Le Nouveau Spectateur français: No. 1
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Ebene 1
No. I
Zitat/Motto
Sequitur non passibus
æquis.
Virg. Ænid.
Il suit, mais non à pas égaux.Ebene 2
Metatextualität
Je crains bien que le titre que je
prens, ne rebute les Lecteurs. Il semble annoncer une
audace, & une vanité inexcusables ; le placer à la tête
d’une feuille volante, c’est promettre en quelque sorte un
ouvrage qui approche du moins l’excellence du Spectateur
Anglois ; c’est un livre qui plait également à tout ce qu’il
y a de sensé dans toutes les classes des esprits, & qui
a sû réunir en sa faveur tous les différens caractères,
& tous les gouts différens des Lecteurs capables de reflexion ; l’instruction & l’agrément s’y
trouvent dans un melange si bien menagé, qu’il s’empare des
gens les plus livrez au simple badinage, & qu’il force
ceux qui ne songent qu’à s’amuser, à devenir plus eclairez
& meilleurs, sans qu’ils s’en aperçoivent presque
eux-mêmes. Des qualitez que d’autres productions l’Esprit
font considérer en quelque manière comme incompatibles,
paroissent là dans la plus brillante union. La nouveauté y
est solide, l’invention y est compagne inséparable du
jugement ; le burlesque même y est guidé par la justesse
d’Esprit & dirigé vers une utilité, qu’on cache avec
prudence, pour la faire trouver d’une manière plus sure,
& plus agréable. En un mot le Spectateur Anglois
contient, pour ainsi dire, la fleur de l’Esprit, & la
force de la raison des plus beaux genies de la Grande
Bretagne. Malgré la difficulté de suivre glorieusement un si
beau modéle, Un Bel-Esprit François a entrepris de donner à
ses Compatriotes une feuille volante ornée du meme titre.
Cet Auteur a de l’esprit, du feu, du stile ; Par tout ce que
jusqu’ici il nous a découvert de son génie, il paroit propre
à donner des idées de la superficie de la morale, & à
guérir les hommes d’un certain ridicule extérieur, qui ne
vient pas toujours d’un principe de vice &
d’extravagance, mais qui empêche à coup sûr la raison &
la vertu de briller de tout le lustre qui leur est naturel.
Ses idées qui ne paroissent pas les fruits d’une recherche
bien profonde, ne sont pas même toujours
extrêmement nettes & sures, & il n’est pas rare que
l’expression occupe bien plus de place chez lui que le sens.
Les Mœurs de la Nation Françoise auroient besoin de remèdes
plus pénétrans. Son grand mal consiste à être plus Esclave
de la Mode qu’aucune autre ; on peut dire même que c’est
elle qui a étendu cette extravagante servitude sur toute
l’Europe ; Modes dans l’habillement, modes dans l’esprit,
modes dans la morale, modes par rapport à la devotion même,
tout est mode chez ce peuple maitrisé par la fougue de son
imagination : & il n’y eut jamais un pays où l’on
distinguât moins les impressions de la coutume d’avec les
lumières de la raison. Quel vaste champ de réflexions
judicieuses pour un Auteur ami de sa patrie & de la
vertu ? Que d’occasion de débarasser dans l’ame de ses
Concitoyens le Sens-commun enseveli sous ses Chimères, qui
empruntent un air plausible de la familiarité qu’elles ont
contractée avec nôtre esprit ! Qu’elle source féconde de
fines plaisanteries, qui ne faisant que parer un
raisonnement solide d’un dehors agreable, lui frayent par
l’imagination mise dans ses intérêts, une route facile vers
le cœur. Si par un ménagement délicat & sensé de ces
differens moïens, le Spectateur Anglois a produit d’heureux
changemens dans les mœurs de la Grande Bretagne, qui doute
que des génies d’un pareil ordre, accompagnez de cœurs d’un
caractere semblable, ne fissent en France des
efforts couronnez des mêmes succès ? Il est vray que les
François ont le foible distinctif d’avoir une estime outrée
pour un tour d’esprit badin, de sentir un dégout presque
invincible pour tout ce qui est apésanti par un air grave
& sérieux ; c’est là, je l’avouë, la plus triste maladie
dont l’ame puisse être susceptible ; Quelle foiblesse ?
