Le Nouveau Spectateur français: No. 10
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No. 10
Zitat/Motto
Hӕc studia
adolescentiam alunt, senectutem oblectant, secundas res
ornant, adversis refugium atque solatium prœbent, delectant
domi, non impediunt foris, pernoctant nobiscum,
peregrinatur, rusticantur.
Ciceron.
La science, dont il s’agit ici, sert à la jeunesse d’une agréable nourriture ; elle égaïe la vieillesse ; elle embellit la prosperité ; dans l’adversité elle sert d’asyle ; elle charme dans le Cabinet ; elle n’embarasse point dans le commerce de la vie civile ; elle veille avec nous dans nos Insomnités : elle nous suit à la Campagne & dans nos voyages.
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Brief/Leserbrief
Lettre. Monsieur
« Quoique fille, & agée à peine de dix-huit ans,
j’ai lu avec plaisir le caractère, que vous nous avés
donné d’un véritable Philosophe. Votre Sage est tout à
fait estimable, & à peu de choses près je
m’accomoderois assés. Desormais il me sera permis de
trouver quelquefois de l’extravagance, ou de la mauvaise
humeur, dans un homme dont, sans vous, j’aurois craint
la sagesse, & de découvrir un Philosophe dans un
homme bien mis & bien tourné. C’est fort bien fait à
la Sagesse, certainement, de permettre aux gens d’avoir
bon-air, & de se mettre de bon goût. Mais avec tout
cela, votre Sage me paroit encore un peut trop sérieux.
Vous ne lui défendés aucun plaisir naturel, & je
comprens que vous avés raison. Je sens qu’il peut
préférer un mets delicieux à un autre qui ne flatte pas
son palais, & qu’il a droit de préférer un vin
piquant à un vin fade ; il raisonneroit de travers, s’il
s’agissoit autrement : il aprécieroit mal les objets,
& il donneroit la préférence à ce qui vaut moins sur
ce qui vaut plus. Voyés si ce n’est pas le
raisonnement, & si je n’ai pas bien lu votre pièce.
Mais si votre Sage a ce droit, c’est tant mieux pour
lui, qu’est-ce que cela fait aux autres ? en quoi cela
peut-il interesser une fille de mon âge, & de mon
naturel ? j’aime passionément la joye, je l’avoüe ;
j’estime aussi beaucoup la vertu, surtout depuis que
vous l’avés représentée comme humaine & sociable.
Mais je serois bien aise que la vertu & la raison
voulussent bien rire quelquefois. Si elles daignoient
avoir cette complaisance, je les trouvois tout à fait
aimables. Je me représente votre Sage comme un homme
doux, bon, poli, qui dit des choses utiles &
instructives, ou qui garde le silence, quand on parle
bagatelle. Mais je serois charmée qu’il pût amuser une
Compagnie, & badiner avec esprit comme un autre. Il
seroit trop joli, si vous vouliez bien lui donner cette
permission ; mais je crains fort que vous n’en fassiez
rien. J’ai bien peur aussi que vous ne lui defendiés,
sous peine de leze-Philosophie, de danser, d’aller au
spectacle, & de faire une reprise d’ombre. Je vous
vois déjà venir avec le grand nombre d’occupations
importantes du Sage, & avec la valeur inestimable du
tems. Je sens bien que vous avés raison ; mais que voulez vous que je vous dise : je respecte
beaucoup votre Philosophe, cela étant, mais il ne me
plait pas. Peut-être qu’un peu plus d’âge m’aprivoisera
avec la sagesse, mais jusqu’ici il me faut un peu de
badinage ; & je ne saurois me résoudre à m’occuper,
qu’à condition de me réjoüir un peu de tems en tems. Je
n’ai garde de vous demander si votre Philosophe
peut-être amoureux, vous croiriés, sans doute, ma
curiosité intéressée, & il y a peu d’aparence que
vous la contentassiez d’une manière agréable. Malgré mon
peu de pénétration & de lumières, je prévois
parfaitement votre réponse. L’estime, l’amitié pour une
femme, le mariage, passe ; il faut bien que le monde
subsiste. Mais l’amour, c’est l’antipode de la sagesse.
