Actions ou Phénomènes, in: La revue des revues, 15.
Novembre / November 1895, s. 305-314.
I. — UNE ALTERNATIVE SOCIOLOGIQUE.
Actions ou phénomènes? C’est dans cette alternative que
gît tout le problème sociologique. Les historiens regardent les événements
historiques comme des actions des individus. En cela, ils se trompent. Ces
événements et toute la chaîne qui constitue l’évolution historique, ne sont que
des phénomènes, tout à fait semblables aux autres phénomènes naturels. C’est la
thèse sociologique qui doit être démontrée.
Il faut s’expliquer d’abord ce que c’est qu’un
phénomène naturel. C’est un événement qui doit nécessairement se produire
d’après les lois naturelles.
Le lever et le coucher du soleil, voilà des phénomènes,
parce que personne n’y travaille, et que cela s’accomplit d’après une loi
naturelle.
Mais, jusqu’à présent, on n’a admis que des phénomènes
inorganiques, organiques, vitaux et psychiques, et seules les sciences
naturelles s’en occupaient et tâchaient de découvrir les lois de leur genèse et
de leur évolution.
La géologie, l’astronomie, la chimie, la physique,
traitent des phénomènes inorganiques. La botanique traite des phénomènes
organiques. La zoologie, la physiologie, traitent des phénomènes vitaux. La
psychologie traite en partie des phénomènes psychiques. Et cela a toujours été
le signe caractéristique, la marque des sciences par opposition avec les arts,
que les premières marchaient vers la con
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naissance des lois
naturelles sur lesquelles elles s’appuyaient, non seulement pour pouvoir
comprendre les phénomènes relatifs et indiquer leurs causes, mais aussi pour
prédire leurs réapparitions et leurs évolutions futures. Une seule science,
jusqu’à présent, n’a pu réussir à procéder de la sorte, c’est la science de
l’histoire. Et l’on peut dire, par conséquent, que, maintenant encore,
l’histoire n’est pas devenue une science, car les historiens nous ont toujours
raconté des
actions humaines, mais, ils n’ont pas su nous
montrer l’évolution des phénomènes sociaux s’accomplissant d’après des lois
naturelles. Ils ont bien senti cette faiblesse de leur prétendue science, mais
ils ont été impuissants à vaincre cette difficulté.
L’école théologique des historiens n’a point éprouvé,
il est vrai, ce manque de caractère scientifique. Elle échappait à ces doutes
qui tourmentent les historiens libre-penseurs.
Bossuet, par
exemple, écrit l’histoire comme l’auteur – ou les auteurs – de la Bible ont
écrit celle du peuple juif, comme
Grégoire de
Tours a écrit ses
Gesta Dei per Francos.
D’après eux, c’est Dieu qui fait tout, et l’histoire doit se borner à expliquer
chaque victoire comme une récompense de la vertu et chaque défaite comme un
châtiment du crime.
Mais, lorsque surviennent les Encyclopédistes, quand la
libre-pensée triomphe, et que la science commence à chercher partout les causes
et les lois naturelles des événements, l’embarras des historiens se manifeste
ouvertement. « Que faire, se demande
Voltaire avec
cette étrange variété des mœurs, des usages, des lois, des révolutions, quand
tout semble avoir un principe : l’intérêt égoïste ? » Il désespère d’expliquer
tout cela. Dans toute cette masse de révolutions qui apparaît d’un bout à
l’autre du monde, il n’aperçoit nen autre chose qu’un enchaînement des causes et
des effets « qui entraînent les hommes comme les vents poussent les sables et
les flots ». Pour
Voltaire,
« toute cette histoire n’est qu’un ramassis de crimes, de folies et de malheurs,
parmi lesquels nous avons vu quelques vertus, quelques temps heureux, comme on
découvre des habitations éparses ça et là dans les déserts ».
Viennent ensuite les matérialistes, comme
Mirabaud (pseudonyme du baron de
Holbach, auteur
du
Système de la Nature), qui s’efforcent d’expliquer
tout cela à l’aide des lois physiques. « Dans tous ‘es phénomènes que l’homme
nous présente, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, nous ne voyons qu’une suite
de causes et d’effets conformes aux lois communes à tous les êtres de la nature.
Toutes ses façons d’agir, ses sensations, ses idées, ses passions, ses volontés,
ses actions, sont des suites nécessaires de ses propriétés et de celles qui se
trouvent dans les êtres qui le résument. Tout ce qu’il fait et tout ce qui se
passe en lui, sont des effets de la force d’inertie de la gravitation sur
soi-même, de la vertu attractive et répulsive, de la tendance à se conserver, en
un mot, de l’énergie qui lui est commune avec tous les êtres que nous voyons.