Quelle imbecilité de se croire raisonnable, & d’en faire
sa plus noble prérogative, dans le tems qu’on abhorre tout
ce qui se présente sous l’idée du simple raisonnement ; je
croi pourtant que ce dégout n’est pas incurable. Il s’agit
d’imiter ces Medecins industrieux, qui donnent avec succès
les mêmes remèdes à des malades d’un différent naturel,
& qui, Protées dans leurs manières, scavent faire entrer
en ligue avec leur art les différens caractères de ceux qui
en ont besoin. Tel Malade est engourdi par une humeur sombre
& noire, qui fait jetter au mal de plus profondes
racines ; ils affectent un air riant, ils le réveillent par
des badinages qui débouchent les chemins par où le remède
doit aller à la source de l’indisposition. Tel autre a un
amour excessif pour lui-même, il s’attendrit pour son propre
individu, il trouve ses maux horribles, ses souffrances au
dessus de toute comparaison, il se plait à être plus malade
que tout autre, il s’en fait un sujet de vanité ; ceux qui
n’entrent pas dans ses fausses idées le choquent,
l’irritent, leur dureté lui fait horreur. Un sage
Médecin maitre de son air s’accomode à ce dérèglement
imaginaire ; il trouve son malade aussi malade qu’il le veut
lui-même, & à force de s’affliger avec lui, il le
console, le tranquilise, l’egaïe, & le fait concourir à
sa guérison. Les maladies morales sont l’extravagance &
le vice ; l’unique remède propre à les déraciner, c’est la
raison : l’industrie d’un Medecin des mœurs consiste, à se
rendre agréable à ceux qui sont entre ses mains, à se plier
à leur humeur, à s’insinuer dans leur chimères, pour les
emploïer de concert avec les maximes du bon sens à leur
propre destruction. Le Spectateur François ne se sert pas de
ces sages fourberies, autant qu’il le devroit ; il ne
s’occupe d’ordinaire qu’à faire disparôitre quelques
rougeurs & quelques élevures qui défigurent le teint ;
tandis qu’il laisse ses malades en proye à des fièvres qui
les emportent, ou à la Phtisie qui les traine lentement vers
le tombeau. Les François sont passionez pour les idées
riantes & comiques : on pourroit se servir avec succés
de cette passion même. On pourroit badiner avec eux sur leur
propre ridicule, en faisant toûjours du bon sens la baze de
la raillerie ; il est probable qu’ils auroient la bonté de
rire avec leur Censeur, de leurs foiblesses favorites. En
les faisant rire, on reussiroit peut-être à leur faire
sentir qu’ils rient trop. Après avoir donné quelque arrest à
leur imagination, on peut diminuer peu-à-peu la doze du
badinage qui conduit l’instruction dans
leurs ames ; par là on les familiarisera insensiblement avec
les principes de la raison ; ils découvriront de plus en
plus la beauté d’un bon sens qui ne tire du secours que de
lui-même, & leur penchant excessif pour la joîe, aïant
pour guide une raison ainsi épurée par dégrez, leur
facilitera le gout de la joïe sublime qu’inspire la vertu.
