Le Nouveau Spectateur français: No. 12
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Nivel 1
No. 12
Cita/Lema
Odi profanum vulgus,
& arceo.
Hor.
Je hais la profane populace & je l’écarte de nos assemblés.
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Carta/Carta al director
Lettre traduite de l’Anglois
Monsieur « On a vu dans notre Capitale un grand nombre
de Coteries, qui ont été depeintes par les Spectateurs,
par les Jazeurs, & par les Gardiens. Mais je prétens
bien que ce ne sont là que des Societés
basses & rampantes, au prix de celle dont j’ai la
gloire d’être membre & même Sécrétaire. Je parle de
la Coterie des Nobles, que nous avons érigée depuis peu,
que nous avons fondée sur la baze la plus solide, &,
enrichie des statuts les plus brillants. Tous ceux qui
forment cet auguste corps sont nobles aussi absolument,
qu’il est possible de se l’imaginer. Nous ne sommes ni
gens de guerre, ni politiques, ni jurisconsultes. Nous
sommes nobles, nobles de naissance, nobles de caractère,
nobles de profession. Nous considérons avec justice que
tout ce que nous pouvons faire, de plus avantageux pour
nous, c’est d’étendre notre noblesse aussi loin qu’elle
peut aller. En effet Esprit, erudition, habileté,
valeur, sagesse, toutes ces minuties ne sauroient nous
distinguer des roturiers. Ce sont de petites qualités,
qu’on possède comme simples hommes, & qui en grande
partie peuvent être le partage du plus chetif bourgeois,
pourvu qu’il le veuille un peu fortement. Mais la vraye,
l’antique noblesse est un don de la naissance ; les plus
grands efforts ne le sauroient obtenir, & ceux qui
ont l’honneur de naitre gens de qualité sont parez par
consequent d’une distinction, qui vaut
mieux que tous les talens & que toutes les vertus.
Un de nos plus illustres membres trouve ce sentiment
confirme par un vers d’Horace. Il a un peu étudié dans
sa jeunesse, mais il se fait une gloire d’avoir tout
oublié, excepté ce seul passage qui a fait sur lui les
plus profondes impressions, dans l’age le plus tendre.
Selon lui, Nobilitas sola est atque unica virtus, ne
veut point du tout dire, comme le prétendent un tas de
Commentateurs roturiers, que la vertu est la seule
noblesse ; il soutient que le sens le plus net de ce
vers est que la Noblesse est la seule & unique
vertu. Nous serions encore charmés d’étaler l’antiquité
de notre Noblesse par nos ajustements, & de nous
habiller comme les vieux Paladins ; mais nous
craindrions que l’on ne nous prit pour des personnages
qui se fussent dérobés de quelque tapisserie. Nous avons
pourtant trouvé un arrangement là-dessus, qui selon
toutes les apparences sera de votre gout. Nous nous
habillons à la moderne : mais nous ne manquons pas de
nous distinguer des hommes ordinaires, l’un par une
vieille bague, où les Diamants sont presque ensevelis
sous l’or ; l’autre par d’anciennes boucles d’or
massives & malfaites, & un
troisiéme par un epée d’une magnificence gothique, &
qui a l’air d’avoir été portée par quelque Chevalier de
la table ronde. De cette manière nous ne représentons
pas mal ces vieux chateaux, qu’on releve de leurs
ruines, & qui rebatis à la moderne conservent
pourtant leurs tours, monumens respectables de leur
Antiquité. Nous nous sommes ramassés ainsi dans un
corps, pour nous dérober à l’infection de l’air
bourgeois, & pour nous payer mutuellement & avec
usure des égards & des respects, que la multitude
refuse à notre illustre naissance, dont elle a le front
de n’être pas seulement informée. Le moyen pour des
personnes de notre grandeur d’ame, de rester confonduës
parmi une populace méprisable, où un tas de vils
marchands nous insultent par de brillans équipages,
& où un tas de vils marchands nous insultent par de
brillans équipages, & où de petits nobles de deux
jours ont l’insolence d’étaler à nos yeux l’ordre de la
jarretiere, & les titres de Duc & de Marquis ?
