recevoir de l’argent, que devoit me donner un Bourgeois
de Paris, Bourgeois riche & distingué. J’étois
accompagné d’un de mes amis qui le connoît, & qui, en
m’y conduisant, m’a dit qu’il étoit lé mari d’une très-belle
femme ; qu’ils s’étoient épousez par inclination ; que
cependant ils ne vivoient pas à présent avec beaucoup de
douceur ensemble, & qu’ils paroissoient ne se guères
soucier l’un de l’autre. Nous sommes arrivez chez mon homme,
en discourant là-dessus, & l’on nous a fait entrer dans
une Chambre, où d’abord nous n’avons trouvé que la femme.
Elle alloit se sauver, pour n’être point vûe : mais elle
n’en a pas eû le tems ; il a fallu se montrer. Nous l’avons
saluée, elle étoit embarassée & honteuse, sans doute à
cause que nous la trouvions dans un négligé des plus
négligez, tranchons le mot, dans un négligé mal-propre.
Aussi il falloit comme elle se montroit de
côté, comme ses mains travailloient machinallement après sa
Robbe, après sa coëffure, pour en diminuer le desagrément,
pour leur faire trouver grace devant nos yeux. Après cela
c’étoit de ses mains dont elle rougissoit, parce qu’elles
n’étoient pas en état. Ensuite venoit la confusion d’avoir
des bras trop longs, par le déffaut d’Engageantes. Ensuite
je la voyois en peine pour une paire de mules qui
deshonoroient son pied ; elle succomboit sous tant
d’embarras. La pauvre femme nous parloit, mais quoi-que je
ne l’eusse vûë que cette seule fois, il me sembloit qu’elle
n’avoit ni son esprit, ni son ton de voix : Non, ce n’étoit
point-là elle en tout : c’étoit, si vous voulez, ses yeux,
sà taille & son visage ; mais des yeux qui n’osoient
regarder, une taille qui n’osoit se faire valoir, un visage
qui n’osoit se montrer : En effet une belle femme qui n’a
point encore disposé ses attraits, qui n’a rien de préparé
pour plaire ; quand on la surprend alors, on ne peut pas
dire que ce soit veritablement elle. Du moins par sa façon
de faire, vous dit-elle, ce n’est pas moi : cela me
ressemble en laid ; mais vous ne me voïez pas encore :
attendez, je ne suis qu’ébauchée, deux heures de toilette
m’acheveront, après quoi, vous me jugerez. Oh ! la crainte
qu’elle a que vous ne la jugiez par avance, déconcerte aussi
son esprit. Pour moi, mon cher, malgré
l’embarras de cette Dame, je l’ai beaucoup examinée & je
vous avouë qu’elle doit être une des plus aimables femmes du
monde, quand elle veut l’être, car j’ai deviné ses charme
plus que je ne les ai vûs. Je ne l’aimois point du tout
comme elle étoit, mais elle me plairoit beaucoup comme elle
peut devenir. Enfin pour le soulagement de sa vanité, son
mari est venu, & tout en entrant lui a fait une
brusquerie pour je ne sai quelle bagatelle de ménage, dont
je ne me souviens plus ; & elle s’est retirée en lui
répondant à l’avenant de ce qu’il lui disoit. Pour lui,
c’étoit un homme encore jeune, d’assés bonne mine ; mais
dans un deshabillé d’une malpropreté si dégoutante, qu’il
faut assûrément qu’il l’ait étudiée pour y parvenir, ou
qu’il ait un dessein formel de déplaire à sa femme ; ce dont
sa femme se vange en lui rendant la pareille. Il a pourtant
de l’esprit & de la politesse, & je suis persuadé
qu’il est homme aimable hors de chez lui : J’ai reçu mon
argent, & nous nous en sommes en allez. Je comprens bien
que ces deux personnes-là ont pû s’aimer, quand elles se
sont mariées, ai-je dit à mon ami ; pour se plaire elles
n’ont eû qu’à vouloir se rendre agréables ; avec cette
attention reciproque, des méritoient d’être aimées l’une de
l’autre : Vous me dites qu’aujourd’hui ces genslà ne s’aiment plus, c’est qu’ils ne le méritent plus !