Elle ne fait que se montrer dans l’homme d’une façon particulière. »
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Mais cette transplantation des lois
physiques sur le terrain social ne réussit pas. Les grands faits sociaux, les
événements historiques, ne s’expliquent pas à l’aide des forces d’attraction et
de répulsion. Et Je développement de l’esprit humain, l’évolution de la
civilisation ne sauraient davantage être présentés comme le résultat de forces
purement physiques.
Néanmoins, l’idée s’enracine, et nombre de personnes
s’efforcent d’en démontrer la réalité. Elles procèdent pour cela de différentes
manières.
II. — LA FAILLITE DE LA PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE.
Les uns, suivant en cela l’idée jadis émise par
Montesquieu, croient pouvoir démontrer l’influence du climat sur le
développement social.
Montesquieu
lui-même avait déjà lié l’idée républicaine avec le beau ciel de la Grèce et le
despotisme du nord de l’Europe avec le ciel froid et nébuleux de ces contrées.
Ses disciples et successeurs sont nombreux. Ils
développent ses idées, ils montrent le lien plus intime entre le climat et
l’individualité morale des peuples. Buckle veut nous persuader que l’homme
s’unit au climat par la végétation dont il fait sa nourriture et semble
appliquer historiquement la thèse de
Moleschott
que l’homme, au moral comme au physique, est le résultat de ce qu’il mange (
Der Mensch ist was er isst).
Mais déjà les philosophes allemands, qui ont créé les
grands systèmes de la philosophie de l’histoire, ont repoussé ces idées
soi-disant naturalistes et demandé pourquoi, sous le beau ciel de la Grèce, les
Turcs ne sont pas devenus républicains.
En réalité, nous rencontrons sous tous les climats, à
des époques diverses, les mêmes formes de gouvernement : preuve que le climat
n’a en cela aucune influence.
Les philosophes de l’histoire ne se prêtent pas à de
pareilles fantaisies naturalistes. Néanmoins, eux aussi cherchent à démontrer
l’existence, dans le développement du genre humain, d’une régularité immanente
qui laisse deviner un régime de lois naturelles. Mais cette régularité, ils ne
la cherchent pas dans le domaine de l’esprit humain. Pour eux et, en première
ligne, pour
Hegel,
l’humanité, les nations ne sont qu’un moyen dont se sert « l’idée absolue » pour
se manifester. Cette idée est l’absolu même, la vraie réalité des choses. Elle
se développe, et la philosophie, en démontrant la règle et l’ordre de cette
évolution, arrive à la connaissance de l’absolu, de l’esprit se manifestant dans
l’histoire.
Mais il suffit d’un peu de réflexion pour constater la
fausseté de celle conception philosophique. D’abord, le philosophe prussien
connaissait-il l’histoire ou l’évolution de
toute cette
humanité, dont il voudrait nous donner « l’esprit » ou « l’idée » ? Il ne
connaît qu’une part infime de cette humanité et de son histoire. Il ne parle que
de
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l’antiquité, de l’Asie Mineure et de l’Egypte, de la Grèce et
de Rome et enfin des Etats chrétiens de l’Europe. La Chine est pour lui un étal
« immuable » puisqu’il ignore son histoire. De même, l’Amérique, avec les grands
empires antérieurs à sa découverte et le développement gigantesque qu’elle a
pris dans notre siècle, n’existe pas pour lui. La vérité est que la formule
hégélienne, scholastique plutôt que philosophique, selon laquelle « l’absolu »,
« l’idée » se déduisent de la « thèse » primitive, est construite expressément
pour embrasser les empires despotiques de l’Asie Mineure, l’antiquité classique
de l’Europe et l’Allemagne, qui lui semble arrivée à la cime du développement
spirituel de toute l’humanité et qui constitue à présent le véritable siège de
« l’idée absolue » du « Dieu en histoire ». C’est pourquoi, en Prusse,
l’hégélianisme est devenu la philosophie officielle, car elle fait du roi de
Prusse le but suprême de tout le développement du genre humain.
Aussi son règne fut-il éphémère. La nullité de cette
conception fut reconnue même en Allemagne et la réaction fut même si forte qu’il
suffit pendant longtemps de dénoncer une œuvre comme hégélienne ou
historico-philosophique pour la couvrir de ridicule. C’est ainsi qu’a échoué la
philosophie de l’histoire.
