Le Nouveau Spectateur français: Ami lecteur
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Ebene 1
Ami lecteur
Ebene 2
Metatextualität
Je vous donne ici un Livre, &
par consequent, il vous faut une préface ; c’est la règle ;
il y a assés d’apparence que vous ne la lirés point ; c’est
la règle encore. Les idées d’ennui & de préface sont
depuis un tems immémorial, si étroitement unies dans le
cerveau humain, que l’une ne va gueres sans l’autre. Si
pourtant vous daignés jetter les yeux sur cette piece
préliminaire, vous la trouverés assés petite pour ne vous
ennuyer que très-laconiquement. Il ne tenoit qu’à moi de la
déguiser sous le titre d’Avertissement du Libraire. C’est
une petite finesse passablement en vogue parmi mes
collègues, les beaux esprits, qui sont charmés de se ménager
la ragoutante occasion de se donner des éloges à perte de
vûë, & de se payer de leur travail par leurs propres
mains. Quoique le public soit plus dupe qu’il ne se
l’imagine, il ne l’est pas assés d’ordinaire, pour donner
dans cette orgueilleuse ruse, dont souvent l’unique effet
consiste à decouvrir la fatuité des Auteurs, qui sont assés
susceptibles de ce [II] petit defaut. Sans me servir de ce
stratageme, & sans me casser la tête pour en inventer un
nouveau, qui soit propre à faire gouter & ma Préface,
& mon Livre, je vous dirai tout uniment, que voyant que
le Nouveau Spectateur fait à present un volume d’une
raisonnable grosseur, je vous invite à le lire tout de
suite, si vous en avés le loisir & l’envie. J’ai tâché
de le rendre amusant & instructif, & si vous trouves
qu’il n’a ni l’une ni l’autre de ces qualités, ce n’est
peut-être ni votre faute ni la mienne. Pour moi, je vous
avertis que j’ai fait de mon mieux. La sphere de mes petits
talens ne s’étend pas plus loi, & je vous proteste
sincerement que j’en suis plus faché que vous. Le succès de
la plûpart de ces pieces n’a pas assés rebuté pourtant ni
mon Libraire ni moi, pour que nous soyons d’avis de laisser
là notre entreprise. Nous la continuerons sur le même pied,
excepté que sans distribuer l’ouvrage par lambeaux, nous en
donnerons le temps en temps un volume à la fois. La raison
en est que de plus importantes occupations empêchent M.
Neaulme de vaquer envoyer par tout ces feuilles
vo-[III]lantes. Il croit que le debit n’en sera pas plus
mauvais ; c’est son affaire ; la mienne est de plaire autant
que je pourrai. Je m’engage de nouveau, Ami Lecteur, à faire
des efforts pour produire quelque chose de divertissant,
mais je vous déclare aussi que je pretens quelquefois vous
donner du serieux, & du très-serieux même. Ce n’est pas
la votre gout ; je ne le sai que trop, & je vous trouve
fort à plaindre à cet égard : mais c’est le mien, & je
serois ravi d’avoir un tour d’esprit assés heureux, pour
vous le communiquer. Tant que vous vous trouverés de
l’aversion pour les matieres qui demandent un esprit
attentif & de la réfléxion, contés que vous aurés l’ame
malade. Ce dégout en est un symptome sûr. Je commencerai mon
second volume par deux pieces que je vous ai promises. La
premiere offrira à votre curiosité, les memoires abregés
qu’un vieillard, homme de bien, a faits de lui-même. La
seconde sera une dissertation sur le caractère d’esprit du
celébre Monsieur de la Motte, & sur ses ouvrages. Si
vous n’y trouvés pas les lumières fort sures, ni [IV] fort
étendues, j’ose croire que vous y trouverés l’équité ; cette
disposition de l’ame éleve assés souvent les raisonnemens
d’un genie mediocre au dessus des réfléxions d’un esprit
superieur, qu’un cœur mal placé livre au préjugé & à la
passion. Je ne vous dis rien des autres sujèts que je
traitterai dans ce second volume, la raison en est, que je
n’en sai rien encore moi-même, & que vous le verrés de
reste. Adieu, Ami Lecteur, jusqu’au revoir.