C’est un tissu de chimères & d’illusions ; sa baze
ordinaire est l’aveuglement ; il prive l’homme de la
possession de lui-même, & il répand dans les âmes le
trouble & l’inquiétude. Quel état pour un
Philosophe ? On dit que c’est-là le vrai tableau de
l’amour, & cependant ce tableau n’effraye pas, ce me
semble. Quel bonheur, si un honeste homme pouvoit
capituler avec la Sagesse, & se permettre d’être
amoureux, en s’engageant à être parfaitement raisonnable
dans tout le reste de sa conduite ;
mais vous ne signieriés pas cette capitulation. » Je
suis
&c. &c.
Non, je ne pourois pas signer tout à fait cette
capitulation ; mais j’espère pourtant être en état de contenter
ma correspondante, & de lui faire sentir que mon Philosophe
est aussi aimable qu’une femme un peu sensée pourroit le
souhaiter. Pour les folles, il leur faut des fols ; rien de plus
clair & toutes celles qui trouvent un extravagant plus
propre à plaire, qu’un honnête homme, doivent passer pour
atteintes & convaincuës d’extravagance. Suivons pied à pied
la lettre que nous venons de voir. Le sage peut-il rire ? a t-il
droit de se divertir & de se rendre agréable à une Compagnie
de femmes ? lui est-il permis de badiner quelquefois ? Non, dira
le dévot, qui croit que la vertu a toujours la larme à l’œil,
& les soupirs dans la bouche ; non, dira-t’il, chaque
faillie d’esprit est un acte de mondanité, chaque éclat de rire
est un peché mortel. Non, dira encore un Philosophe, qui n’a pas
une idée totale de son être ; la gravité est la marque distinctive du Sage ; tout ce qui a un air de bagatelle
est au desssous de la sublimité de la Sagesse. Selon mes petites
lumières, ils se trompents tous deux fort grossiérement. La
faculté de rire n’est-elle pas essentielle à la nature humaine ?
On en sauroit le nier ; j’en conclus que cette faculté ne nous
est pas donnée, pour nous être parfaitement inutile, & qu’il
en est comme de toutes nos autres facultez naturelles, qu’il ne
faut pas détruire, mais régler. Le ris n’est point excité par
cette joye purement spirituelle, que nous goutons uniquement en
qualité d’êtres raisonnables ; c’est une joye plus materielle
qui porte notre corps à ces mouvemens, qui nous plaisent, &
qui contribuent même à notre santé. Il faut donc nécessairement
que dans certains cas cette joye plus grossière, qui seule peut
donner de l’exercice à notre faculté risible, ne soit contraire
ni à la vertu ni au bon sens. Oui, le Sage peut rire, s’amuser,
se divertir. Je dis plus, il a infiniment plus de droit au
divertissement, qu’un ecervelé dont l’amusement fait la seule
occupation. A qui convient le mieux le repos & la
récréation, qu’à celui, qui s’est occupé, qui a travaillé, &
qui a besoin de réparer ses forces ? Vous avés encore l’esprit
vuide d’idées ; bien loin de vous être rendu familier l’exercice
de toutes les vertus, vous ne connoissés ni vous
même ni votre noble Origine, ni les devoirs qui sortent de vos
liaisons avec la Societé humaine ; le grand travail, qui méne à
ces Connoissances salutaires, n’est pas encore entamé chés
vous ! & vous aves le front de vous divertir. Vous courés le
bal, vous vives presque au Spectacle, le jeu remplit les
intervalles qui separent vos plaisirs plus tumultueux. Toute
votre raison s’applique à faire de vos amusemens une chaîne non
interrompuë ; votre grande étude est de vous éviter vous même !
Il ne vous est point permis de vous divertir. Sortés du fracas
du monde, où vous ne cherchés qu’un funeste étourdissement.