Pourrions nous soutenir l’orgueil de ces petits
compagnons qui se mettent sottement dans l’esprit qu’un
noble, de la façon de George ou de Guillaume est de la
même étoffe qu’un noble de la Crèation d’un Roi Saxon,
Danois, ou Normand ? Vous sentés bien ;
Monsieur, si quelque petit ruisseau de sang noble coule
dans vos veines, qu’il y en a là dequoi crever de
dépit ; mais par bonheur, l’expédient que nous avons
trouvé, nous garantit d’un trépas si tragique. Nous
mettons tous nos soins à nous dédomager des affronts que
nous avons à essuyer dans le grand monde. Le Cérémonial
est aussi réglé parmi nous, que si nous étions
Plenipotentiaires dans un Congrès. Pour éviter toute
dispute sur le rang, la table à laquelle nous tenons nos
conferences est ronde, & nous n’entrons dans la
salle qu’un à un, & qu’en laissant quelque
intervalle entre deux, s’il est possible. Mais si par
hasard quelqu’un de nous sent qu’on le suit de près, il
entre sans faire semblant de s’en appercevoir, tandis
que l’autre s’arrête & s’amuse à raccommoder sa
perruque sans nécessité. A mesure que chacun se trouve
dans la salle, il prend sa place sans le moindre délai,
ce qui coupe court à toute animosité, & à tout
embaras. Ce n’est pas que nous nous croyons également
nobles, chacun sait bien ce qu’il pense là-dessus à son
avantage. Mais nous faisons semblant de nous croire tous
egaux, afin d’éviter par là les divisions, & de
jouïr paisiblement de notre noblesse, du moins pendant quelques heures de la semaine. Nous
nous voyons jusques à quatre fois en huit jours. Pouvons
nous nous assembler trop souvent ? Nos assemblées sont
proprement notre vie noble. Ce n’est gueres que là que
nous existons d’une manière digne de nos Ancêtres. Nous
languirions le reste du tems, si nous ne l’employions à
préparer chez nous les matières de nos utiles
conférences. Je vous ai dit que nous nous piquons tous
d’une noble ignorance ; mais cette verité admet quelque
restricition. Nous n’ignorons que ce que le vulgaire
croit le plus digne d’être sû, Philosophie, Morale,
Politique, Droit naturel, & tout le reste de ce
fatras pedantesque. Mais nous ne laissons pas d’être des
prodiges d’erudition dans les sciences que les ames
roturieres meprisant ; personne ne sait mieux que nous
l’ancienne Histoire de notre patire, les Généalogies, le
Blazon, & le Point d’honneur sur lequel plusieurs
virtuosi Italiens ont écrit tant de gros & importans
volumes. Nous avons tous lu avec exactitude ces
merveilleux ouvrages, & sans trop nous vanter, nous
sommes d’excellens casuistes sur toutes ces matières
délicates, qu’on ne sauroit démêler sans la plus
profonde pénétration & sans le discernement le plus
exquis. Quoique j’aye dit que notre seule
profession est d’être nobles, il ne faut pas conclure de
là qu’aucun de nous n’ait jamais eu quelque profession
plus particulière. Il y en a plusieurs d’entre nous qui
dans leur première jeunesse ont porté les armes &
qui sont même parvenus à des emplois militaires assés
distingués. Mais dès que leur esprit s’est meuri, ils se
sont degoutés d’un metier si ingrat & si desagréable
sur tout pour les cens de qualité, que la discipline
militaire expose tous les jours aux plus cruels
outrages. En effet il n’y a point de profession où l’on
perde plus de vuë le respect & les hommages qui sont
incontestablement dûs à la naissance. Un soldat de
fortune élevé d’un seul degré au dessus d’un noble de
vingt races lui commande à baguette, & un conseil de
guerre a le front de condamner ce noble aux arrêts s’il
ne rend aux ordres de ses supérieurs roturiers une
obéissance aussi promte qu’exacte. Ajoutons que rien au
monde n’est plus insupportable à un homme de certaine
qualité, que de voir des belles actions qui ne viennent
que d’eclore, récompensées préférablement aux grands
