Le Spectateur ou le Socrate moderne: VIII. Discours
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VIII. Discours
Zitat/Motto
Quos ille timorum
Maximus haud urget lethi metus : inde ruendi In ferrum mens
prona viris, animaeque capaces Mortis,
Lucan. Lib. I. 359
Quoi que la Mort soit la plus grande de toutes les terreurs, ils ne la craignent pas : De là vient qu’ils l’afrontent d’un air intrepide, & qu’ils donnent tête baissée dans le péril.
Lucan. Lib. I. 359
Quoi que la Mort soit la plus grande de toutes les terreurs, ils ne la craignent pas : De là vient qu’ils l’afrontent d’un air intrepide, & qu’ils donnent tête baissée dans le péril.
Metatextualität
Sur la gaieté ou le
courage, que certains grands Hommes ont fait paroitre à
l’heure de la Mort.
Metatextualität
Sur la gaieté ou le
courage, que certains grands Hommes ont fait paroitre à
l’heure de la Mort.
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J’ai lû avec plaisir une Lettre de
consolation que Phalaris écrivoit à un Pere afligé de ce qu’il
venoit de perdre un Fils d’un mérite extraordinaire. Sa pensée,
autant que je puis m’en souvenir, se reduit à ceci : La Mort fixe la
reputation d’un Homme, & décide si elle est bonne ou
mauvaise. De là vient peut-être, quoi qu’il y en ait quelques
autres motifs, que nous avons une répugnance
naturelle à faire l’éloge d’un Homme jusqu’à ce qu’il soit dans
le tombeau. Pendant qu’il est sujet à changer, nous pouvons en
avoir différentes idées. Il peut nous forcer à perdre l’estime
que nous avions conçuë pour lui, & nous paroître tôt ou tard
dans un autre jour que celui où nous le voïons à présent. En un
mot, si l’on ne doit pas décider qu’un Homme est heureux ou
malheureux, avant sa mort ; on ne sauroit non plus lui donner le
titre de vicieux, ou de vertueux, avant ce terme. Si d’un côté il n’y a pas de plus triste
idée pour un honête Homme que celle de se voir exposé à un tel
changement ; de l’autre, on peut dire qu’il n’y a rien de plus
glorieux que de mener une vie reglée, & de soutenir la
beauté de son Caractère jusques à la fin. A
peine y a-t-il une Personne illustre, dans l’Histoire Gréque ou
Romaine, dont l’un ou l’autre Ecrivain n’ai raporté la mort,
& qui ne la blâme ou ne l’aprouve suivant
l’humeur ou les principes qu’il avoit.
Il n’est pas trop à craindre qu’on imite
cet Exemple. La frayeur naturelle que les Hommes ont de la Mort
sufit pour les garantir de ce danger. Je remarquerai seulement
que ce qui étoit Philosophie dans cet Homme extraordinaire,
seroit Frénesie dans un autre qui, avec son humeur enjouée,
n’auroit pas la même sainteté de mœurs. Je finirai ce Discours
par l’Exemple d’un Prince qui, dans les derniers momens de sa
vie, fit paroitre, selon moi, plus d’intrépidité & de
grandeur d’ame, qu’aucun des Grecs ou des Romains
les plus célébres à cette occasion. Le voici, tel qu’on le
trouve dans1l’Histoire des Révolutions de Portugal, écrite
par Mr. l’Abbé de Vertot.
L.
Zitat/Motto
« Qu’il devoit prendre garde que la
Mort avoit mis une espèce de seau au Caractère de son Fils,
& qu’elle l’avoit placé hors de l’ateinte du Vice &
de l’Infamie : Que, pendant qu’il étoit en vie, il risquoit
toûjours d’abandonner la Vertu, & de perdre la
reputation qu’il s’étoit aquise ».
Exemplum
Ce fut aussi pour cette raison
qu’Epaminondas, interrogé, lequel des trois, de lui-même,
d’Iphicrate, ou de Chabrias, méritoit le plus d’estime,
répondit, qu’il faloit les voir mourir, avant qu’on pût le
décider.
Allegorie
On compare souvent la fin de la vie d’un Homme à
la conclusion d’une Pièce de Théâtre, qui est bien écrite,
& où les principaux Personnages jouënt le même rôle
jusques au bout, quel que puisse être leur fort.
Exemplum
Mr. de St. Evremond louë jusqu’à l’excès le
courage de Petrone dans les derniers momens de sa vie, &
il croit trouver plus de fermeté d’esprit que dans la mort
de Seneque, de Caton, ou de Socrate. Il n’y a nul doute que
l’envie de paroitre singulier dans ses remarques, & de
vouloir découvrir ce qui avoit échapé à l’observation des
autres, n’ait engagé cet Auteur, aussi poli qu’ingeneux, à
penser de cette maniere. Tout le mérite de Petrone se reduit
à être mort avec la même gaieté qu’il avoit euë durant sa
vie ; mais comme il l’avoit passé dans la débauche &
dissolution ; l’indifference, qu’il témoigna à la fin de ses
jours, venoit plûtôt de son Naturel volage, que de la force
de son Esprit. Le courage de Socrate venoit d’un tout autre
motif, je veux dire du sentiment intérieur d’une Vie reglée,
& de l’esperance d’un Bonheur éternel.