Qu’il me soit permis ici d’avancer une verité un peu
odieuse. Les Auteurs en général ne sont pas assez gens de
bien ; ils n’ont pas assez d’humanité, pour faire leur but
principal du bonheur de la societé humaine. Ils ne songent
qu’à se faire lire & à s’attirer une réputation
étenduë ; pour y parvenir, ils respectent les Chimères du
Public, & au lieu de s’efforcer à écrire dans un gout
raisonnable, ils règlent leurs productions sur le gout de la
Nation à laquelle ils les destinent, de quelque nature que
ce gout puisse être ; pourvû qu’ils lui plaisent, ils sont
contens, c’est leur fin ; au lieu qu’ils ne devroient s’en
servir que comme d’un sûr moïen d’être utiles. Ils n’ont que
de la vanité, & cette vanité est encore très mal
raisonnée ; elle n’entend pas ses propres Interêts. Le gout
public d’une Nation, quand il a son principe dans la vogue
ou dans le vice, est sujet à des révolutions surprénantes,
& il enveloppe dans sa ruine le mérite apparent dont il
étoit la seule baze. Ce qui est aujourd’hui beau,
merveilleux même, sera, peut-être en fort peu de
tems, mauvais & détestable. Mais ce qui est beau
réellement, est invariable & eternel, comme la raison
qui en est la source & le fondement. D’ailleurs s’il y a
quelque gloire à savoir accommoder son esprit aux idées des
hommes, qu’elle réputation ne peut on pas se promettre d’une
force de raison qui maitrise les idées populaires, & qui
les soumèt aux siennes avec un pouvoir irresistible ; il est
possible d’y réüssir par les ruses innocentes que j’ay
indiquées. Les principes de la raison & de la vertu sont
naturellement dans toutes les ames ; il ne s’agit que de les
deterrer, & de découvrir à l’esprit humain sa beauté
véritable, sa véritable grandeur. L’Auteur qui parvient à
une fin si glorieuse s’asseure à jamais le noble tître de
génie du premier ordre, & de bienfaiteur du Genre
humain. Malgré la grande différence que j’y cru devoir
mettre entre les deux Spectateurs, j’ai pourtant rendu
justice à celui qui parôit en France ; cet Auteur a du
genie, & peut-être se portera-t’il un jour à en faire
l’usage que je viens de décrire. Parmi ces discours, j’en
trouve d’écrits d’une maniere si brillante & si
agreable, que je me ferai un plaisir d’en insérer de tems en
tems quelques uns dans mon ouvrage, que je tâcherai de
varier autant que les bornes de mon génie me le permettront.
J’ai imité la hardiesse de ce Bel-esprit, en me donnant les
airs de prendre le tître de Spectateur ; c’est une démarche
qui mérite d’être justifiée. Je prie d’abord le
public très sincérement de ne pas commencer la lecture de
mes discours, avant que d’avoir resserré beaucoup l’idée
dont ce tître remplit l’imagination. Si j’en pare mes
feuilles volantes, ce n’est nullement que je m’engage à
donner aux Lecteurs les lumières les plus pures & les
plus vives, variées par mille directions aussi peu communes
qu’heureuses. Je n’ose pas me flatter même d’avoir autant de
genie, que le moindre des Auteurs Anglois qui ont concentré
dans leur Spectateur ce que leur imagination avoit de beau,
& ce que leur raisonnement avoit de fort. Je ne prends
leur tître, que parce que j’ay resolu d’écrire dans leur
gout, & de rendre mon ouvrage aussi utile aux hommes,
qu’il me sera possible. Si sans aucune affectation de
modestie, je me déclare inférieur à ces grands hommes en
tout ce qui concerne le génie, j’espere que c’est sans
orgueil que j’ose me déclarer en même temps leur rival par
rapport à la tendresse qu’ils marquent pour le Genre humain.
Cette noble humanité, nourrie dans mon cœur par toute la
reflexion dont je suis capable, est le fondement le plus
solide du tître dont j’orne mon ouvrage. Pourvû que cette
heureuse sensibilité pour mon prochain éclatte dans tous mes
discours, je me croiray quelque chose de plus que
spirituel ; & si ces desseins échoüent, faute d’agrément
& de lumieres, mon chagrin sera adouci par la plus douce
des consolations, par la persuasion d’avoir fait
mon devoir. Je me flatte peut-être en croïant éviter ce
chagrin, & en promettant quelque réüssite à de si bonnes
intentions. Le peu de génie, que je puis avoir, est soutenu
par des secours qui manquent non seulement à la plûpart des
hommes, mais encore à la plûpart de ceux qui se mêlent de
donner au public ces sortes de lambeaux de morale. Comme je
crois avoir pris des mesures justes pour dérober mon nom aux
conjectures du public curieux, j’imiterai ici le Spectateur
Anglois & le Mentor moderne, en traçant mon propre
caractere ; mais ce sera un caractere réèl, qui me peindra
tel que je me suis trouvé moi-même, après avoir ramassé
toute mon attention pour m’aquiter du pénible devoir de
m’examiner.
