Le Spectateur ou le Socrate moderne: LXII. Discours
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LXII. Discours
Zitat/Motto
Oderunt peccare boni Virtutis amore.
Hor. L. I. Ep. XVI. 52
C’est-à-dire, Le seul amour de la Vertu porte les gens de bien à fuir le vice.
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Metatextualität
J’ai reçu depuis quelque tems diverses Lettres de Dames qui m’honorent de leur correspondance, & dont la plûpart se fâchent contre moi, de ce que je diminue leurs plaisirs, ou que je condamne avec trop de severité, des choses, qu’elles croient indifferentes de leur nature. Mais il me semble qu’elles sont fort injustes à mon égard, puisque je me borne à soutenir qu’elles doivent préférer les qualitez de l’Esprit à celles du Corps, les plus essentielles aux moindres. L’Esprit de l’Homme est souvent la dupe de son Cœur, quoi qu’il philosophe toute sa vie sur les moïens de vaincre ses passions ; & je ne vois pas pour quelle raison le cœur de la Femme seroit exemt de cette supercherie. Si nous admettons une égalité dans les facultez de l’un & de l’autre Sexe, on doit convenir, malgré tout cela, que l’Esprit des Femmes est moins cultivé que celui des Hommes, & par consequent on peut croire, sans leur faire tort, qu’elles sont plus sujettes à l’illusion en certains Cas, où le penchant naturel se trouve opposé aux interêts de la Vertu. Je ne rapporterai ici que le Billet d’une de ces Dames, & après l’avoir un peu commenté, je laisserai au Public à décider, si j’ai eu tort de prétendre que les Belles peuvent tomber dans l’erreur. Quoi qu’il en soit, celle-ci ne paroît m’avoit écrit, que pour me dire qu’elle n’en fera ni plus ni moins, malgré tous mes avis. Entendons-la raisonner elle-même.
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Brief/Leserbrief
Mr. le Spectateur,
M. T.
« P. S. Mon Amant ne sait pas que je l’estime, de sorte que libre de tout engagement, je puis attendre & voir s’il ne s’en trouveroit pas quelque autre qui m’agréât plus que lui. »
Selbstportrait
« Je suis encore fort jeune, & très-disposée à marcher les sentiers de l’Innocence ; mais avec de grands biens & de la qualité, je n’ai pas envie de renoncer aux plaisirs distinguez, ni à la petite satisfaction de plaire à tout le monde, & beaucoup moins à celle d’être aimée d’un Gentilhomme, que j’ai résolu d’épouser. Mais je ne veux m’engager dans ce nouveau lien, qu’après qu’un autre Hyver m’aura passé sur la tête, & que je l’aurai emploïé, quoique vous en puissiez dire, dans votre humeur sombre & chagrine, à entendre des Concerts de Musique, à la Comédie, en Visites, & à tous les Divertissemens que l’abondance & la Jeunesse, accompagnées de la Vertu, pourront procurer à celle qui est, &c. »
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Fremdportrait
Qu’1Eudosie est éloignée du caractère de la jeune Coquette, dont je viens de parler ! Elle possede toutes les manieres civiles & honnêtes d’une bonne Education à un si haut point, que la Vertu paroît en elle un instinct naturel, plutôt qu’un effort de son Esprit. Il lui est aussi facile de juger sainement des Personnes & des choses, qu’à une autre, qui seroit mal élevée, d’avoir les manieres choquantes, & l’air embarrassé. Elle a tourné en habitude ce qui n’étoit d’abord qu’une suite de son Education ; & il ne lui seroit pas moins impossible d’entretenir une fausse ou indigne pensée, qu’il le seroit à Flavie, la belle Danseuse, de se produire, de mauvaise grace, dans une Assemblée de Gens de qualité.
Metatextualität
Quoi qu’il en soit, voici de quelle maniere elle en raisonne.