faits d’armes de ses Ancêtres qui embellissent les
Histoires dans lesquelles ils sont immortalisés. C’est
là à mon avis une injustice criante, qui bannira peu à
peu toute la noblesse de nos armées. Pour
les autres membres de notre illustre corps, ils ont pris
le parti le plus sage de bonne heure. Dès leur jeunesse,
leur occupation sérieuse a été de méditer profondement
sur la gloire de leurs ayeux ; & ils ont trouvé
l’amusement le plus doux dans la chasse & dans la
pêche. Quelques uns d’entre eux ont enrichi ces deux
arts des découvertes les plus utiles & les plus
importantes. Le Chevalier de la Truite par exemple est
le plus beau génie du siecle pour ce qui regarde la
guerre qu’on fait á toutes sortes de poissons. Il met en
œuvre des ruses & des stratagemes, qui ont été
absolument inconnus aux siecles passés, & qui
étonneront les races futures, s’ils parviennent à leur
connoissance. J’ai mille fois conseillé à ce grand homme
de ne pas mourir avec tant de rares secrèts, & de
les renfermer dans un livre destiné à l’usage de la
noblesse future ; je croi qu’il l’auroit deja fait s’il
avoit su l’ortographe. Il a trouvé des hameçons
particuliers pour tromper chaque différente espece de
poissons, & l’on peut dire que son habileté, pour
mettre ses lumières à profit, va jusques au sortilege.
Il lui arrive souvent d’aller à la pêche avec cinq ou
six de ses Amis, qu’il est au beau milieu d’eux, &
que les autres ne prennent rien pendant qu’il rafle tout, carpe, truite, perche, brochet.
On diroit que ces pauvres animaux le conoissent, &
qu’ils viennent mordre á son appas par préférence. Le
Baron des Landes notre respèctable Doyen n’est pas moins
expert dans la chasse, sur tout dans celle du Renard de
laquelle il a fait toûjours ses délices. Rien au monde
n’est plus fécond, plus curieux, plus intéressant que la
conversation de ce vieux Gentilhomme. Aussi faut il
avouer que c’est l’esprit du monde le plus net & le
plus methodique. Il a retenu plus de mille parties de
chasse avec toutes leurs différentes circonstances.
Quand il en fait le recit, il vous suit un renard depuis
le matin jusqu’au soir, sans oublier le moindre tertre,
la moindre haye, aucune ruse de la bête, aucune action
prudente & vigoreuse de quelque chien. Dans tous ces
différens tableaux, il y a une varieté qui ravit, qui
enleve l’ame ; à peine soufle t’on dans une compagnie où
notre Baron entre dans tous ces détails admirables. Vous
voila instruit de notre caractère. Si vous goûtés, comme
je n’en doute point, ce que je vous ai communiqué, je
vous informerai l’ordinaire prochain de nos statuts,
& des sujèts de nos conferences. » Je suis, &c.
Metatextualidad
J’ai promis dans ma
première feuille de donner quelquefois des extraits de
certain livres, qui ne contiennent rien d’abstrait, &
qui devroient naturellement être à la portée de la plûpart
des Lecteurs. Je sai bien que la masse du public n’aime ni
les raisonnemens, ni les dissertation. Elle veut du
burlesque, ou tout au moins quelque chose de légérement
écrit, quelque chose de superficiel, moitié conjecture,
moitié décision. Ce tour d’esprit s’accomode à sa paresse
naturelle ; en lisant elle veut être simplement passive,
& recevoir nonchalament quelques images amusantes, sans
se donner la peine d’y réfléchir, & d’en examiner les
liaisons. C’est là le gout du public, dit-on ; tant pis pour
lui ; les dégouts de ce public malade ne doivent pas
empecher pourtant de vrais Philosophes de lui donner
quelquefois des dissertations & des raisonnemens suivis,
pourvu que ces pieces tendent à former le gout & à
épurer les mœurs. Si quelques gens éclairés les approuvent,
& si quelques personnes dociles & dévouées au vrai,
en profitent, en voila plus qu’il n’en faut à un auteur,
homme de bien.