III. — AUTRES TENTATIVES.
Mais le problème qui l’avait évoquée ne disparut pas
pour cela. Il subsistait dans tous les esprits qui avaient subi l’influence des
sciences naturelles. On ne pouvait, ni s’en débarrasser, ni l’ignorer de parti
pris et, tôt ou tard, il devait réapparaître sur l’arène scientifique.
Une fois de plus, la réapparition ne fut pas heureuse.
Un mystique suisse,
Rohmer, crut
avoir trouvé des analogies entre l’Etat et le corps humain. Son compatriote, le
célèbre publiciste allemand
Bluntschli,
vantait très fort, dans ses
Etudes sur l’Eglise et
l’Etat, des théories appelées depuis organiques. Il lit même école et,
pendant plus de trente années, nombre de professeurs et de publicistes allemands
s’amusèrent à définir la nature « organique » de l’Etat et ses fonctions
également « organiques ».
Enfin, un savant économiste de même nationalité, M.
Schæffle, ne
tarda pas édifier, en prenant pour base cette théorie, tout un système de
science politique ou plutôt sociologique, où il étudie l’anatoniie, la
physiologie et la psychologie du corps social et nous montre les fonctions
vitales de cet être étrange, dont les individus sont les cellules. Nous admirons
volontiers dans M.
Schæffle
l’imagination géniale et la finesse de l’esprit, toutes deux, du reste, mises au
service d’une idée plus poétique que scientifique. Mais, en somme, qu’a-t-il
démontré? Que la société est un être organique et, comme telle, soumise à des
lois naturelles? Non! Quoique cette dernière proposition soit vraie, la première
ne saurait se soutenir.
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Si nous voulons, grouver que la vie de la
société est régie par des lois naturelles, il ne suffit point de la comparer à
un être organique, cette comparaison fût-elle appuyée sur les apparences les
plus spécieuses et les aperçus les plus spirituels; car le bon sens nous dit que
la société n’est pas un être organique. La méthode à employer est tout autre, et
voici comment on arrive à la démonstration des lois naturelles qui régissent le
développement des sociétés.
IV. — LA LUTTE TOUJOURS ET PARTOUT.
Partons d’un fait général qui, dans toute l’histoire et
sous nos yeux même, caractérise la vie de tous les peuples : c’est la lutte des
sociétés, c’est-à-dire des groupes d’hommes unis par un intérêt commun. N’est-ce
pas là, à la fois, le contenu de toute l’histoire générale et de toute la
politique quotidienne ? Suivons les annales des peuples anciens et modernes,
jetons les yeux autour de nous, prenons en main les journaux. Toujours et
partout le même spectacle et le même drame ; lutte et combat entre des groupes
humains.
Voyons à présent ce qui constitue ces groupes, quelle
est leur essence et quel est l’objet de leurs luttes éternelles. Si différents
que soient ces groupes, c’est toujours quelque intérêt spécial qui les unit ou
les divise et c’est selon la différence de ces intérêts que varie leur
caractère : consanguinité, voisinage, langue, religion, possession de biens,
entreprises exécutées en commun, expéditions militaires ou navales, défense des
privilèges ou luttes contre les privilégiés, etc. Les intérêts semblables sont
les liens qui unissent les uns de ces groupes contre les autres, groupes qui se
nomment alors, suivant les circonstances, tribus, peuples, nations, classes,
partis politiques, et qui sont les acteurs des luttes dont le récit constitue
l’histoire.
Demandons nous, à présent, quel est l’objet de chaque
lutte sociale. C’est toujours de la domination des ans sur les autres qu’il
s’agit, quoique cette domination puisse prendre des formes diverses. Dans l’âge
primitif des sociétés, il a pu s’agir simplement de manger la chair des ennemis,
puis de faire des prisonniers et des esclaves, puis de s’emparer du territoire
de ces mêmes ennemis, de leur enlever leur bétail et leurs autres richesses.
Dans l’Etat déjà organisé, le but de la lutte peut être la possession de
quelques droits et privilèges, les partis parlementaires, comme représentants de
leurs groupes respectifs, luttant pour s’assurer quelques bénéfices économiques,
etc. Mais en tout cas, l’essence même de ce but, c’est toujours une domination
exercée sous une forme ou sous une autre. Eh bien ! quand cette lutte pour la
domination est le fait le plus général de toute l’histoire humaine, nous en
pouvons conclure que nous ne nous trouvons pas en présence d’actions
individuelles, dérivant du libre arbitre, mais bien d’un phénomène indépendant
de la volonté des
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individus et que c’est par suite des tendances
naturelles de ces groupes humains que ces luttes se continuent et se
renouvellent sans fin. La meilleure preuve que nous avons affaire à des
phénomènes et non à des actes libres, c’est que nous pouvons parfaitement
prévoir leur venue ; c’est que nous pouvons savoir d’avance, non seulement étant
donné tel incident, qu’il provoquera une lutte entre tels groupes donnés, mais
aussi dans quel sens chacun de ces groupes engagera la lutte. On prépare à la
Chambre des députés une loi quelconque, par exemple un nouvel impôt sur le vin.