Allés travailler avec ardeur à l’important ouvrage de vous
connoître, & de vous posséder. Il n’en est pas ainsi du
Sage. Aucun jour ne s’écoule qu’il ne s’occupe à ce travail
salutaire, qui devient insensiblement & plus satisfaisant,
& moins pénible. Il étend ses connoissances, il augmente son
trèsor d’idées claires & utiles, il affermit son ame dans
l’habitude de la vertu. Mais il a un corps, qui pour se
conserver en santé, a autant besoin de quelque joye materielle
& grossière, que d’un certain degré d’exercice. D’ailleurs
son esprit est épuisé, les Organes nécessaires aux Opérations de
son ame se lassent ; des vapeurs sombres & une certaine
tristesse machinale s’emparent de son cerveau. L’occupation
sérieuse perd chés lui, ce qu’elle a naturellement
de délicieux ; elle seroit infructueuse même en allant plus
loin. Dans cet état, à quoi la raison doit-elle determiner le
Philosophe, si non à sortir d’embarras par la route qui lui
plait le plus, & de se choisir quelque amusement ? Tout ce
qu’il a à considérer dans ce choix, c’est une convenance avec
ses devoirs & avec son humeur. Aime-t-il le babil aimable,
& les agrémens du beau sexe ; qu’il aille dans une Compagnie
de femmes de mérite. A-t-il du goût pour le Spectacle ? qu’il y
prête pendant quelques heures ses sens, son imagination &
son esprit. Se plait-il dans les révolutions variées du jeu ?
qu’il s’amuse à une reprise d’ombre, ou à une partie de piquet.
Aime-t’il les exercices, qu’il dénoue ses membres ou par la
danse, ou par la paume. La seule régle générale qu’il a à
observer dans ces différentes manières de se divertir, c’est de
se communiquer aux objets extérieurs sans s’y livrer, & sans
jamais renoncer à la possession précieuse & impaïable de soi
même. Il y a encore une autre réfléxion qui aproprie ce
divertissment au Sage d’une manière toute particulière. Les
Antipodes de la Sagesse se divertissent simplement, leur
amusement est presque toûjours sans aucun mélange d’utilité ;
mais d’ordinaire l’amusement du Sage l’égaïe & l’instruit en
même tems. C’est pour lui une espèce d’étude aisée
qui le fait entrer dans des détails, qui auroient été
inaccessibles aux plus sérieuses recherches de son ame. L’esprit
de réfléxion, qui lui est devenu naturel, l’accompagne par tout,
& arrache de tous les objèts possibles une utilité solide.
L’attention avec laquelle il s’est familiarisé, l’abandonne
aussi peu, que son ame, où elle a jetté les plus profondes
racines. Un Philosophe qui n’a pas de goût pour la societé, me
dira peut-être que, pour rétablir l’esprit dans la gaïeté &
dans la vigueur nécessaires, une promenade a tous les agrémens
requis. C’est un exercice sufisant pour la santé du corps, c’est
un moyen propre à réjoüir l’esprit ; c’est un aimable aliment de
la méditation, qui trouve toûjours dans le magnifique spectacle
de l’Univers de quoi examiner & de quoi aprendre. J’en
conviens ; mille objets, dont les agrémens échappent aux sens
usez de certains hommes indignes de ce titre, fournissent aux
Philosophes des sources de gaïeté & d’instruction ; mais
qu’on me permette de remarquer, qu’on n’est encore que
médiocrement Philosophe, quand on fait de son goût particulier,
quelque bon, quelque innocent qu’il soit, la règle de tous les
goûts, qui ne pêchent pas contre la vertu ou contre la raison.
Suivez vôtre penchant favori ; que des champs, des bois, des
montagnes, des rivières, le someil, les étoiles vous prodiguent
les amusemens les plus féconds en connoissances
utiles. Vous vous plaisez à admirer le Créateur dans ses
ouvrages brutes, c’est fort bien fait. Mais ne m’empêchez pas de
m’étonner de sa Sagesse, & d’en suivre les vestiges dans les
productions intelligentes. Vous êtes charmé d’oposer la vûë
d’une prairie verte, & émaillée de mille differentes fleurs
à un rocher affreux & sterile ; Pour moi je suis ravi de
mettre en parallèle un esprit réglé, cultivé, fécond, avec une
imagination stèrile, sêche, raboteuse. Vous trouvés du plaisir à
considérer avec surprise les Loix invariables des corps, &
l’exacte harmonie qui retient la matière dans son arrangement.