Selbstportrait
Celui qui a
conduit mon education, étoit un homme qui avoit plus
d’expérience que d’étude, plus de lumières naturelles
que de connoissances acquises ; Quoiqu’il n’eût pas
etudié dans les formes, il avoit lû plusieurs livres
excellens ; mais en général il se livroit plus à la
réflexion qu’à la Lecture. Il avoit un bon sens
admirable & des idées très justes sur tous les
sujets qui s’étoient offerts à sa méditation. Cette
justesse d’esprit affranchie de toute prévention n’étoit
pas moins l’effèt de la noblesse de son ame, que de la
bonté naturelle de son jugement ; jamais homme ne fut en
même tems plus doux & plus ferme : jamais homme
n’eut une humanité plus étenduë & mieux raisonnée. Il cherchoit les occasions de faire
du bien avec la même ardeur dont les malheureux
cherchent du secours ; mais inébranlable aux attaques
d’une pitié machinale, il avoit la force de refuser aux
hommes tous les bien-faits qu’il sentoit leur devoir
être pernicieux. La Candeur qui caractérise sur tout un
cœur grand & noble, étoit sa qualité distinctive.
Les Intérets les plus séducteurs étoient incapables
d’altérer dans son ame cette belle vertu. Dans les
occasions, où elle pouvoit être odieuse à la corruption
humaine, il l’adoucissoit par cette politesse sensée que
la raison la plus sevère autorise, & dont l’humanité
nous fait un devoir absolu. Mais s’il censuroit à
regrèt, il se faisoit un plaisir sensible de loüer.
Quand il prodiguoit à une action vertueuse les eloges
qu’elle méritoit, la satisfaction brilloit dans ses
yeux ; on y découvroit une généreuse passion pour la
grandeur d’ame, & pour tous ceux dont elle ennoblit
le caractère. Comme la perfection absolue n’est point du
ressort de la nature humaine, on découvroit en ce grand
homme quelques foiblesses, qui servoient d’ombre à ses
grandes vertus, mais qui avoient pourtant l’empreinte de
la beauté de son naturel. La richesse à une utilité
réelle que la raison la plus austère veut bien avoüer ;
Philosophe outré à cet égard, il avoit pour elle la plus
souveraine indifference. Jamais il n’accorda un moment
d’attention aux moïens d’acquerir du bien ou de la conserver, il mourut pauvre comme il avoit
vecu ; & tout ce qu’il laissa à ses héritiers fut
l’Exemple de son rare mérite. Quoique pendant une longue
suite d’années il eût fait sa principale étude de
déméler les plus secrèts ressorts du cœur humain,
c’étoit l’homme du monde qu’on dupoit avec le plus de
facilité. Il avoit une répugnance presque invincible
pour la défiance ; il trouvoit tant de bassesse dans un
esprit soupçonneux, qu’il se livroit au premier fourbe
assez lâche pour profiter de cette simplicité naïve que
la corruption seule du siècle peut faire considérer
comme un défaut. En récompense, quand il avoit de justes
raisons pour se défier de quelqu’un, il faisoit voir
qu’il possédoit au plus haut dégré l’art de développer
les fourberies concertées avec la finesse la plus
imposante. L’Intégrité marche par des routes unies, sa
droiture est sa plus grande subtilité ; mais la ruse a
toûjours besoin de routes nouvelles ; elle est sujette à
s’embarrasser dans ses propres détours, & à
s’emprisonner dans les Labyrinthes qui sont son propre
ouvrage. L’homme de bien, dont je parle, savoit mettre
parfaitement à profit l’embarras où la fourberie se
jette elle-même, lorsqu’elle veut eviter les poursuites
de la prudence. Il écoutoit les fourbes qui lui étoient
suspects, avec un air de bonne foi qui sembloit aller
jusqu’à la plus foible crédulité. Il ne les effrayoit
par aucune objection, il sembloit être persuadé de tout
ce qu’ils avoient l’audace de lui débiter ; Par là, il augmentoit dans leur esprit la confiance
qu’ils plaçoient dans leurs fictions adroites, il
mettoit leur finesse hors de garde ; & par un petit
nombre de questions d’une ingénuié bien ménagée, il les
forçoit à s’envelopper dans leurs propres filèts.