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Brief/Leserbrief
Mr. le Spectateur,
« Je vous écris cette Lettre pour vous avertir que nous perdons aujourd’hui plus de tems à la Toilette que nous n’y en destinions autrefois, parceque nous n’avons pas la Bibliotheque, dont vous nous avez promis un Catalogue. Je me flate, Monsieur, que, dans le choix des Auteurs qui doivent nous instruire, vous aurez sur tout égard aux Livrés de Dévotion ; puisque c’est un sujet fort délicat, & que les effets en peuvent être de grande consequence. Je connois moi-même quelques-unes de nos Dames, qui emploient soir & matin une heure dans leur Cabinet, qui lisent un certain nombre de Prieres dans six ou sept differens Livres de Dévotion, dont le meilleur est un vrai Galimatias, qui les repétent avec quelque sorte d’ardeur, qu’un verre de vin ou un trait d’Eau cordiale pourroit exciter, & qui s’imaginent ensuite pouvoir lâcher la bride à toutes leurs passions. La belle 2Philantie, que je mets au rang de vos Idoles, est une de ces Dévotes ; elle a un fort joli Cabinet, où elle se retire à ses heures marquées. C’est la Chambre où elle s’habille & son Prie-Dieu ; elle a toujours devant elle un grand Miroir, & l’on voit sur sa Table, pour me servir des rimes d’un Auteur fort spirituel,
Quel plaisir n’y aurait-il pas, si l’on pouvoit assister à la Scène, de voir cette Idole élever tour à tour les yeux vers le Ciel, & les abaisser ensuite à la dérobée sur sa chère Personne ? Le grotesque conflit qu’il doit y avoir entre son Orgueil & son Humilité ! Lorsque vous nous donnerez un Catalogue de Livres, souvenez-vous de choisir ceux qui élevent l’Esprit au dessus du Monde, & qui inspirent une agréable indifference pour toutes les bagatelles qu’on y voit. C’est au défaut de ces bonnes Maximes, que nous devons attribuer, si je ne me trompe, cette humeur sombre, chagrine & réveuse, où tant de Personnes se plongent, sous prétexte de se dérober aux affaires de la Vie, quoique leur cœur y soit toujours engagé, qu’elles ne s’acquitent de leur devoir que comme d’une tâche pénible, & qu’elles ne lisent de bons Livres que par boutades, ou en certaines Saisons de l’année. Je croi qu’une grande partie de ce mal peut venir des Livres mêmes, dont les titres, bornez à la Préparation pour la sainte Cène, ou à de tels autres Exercices de Pieté, entraînent les petits Genies dans des Erreurs grossieres, & leur infusent une Religion machinale, absolument distincte dés bonnes mœurs. Il y a une Dame de ma connoissance si attachée à cette sorte de Dévotion, qu’elle ne manque jamais d’aller prier Dieu, dans son Cabinet, à une certaine heure, quoiqu’elle en passe tous les jours sept ou huit à jouer aux Cartes ; mais elle n’a pas plutôt donné son Jeu à une autre, qu’il lui tarde beaucoup de le réprendre, pour tenir pied à boule jusques à deux ou trois heures du matin. Tous ces actes d’une Dévotion affectée ne sont que de vaines apparences, & des complimens, qu’on fait, pour ainsi dire, à la Vertu ; puisque le cœur n’en est presque pas touché. De là vient que tant de Personnes se croient vertueuses, par cela seul qu’elles n’ont aucun Vice grossier. Dulcianare est la plus insolente de toutes les Créatures à l’égard de ses Amis & de ses Domestiques, sous l’unique prétexte qu’il n’y a pas une Ame qui puisse l’accuser, pour me servir de son expression ridicule, d’avoir une tache noire dans les yeux. Si
vous l’en croïez, elle n’a rien dans le cœur qu’elle ne puisse dire à tout le monde, & c’est pour cela même qu’elle brusque toutes ses Amies, & qu’elle est insuportable à ses Inferieurs. Aïez donc la bonté, mon cher Monsieur, de nous indiquer des Livres, capables de rendre notre Vertu plus solide, & de nous convaincre que dans une Ame veritablement Chrétienne le mépris du Vice est toujours accompagné de pitié pour les Vicieux. Tout notre Sexe attend avec impatience vos bons avis sur cet article, & sur toute autre chose qu’il vous plaira nous enseigner. Vous obligerez en particulier celle qui est, &c. »
B. D.
Zitat/Motto
Et du rouge & du blanc, avec sa Liturgie,
Pour se rendre à la fois plus sainte & plus jolie.
Pour se rendre à la fois plus sainte & plus jolie.