Exemplum
Si la gaieté au lit de mort
plaisoit tant à Mr. de St. Evremond, il en auroit pû trouver
un Exemple bien plus digne de nos éloges dans nôtre
Compatriote, le Chevalier Thomas Morus. Cet illustre Savant
s’étoit rendu fameux par une Conversation pleine d’esprit
& de bons mots, & qu’il parut toute sa vie jouër le
rôle d’un autre Democrate, comme Erasme le remarque dans une
Dédicace qu’il lui adressoit. Il mourut pour un article de
sa Religion, & tous ceux du même Parti
l’honorent comme un véritable Martyr. Cette innocente
gaieté, qui lui avoit aquis une si grande réputation durant
sa vie, l’accompagna jusques à la fin : il porta sur
l’Echafaut le même enjoûement, qu’il avoit d’ordinaire à sa
Table ; & lors qu’il mit sa tête sur le Bloc, il donna
des preuves de cette bonne humeur qu’il avoit toûjours fait
paroître à ses Amis dans toutes les occasions de la Vie. Sa
Mort répondit très-bien á la Vie qu’il avoit menée. Il n’y
eut rien de nouveau, qui sentit la gêne ou l’afectation. Il
ne crut pas que la maniere dont sa tête devoit être séparée
du reste de son corps fut une circonstance qui dût changer
l’assiete de son Esprit ; & dans la ferme atente d’une
Immortalité glorieuse, il crut que le plus petite degré
d’une douleur excessive devoit être éloigné d’un Accident
qui n’avoit rien en lui-même de capable de l’abatre ou de
l’intimider.
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Exemplum
Allgemeine Erzählung
« Lors que Dom Sebastien,
Roi de Portugal, envahît les terres de Multä Moluc,
Empereur de Maroc, dans le dessein de le detrôner,
Moluc étoit attaqué d’une maladie mortelle qui le
consumoit. Cependant il chercha l’occasion d’en
venir à une bataille décisive & il la trouva. On
peut dire qu’il se voïoit mourir lui-même, & sa
foiblesse étoit si grande, qu’il ne douta point
qu’il ne fût arrivé à son dernier jour ; il n’oublia
rien dans cette extremité pour le rendre le plus
beau de sa vie. Il rangea lui-même son armée en
bataille, & donna tous les ordres, avec autant
de netteté d’esprit & d’application, que s’il
eût été en parfaite santé. Il étendit même sa
prévoïance jusqu’aux événements qui pouvoient
arriver par sa mort, & il ordonna aux Officiers,
dont il étoit environné, que, s’il expiroit pendant
la chaleur du combat, on en cachât avec soin la
nouvelle ; & que, pour entretenir la confiance
des Soldats, on feignît de venir prendre ses ordres,
& que ses Aides de Camp s’aprochassent à
l’ordinaire de sa Litiere, comme s’il eût été encore
en vie. Il se fit ensuite porter dans tous les rangs
de l’armée ; & d’autant par signes & par sa
présence, que par des discours, il
exhorta les Maures à combatre génereusement pour la
défense de leur Religion & de leur Patrie. La
bataille commença de part & d’autre par des
décharges d’Artillerie. Les deux Armées
s’ébranlerent ensuite, & se chargerent avec
beaucoup de fureur, tout se mêla bien-tôt.
L’Infanterie Chrétienne, soutenuë des yeux de son
Roi, fit plier sans peine celle des Maures. Le Duc
d’Aveiro poussa même un corps de Cavalerie, qui lui
étoit opposé, jusqu’au centre & à l’endroit
qu’occupoit le Roi de Maroc. Ce Prince, voïant
arriver ses Soldats en desordre & fuïr
honteusement devant un Ennemi victorieux, se jetta à
bas de sa Litiere, & plein de colere & de
fureur, il voulut, quoi que mourant, les ramener
lui-même à la charge. Ses officiers s’opposerent en
vain à son passage ; il se fit faire jour à coups
d’épée : mais ces éforts achevant de consommer ses
forces, il tomba évanouï dans les bras de ses
Ecuïers : On le remit dans sa Litiere, & il n’y
fut pas plûtôt, qu’aïant mis son doigt sur la
bouche, comme pour leur recommander le secret, il
expira dans le moment & avant même qu’on eût pû
le conduire jusqu’à sa Tente.
1Page 17 – 21. Edition d’Amsterd. Chez B. Roger