Qu’il me soit permis d’entrer dans la nature de ces motifs
variez, qui déterminent chaque être raisonnable à se distinguer
des autres, par un caractère qui lui est propre, & qui
neantmoins le lie avec les autres caractères, souvent à son
insçû, & quelquefois malgré lui. Nous pouvons à cet égard
nous laisser entraîner à nôtre goût dominant, & nous le
pouvons fins perdre la sagesse de vûë ; mais nous serions plus
Philosophes encore, si nous pouvions obtenir de nous mêmes de
varier nos amusemens, & d’en augmenter le goût, en joüissant
tour-à-tour de tout ce qui peut nous délasser d’une manière
agréable & innocente. On s’imagine d’ordinaire que se
divertir, c’est suspendre pour quelque tems
l’exercice de la Vertu. Il est certain qu’on se trompe. La
Sagesse semblable à l’Etre Majestueux, dont elle tire son
origine, se mêle sans s’avilir aux choses, qui paroissent les
plus petites ; & elle s’y étale, avec tout son éclat
naturel, aux esprits capables d’attention. Supposons le vrai
Philosophe dans une conversation gaïe, vive, badine. Que
d’occasions n’y trouve t-il pas de signaler sa Vertu ? Toujours
maître de son imagination, il retranche de ses railleries toute
amertume ; Il vient au secours d’une bonté peu spirituelle,
qu’il voit prête à tomber sous les traits d’une imagination
pétulante ; Il a soin de se proportionner à tous les esprits,
& de ne les accabler jamais sous la supériorité de son
génie. Il veille sur la dangereuse envie de primer, si naturelle
à la plûpart des personnes, qui ont quelque confiance dans leur
mérite. En un mot, tout en se prêtant aux délices d’une
conversation brillante, il se montre doux, humain, charitable,
modeste ; & par la pratique de ces Vertus, il épure, il
augmente sa propre joïe, & celle de toute une compagnie. On
se persuadera peut-être que la Sagesse, qui se répand dans ces
petites branches de la sociabilité, coute moins d’efforts, &
mérite moins d’estime, que celle qui se déploie dans les
occasions les plus frappantes ; mais cette opinion est très
contraire & à la raison & à
l’experience. Tel a donné mille grandes marques d’une Vertu
sublime, en triomphant de ses penchants les plus vifs, & de
ses plus fougueuses passions, qui n’est pas le maître d’étouffer
un bon mot offensant, une raillerie pleine d’amertume, & qui
se livre à la vanité d’offusquer l’esprit de toute une Compagnie
par l’étalage importun de ses lumières. La Philosophie, qui
néglige les petits objets, n’est encore ni assés étenduë ni
assés profondement enracinée dans l’ame. Mais la Sagesse qui
s’étend jusqu’aux devoirs, qui paroissent les moins
considérables, marque une Ame que la vertu a gagnée entièrement,
qui s’est confonduë avec elle, & qui par des efforts
continuez, est parvenuë à l’exercer par une espèce de goût. Mais
le Philosophe est-il en droit d’être amoureux ? La question est
plus interessante pour le beau-sexe, qu’il ne le croit. Si l’on
considère l’amour comme inséparable de l’extravagance, &
qu’on mesure sa force à l’aveuglement qui l’accompagne, la
question est décidée. La folie & la sagesse sont
incompatibles ; c’est une vérité qui saute aux yeux. Mais je
doute fort que l’idée qu’on a généralement de l’amour, soit
fondée sur des principes bien surs. Il est vrai que Romans,
Historiettes, pièces de Théâtre, Chansons, en un mot que toutes
les productions du bel-esprit sont formelles là-dessus ; &
que cette proportion, l’aveuglement est inséparable
de l’amour, a usurpé dans presque tous les esprits le rang d’un
axiome. Il est vrai, qu’on fait à cette passion la grace de la
considèrer comme une folie naturelle, nécessaire en quelque
sorte, & par conséquent excusable. Mais par cela-même que
cette passion a sa baze dans la nature, je croi qu’elle n’est
point faite pour détruire nécessairement la raions. Nôtre
penchant pou le beau-sexe, & nôtre faculté de raisonner nous
viennent de la même Sagesse infinie, qui ne sauroit nous avoir
créez pour n’être point d’accord avec nous-mêmes. L’amour, comme
toute nous autres passions, peut être soumis à l’empire du bon