Que dis-je s’aimer, ils seroient heureux de ne se sentir
qu’indifférens ; encore entre époux se sauve-t-on avec de
l’indifférence l’un pour l’autre ; mais ceux-là doivent se
haïr, se trouver pis que laids ; ouï sur ma parolle ils se
voïent avec dégoût. Vous pensez donc, m’a répondu mon ami,
que le mariage produit d’étranges effets ? Point du tout,
ai-je repris, ce n’est point au mariage à qui je m’en prens,
ce n’est point lui qui fait succéder ce dégoût à l’amour. Il
y a des amans qui s’aiment depuis dix ans, sans se perdre de
vûë. Qu’arrive-t-il ? quelque fois leur amour est tiede, il
dort de tems en tems entr’eux, par l’habitude qu’ils ont de
se voir ; mais il se réveille, il reprend vigueur, &
passe successivement de l’indolence à la vivacité. Pourquoi
n’est-ce pas de même dans le mariage ? Seroit-ce à cause
qu’à l’Autel on a juré de s’aimer ? Bon ! eh ! que signifie
ce serment-là ? rien, sinon qu’on s’oblige d’agir exactement
tout comme si on s’aimoit, quand même on ne s’aimera plus ;
car à l’égard du cœur, on ne peut se le promettre pour
toûjours, il n est pas à nous. Mais nous sommes les maîtres
de nos actions, & nous les garentissons fidelles, voilà
tout ; reste donc ce cœur dont l’amour doit toujours piquer,
parce que cet amour est toûjours un pur don, parce que des
époux ont beau se le promettre, & qu’ils ne
peuvent se le tenir, qu’autant qu’ils prendront soin de se
le conserver par de mutuels égards : Ainsi des époux ne sont
précisement que des Amans heureux qui ne doivent point
s’attacher ailleurs, mais qui malgré le mariage peuvent
toûjours rester glorieux & jaloux de l’honneur & du
plaisir de se plaire ; en ce que ce n’est pas le nœud qui
les unit, mais seulement le goût qu’ils ont l’un pour
l’autre, qui les rend mutuellement aimables ; & comme je
vous ai déja dit, leur devoir est de se comporter en Amans,
mais ils ne sont pas réellement obligez de l’être : De sorte
que quand ils cessent de s’aimer, c’est un Amant qui n’est
plus aimable aux yeux de sa Maitresse, c’est une Maitresse
qui n’a plus de charmes pour son Amant : Et cela devroit
humilier, ce me semble ; je ne puis comprendre comment
l’amour propre ne regarde pas cela comme une diminution de
ses avantages, comment il ne songe pas à s’en épargner
l’affront, car s’en est un tout de même qu’entre Amans que
le mariage n’a point unis ; c’est positivement la même
chose. Quoi nous qui nous estimons tant, & presque
toûjours mal-à-propos : nous qui avons tant de vanité, qui
aimons tant à voir des preuves de notre mérite, ou de celui
que nous nous suposons ; faut-il que sans en devenir ni plus
loüables, ni plus modestes, nous cessions d’être orgueilleux
& vains dans la seule occasion peut-être où il va de nôtre profit & de tout l’agrément de nôtre
vie à l’être. Des gens s’épousent, ils s’adorent en se
mariant, ils sçavent bien ce qu’ils ont fait pour s’inspirer
mutuellement de la tendresse, elle est le fruit de leurs
égards, de leur complaisance & du soin qu’ils ont eû de
ne s’offrir de part & d’autre que dans une certaine
propriété qui mit leur figure en valeur, ou qui du moins
l’empêcha d’être désagréable, ils ont respecté leur
imagination qu’ils connoissoient foible & dont ils ont