J’avois promis de tracer ici mon propre caractère ;
& entrainé par le souvenir d’un homme à qui je dois
presque uniquement tout ce que je puis avoir de lumières
& de vertus, je fais le tableau d’un mérite dont je
ne me verrai peut-être jamais l’heureux possesseur. Il
est certain pourtant, que, depuis ma plus tendre
jeunesse, j’ai fait des efforts pour enter sur mon
naturel tant de qualitez respectables. A peine l’aube de
la raison éclairoit mon esprit, que malgré l’inatention
& la légèreté attachées à l’enfance, je fixai mon
amour & mon admiration sur un homme si aimable. Il
me marquoit la tendresse la plus insinuante ; elle n’eut
point de peine à me gagner, & je ne saurois dire à
présent si j’aimois ses vertus à cause de lui, ou si je
l’aimois à cause de ses vertus. Il eut l’adresse de me
faire considérer sa tendre amitié pour moi, comme le
grand principe de tous les soins qu’il prenoit de mon
éducation. Il m’assuroit que tous ses efforts pour me
porter à un solide piété & à une vertu raisonnée,
n’avoient pour but que mon bonheur ; & il
réüssissoient à me faire sentir, quoique imparfaitement,
que cette vertu étoit la source la plus féconde d’une
satisfaisante tranquilité, & des sensations les plus délicieuses. Il suppléoit par tout
son air, & par toutes ses actions à la foiblesse de
mon esprit encore incapable d’ateindre à cette sublime
& salutaire vérité ; destitué des biens de la
fortune, écarté du tumulte des plaisirs emportez, il
offroit à mes yeux une douce sérénité, une gaïeté calme
& constante ; pouvois-je ne pas comprendre que cette
heureuse situation avoit son unique principe dans cette
vertu eclairée qu’il me recommandoit tous les jours
d’une manière si énergique & si tendre. Il sentoit
lui seul, que des études conduites avec regularité
manquoient à son mérite ; il ne rougissoit point de me
l’avouër, & il m’exhortoit avec fore à sauver ma
raison d’un pareil inconvénient. Mon naturel secondoit
un conseil si utile, je le suivis avec tant
d’empressement, que mon ardeur suppléa à mon peu de
génie, & que je vis bien-tôt tous mes compagnons ne
me suivre que de loin dans la carrière des sciences. Ma
vertu se fortifoit avec mes lumières, & tant que
j’eus le précieux avantage de vivre sous les yeux d’un
homme si estimable, il fut content de ma conduite ;
quelle raison pour moi d’être satisfait de moi-même !
Malheureusement je fus privé d’un appui si ferme, &
abandonné à moi-même, dans l’age où les passions
exercent sur l’ame l’empire le plus tirannique. Elles
causèrent dans mes sentimens les révolutions les plus
funestes ; un vif penchant vers la tendresse, & un
desir outré de plaire, debauché par le faux
honneur sembloient ôter toute la force à ma raison,
& rendoient ma défaite presque inévitable ;
Heureusement je ne me rendois jamais sans combattre, la
vertu ne fut jamais entièrement etouffée dans mon ame ;
elle se retrouvoit, elle se ranimoit souvent avec une
noble vigueur, par le trouble inquièt inséparable des
desirs mal réglez, & par la honte qui les suit dans
un cœur généreux ; je me relevois de chacune de mes
chutes, plus capable de me soutenir ; & à force
d’être vaincu, j’appris enfin à connoitre mes ennemis,
& à les vaincre. Je me crois à présent en état de
communiquer cette salutaire science à ceux qui
daigneront seulement sentir qu’ils en ont besoin ; en
leur donnant là-dessus les preceptes qui me paroissoient
les plus solides, je serai forcé d’y réflechir, &
moi-même j’espere m’affermir dans le devoir à mesure que
j’y conduirai les autres. Ce qui me flatte encore de
pouvoir être de quelque utilité à mon prochain, c’est le
fruit que j’ai recueilli de mes voïages. Graces à mon
education, avant que de les entreprendre, j’avois déja
ramassé quelques moïens d’en faire mon profit ; j’avois
déja appris à distinguer une Phrase d’avec une idée,
l’ombre d’avec la realité, & les maximes de la
raison d’avec les opinions populaires, que le hazard
introduit, & que la coutume sauve de l’examen. Avec
ces talens, quelques minces qu’ils puissent être, je
suis au service du public, je lui promets de
les varier par tous les agrémens que mon imagination
pourra me fournies ; si, pour en profiter, il veut bien
faire la moitié des efforts que j’employerai pour rendre
des talens utiles, j’ose espérer que nous serons contens
l’un & l’autre.