sens, qui seul peut en faire une situation réellement délicieuse
& utile. Un amour raisonnable n’est qu’un vif desir de
posséder ou de continuer à posséder une personne, qui nous
paroît aimable, propre à augmenter nôtre bonheur, & digne
qu’on travaille au sien. Si cet amour est mutuel, c’est
indubitablement la plus agréable des passions, c’est l’union la
plus étroite de deux ames sensibles & généreuses, qui
confondent leurs plus chers intèrets, qui joüissent pour parler
ainsi d’une double existence ; & qui exercent l’une envers
l’autre, d’une manière tout particulière, tous les devoirs de
l’humanité la plus étenduë. Une telle passion ne devroit-elle
pas le préferer à une tendresse, qui n’est que
fougue, impertinence, illusion, dérangement de sentimens &
d’idées ? Cependant les femmes mêmes, qui sont d’ailleurs
sensées, ne s’accommodent point d’une tendresse si sage & si
pure. Elles ne trouvent point leurs charmes vainqueurs, à moins
qu’ils ne triomphent entièrement de nôtre raison. Elles veulent
que nous la leur livrions comme un gage de la réalité de nôtre
amour ; & elles rabatent sur nôtre tendresse tout ce qui
nous reste de sens commun. Elle ne nous croyent pas duement
amoureux tant que nous ne prénons pas leurs caprices pour des
loix, & leurs opinions les plus bisarres pour des principes
indubitables. Qu’il me soit permis de leur dire que ces sortes
de prétentions sont directement contraires à leur gloire & à
leur bonheur. N’est-il pas infiniment plus glorieux pour elles
de s’attacher un juste estimateur du mérite, qu’un idolatre
imbecille, capable de considérer leurs desagréments même comme
les attraits les plus touchants, & leur défauts comme les
plus excellentes qualitez. Cet extravagant croira quelquefois
travailler au bonheur de sa maitresse, il s’occupera réellement
à la perdre. Au lieu de la rendre plus sage, plus aimable, plus
digne d’estime, il nourira son orgueil par des soumissions
superstitieuses, & il lui donnera une humeur insupportable
par la bassesse de ses flateries, qu’elle gouter,
quoique persuadée du désordre de l’esprit qui les lui prodigue.
Mais dira-t-on cet amant peut avoir eu autrefois de la raison,
& la gloire délicate d’une femme consiste sur tout à l’avoir
réduit à cet état d’imbecillité. Enverité il vaudroit
presqu’autant se glorifier d’avoir empoisonné un homme, qui
joüissoit auparavant d’une santé vigoureuse. Un pareil triomphe
est cruel, barbare, & indigne d’un cœur bien placé.
D’ailleurs ces sortes de passions extravagantes, ne sont pas
toûjours l’effet de la Beauté & de l’agrèment : c’est bien
souvent un esprit de hazard, qui les fait naitre pour des
femmes, qui n’on ni attraits ni mérite. Je voudrois bien savoir
encore, comment une femme peut s’assurer de la fidélité d’un
Amant moins aveuglé par les charmes de sa maitresse, que par sa
propre extravagance. Dès que le nuage se dissipe, l’adorateur
est perdu ; un tour fortuit, que prendra son cerveau, le
débarassera de son délire, & son cœur suivra bien-tôt le
sort de son imagination. Il se peut encore que le charme soit
défait par une autre enchanteresse ; & que sa folie docile
l’égare continuellement dans des routes différentes. Une femme
qui a une juste confiance dans ses appas, & dans ses bonnes
qualitez, n’a rien de semblable à craindre d’un amant dont le
cœur ne secouë point l’aimable joug de la Sagesse. Son bon-sens
même est le sûr garant de sa constance. Plus il
sentira qu’il ne s’est point trompé dans son choix, plus il s’y
affermira, & plus il s’en promettra de satisfaction & de
douceur ; ses réfléxions, bien loin de détruire sa tendresse, ne
feront que lui fournir de détruire sa tendresse, ne feront que
lui fournir de nouvelles forces. Une femme de mérite, dit un
Autheur Anglois, a de commun avec la veritable Religion, qu’on
l’aime & qu’on l’estime, à mesure qu’on raisonne. Je
conseillerois au beau Sexe de se faire honneur de cette noble
conformité.
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Brief/Leserbrief
Lettre.
&c. &c.