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Nivel 4
Suite du
Journal
Espagnol. Du Mardy huitiéme
Fevrier. 1Les Amans à belle chevelure auront été
charmans aujourd’hui, car il a fait le plus beau tems du
monde, & le plus calme. Il est huit heures du soir,
j’arrive de chez ce Seigneur dont je dois tirer les
appointemens que m’a promis la Cour de Madrid pour mes
voyages, je vous ai déja dit que c’étoit un glorieux,
d’une humeur hautaine, qui abuse du besoin qu’on a de
lui, & devant qui il faut ramper pour l’avoir
favorable : chacun à son caractere, il y a des gens qui
ne sont pas dans le goût d’être aimez, une
reconnoissance vive & respectueuse ne les pique
point, si l’on ne les craint pas, si la haine qu’on a
pour eux ne desavoüe pas les soûmissions qu’on est obligé de leur faire, & ne les rend pas
douloureuses, ils ne sont point contents, ils ne priment
point sur vous, ils ne jouïssent point de leur autorité,
ils préferent en vous une inimitié qu’ils forcent á se
taire, à des sentimens d’estime & d’amitié, qui les
honoreroient. La premiere fois que j’ai vû celui dont je
vous parle, c’étoit à Bayonne, il me traita si
cavalierement que je me revoltai, & suivant les
principes de l’orgueil humain, je ne crus pas qu’un
homme d’honneur, & né quelque chose pût se laisser
brusquer sans s’en ressentir ; vous jugez bien que je ne
le disposai pas à me rendre service. Pour me punir, il a
tâché depuis de faire réduire mes appointemens à la
moitié, & il a réüssi ; je ne l’ai sçû que ce
matin : d’abord j’en ai été au desespoir, il m’est venu
cent fois dans l’esprit de tout abandonner, mais comme
il s’agit d’un interêt de consequence, puisque j’ai
compté sur la somme considerable qu’il ne tient qu’à lui
de me faire toucher ici, & qu’étant étranger dans le
païs, je ne trouverois point de ressource ; la raison
m’a donné de plus sages avis, je me suis résolu d’aller
trouver mon homme, vous allez croire que pour cela j’ai
sacrifié ma fierté, point du tout, je n’aurois jamais pû
faire ce sacrifice-là, mais j’ai trouvé moyen de tout
ajuster : mon amour propre s’est secouru, & vous
allez voir son expedient, il est curieux : il faut que
je vous en instruise, il pourra même vous servir dans le
besoin. Je me suis donc dit, qu’est-ce que c’est, de
quoi s’agit-il, je ne veux point aller voir cet homme
parce qu’il est superbe, qu’il veut qu’on soit bas &
rempant avec lui, & que moi je ne veux pas l’être ;
eh, pourquoi ne le veux-je pas, puisque
c’est le moyen de captiver les bonnes grâces qui me sont
nécessaires ? quel inconvenient y aura-t-il à appaiser ?
Fi, la petitesse des hommes mérite-t-elle qu’on lui
fasse l’honneur de s’en picquer ? n’est-ce pas l’estimer
ce qu’elle vaut que d’en avoir compassion ? je veux être
fier, eh la véritable fierté n’est-elle pas d’être
raisonnable ! Allons, partons, mes dégouts étoient
ridicules. Cette exhortation faite, j’ai pris ma
secousse, & suis arrivé chez celui dont il
s’agissoit. Il m’a regardé d’un œil brusque ; mais
fidèle aux principes d’orgueil, dont je venois de me
munir, j’ai caressé l’enfant, je lui ai donné du sucre
& des bonbons ; je triomphois de me trouver si
supérieur à lui, & l’enfant s’est appaisé. Il faut
l’avoüer dans le fonds, les orgueilleux quand on le veut
sont les meilleurs gens qu’il y ait, les créatures du
monde les plus faciles : que vous dirai-je ? demain je
recevrai tout mon argent, mes appointements seront
augmentez, mon homme m’offre un appartement chez lui, il
m’a embrassé, je le haissois, je l’aime, & nous nous
aimons : oh parbleu qu’il me vienne à present des
orgueilleux, je les attends avec ma fierté.
Nivel 3
Nivel 4
Suite du
Journal
Espagnol.
Espagnol.
1Ceci est du Spectat. de Paris.