craint, pour ainsi dire, d’encourir la disgrace, en se
présentant mal vétû : Que ne continuent-t-ils sur ce ton-là,
quand ils sont mariez ; & si c’est trop, que n’ont-ils
la moitié de leurs attentions passées, pourquoi ne se
piquent-t-ils plus d’être aimés, quand il y a plus que
jamais & de la gloire & de l’avantage à l’être. Ne
seroit-il pas bien flateur de se dire, à présent, je suis
jour & nuit avec ma Maitresse, jour & nuit avec mon
Amant ; cependant elle m’aime, malgré l’habitude qu’elle à
de me voir à tout moment : Cependant il m’aime, quoiqu’il
n’ait plus la peine de me chercher, sa tendresse résiste au
commerce continuel que nous avons ensemble, son amour
soûtient la nécessité de nous voir. J’en étois là de mes
réfléxions, quand mon ami s’est mis à rire de tout son cœur
de la vivacité avec laquelle je les faisois : C’est bien dommage m’a-t-il dit, que vous n’aïez que moi
pour témoin de vos discours édifians, je n’ai pas le tems
d’achever de les entendre, & j’en suis faché, mais j’ai
affaire, adieu ; là-dessus il m’a quitté, & moi en
attendant l’heure de diner, j’ai été aux Thuilleries, &
me suis promené dans une allée des plus écartées. A peine y
avois-je fait un tour que j’ai entendu dans un bosquet deux
personnes qui se parloient d’une voix assez élevée, &
qui sembloient se quereller : J’ai distingué la voix d’une
femme, & cela m’a donné la curiosité d’écouter : Vous
pouvez en être sûr, disoit-elle, je perdrai vôtre Maitresse
de réputation, j’en ai les moïens, je la connois, je sçai de
ses avantures. Vous la perdrez de réputation, Madame, à
répondu le Cavalier, (car c’en étoit un) ma foi je vous en
deffie, je ne crois pas qu’elle en ait à perdre ; cependant
ne l’irritez pas ; Vous sçavez de ses avantures, dites-vous,
mais elle sçait des vôtres & vous seriez à deux de jeû :
Vous parlés en malhonnête homme, a-t-elle reparti, &
vous abusez des sentimens que je vous ai montrez : Ma foi
Madame, a-t-il dit, je n’ai pas crû la chose si serieuse
entre vous & moi, nous nous sommes plûs, il est vrai,
vous m’avez fit l’honneur de me trouver de vôtre goût, vous
étiez fort du mien, je vous ai confié mes dispositions, vous m’avez dit les vôtres ; nous n’avons
jamais fait mention d’amour durable, si vous m’en aviez
parlé, je ne demandois pas mieux ; mais j’ai regardé vos
bontez pour moi comme les effets d’un caprice heureux &
passager, je me suis réglé là-dessus ; le hazard m’a fait
connoître la Dame en question, ce qui m’est arrivé avec
vous, m’arrive avec elle ; autre caprice dont je profite, il
n’y a pas là dequoi vous fâcher, elle n’a pas l’air de
m’aimer autrement que vous avez fait, & je l’imiterai
exactement : Ainsi vous me querellez pour une bagatelle :
sortons, vôtre Carosse vous attend, il commence à faire
chaud, nous nous reverrons un de ces jours, nôtre
conversation sera plus douce, cet amour exact & serieux
vous sortira de l’esprit, & nous nous aimerons sans tant
de façon comme à l’ordinaire. Je ne sçai point ce que la
Dame a répondu à ce discours comique, où il n’entroit bas
beaucoup d’estime pour elle : Mais j’ai crû qu’ils
m’apercevoient, & je me suis éloigné, en faisant ma
réflexion à mon ordinaire.
Ebene 3
Suite
du Journal
Espagnol.
Espagnol.