Nous pouvons savoir, dès à présent, quel parti, dans la Chambre, combattra ce
nouvel impôt et quel parti le soutiendra. Comment savons-nous cela? Nous sentons
bien, en effet, que chaque parti défendra son intérêt et s’efforcera d’exploiter
le parti contraire. Nous disons « exploiter », car cette « exploitation » ne
fait qu’exprimer, sous une autre forme, l’idée de domination. Dominer, c’est
exploiter les forces vives de celui qu’on domine. Celui-là, le sauvage le mange,
le barbare le fait travailler comme esclave, l’homme civilisé le fait travailler
pour un salaire : le procédé ne change pas. On exerce une domination, on
exploite; c’est le but de la lutte, c’est le prix de la victoire.
C’est vers ce but que toujours et partout tendent les
groupes humains, aussi bien dans les forêts vierges de l’Afrique et de
l’Amérique où ils se guettent les uns les autres, que dans les Parlements
européens où ils votent les uns contre les autres. Ces « actions » si
différentes, c’est toujours le même phénomène et ce phénomène ne dépend pas du
libre arbitre des individus ; il est la résultante des tendances des groupes
humains, qui exercent sur les individus des influences irrésistibles. Car, bien
loin d’être libre, l’individu est toujours sous le jouge de son groupe ; c’est
le grand secret de la vie sociale. C’est là la seconde thèse fondamentale de la
sociologie, thèse méconnue jusqu’à nos jours par les sciences sociale et
politique. De la méconnaissance de cette thèse, sont nées toutes les théories
politiques de la Révolution française, qui ont à leur tour engendré les
institutions européennes basées sur les droits naturels de l’homme envisagé
comme être libre. Et de cette erreur fondamentale découlent toutes les
institutions constitutionnelles qui considèrent ‘homme comme maître de ses
actions, toutes les institutions politiques fondées sur le libre arbitre de cet
homme-dieu, agissant selon la détermination de sa raison, alors qu’il est
simplement un animal qui suit machinalement le chemin que suit son troupeau.
Observez un domaine quelconque de la vie politique et
vous verrez toujours l’individu imbu des idées et des superstitions de son
milieu et luttant contre les tendances des autres groupes. Regardez les partis
politiques ! Que signifie celte rage des monarchistes, des républicains, des
bonapartistes, des socialistes, des anarchistes les uns contre les autres ? Ce
sont des groupes qui se combattent, car la lutte des groupes est la loi suprême
de la vie sociale. Croyez-vous que l’individu soit en état de juger froidement
le programme de son
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parti et de le suivre après s’être convaincu
de sa justice ? Peut-être existe-t-il des êtres exceptionnels qui se croient
convaincus de l’excellence du programme de leur parti ; mais la plupart
défendent ce programme parce qu’ils appartiennent au parti, en raison de leur
naissance, de leurs occupations, des biens qu’ils possèdent, de leur indigence,
ou poussés par mille autres causes naturelles, sociales et psychologiques.
Qui pourrait nier que tout cela ne se passe dans la vie
politique? Un coup dieil jeté sur quelque Parlement que ce soit, sur les luttes
politiques des Assemblées, sur la presse, sur la littérature elle-même, peut
nous convaincre que nous avons affaire, non pas à des individus, niais aux
troupeaux auxquels ces individus appartiennent. De même, dans les autres
domaines de la vie publique, ce caractère syngénétique des individus se
manifeste clairement. Nous pouvons expliquer chaque action individuelle au point
de vue des rapports de l’individu avec son groupe, notamment comme résultat
nécessaire de l’influence de ceux-ci sur celui-là, conséquemment comme phénomène
social.
V. — L’INDIVIDU N’EST QU’UN INSTRUMENT AVEUGLE.
Mais dans aucun domaine de la vie publique, ces deux
faits : que l’individu n’est que l’instrument aveugle du groupe et que les
groupes soutiennent les uns contre les autres des luttes implacables,
n’apparaissent de façon aussi palpable que dans le domaine du droit pénale et,
là encore, ce sont les délits politiques qui nous font saisir dans toute leur
clarté ces faits sociologiques fondamentaux.
Voyez ce jeune homme qui monte à la tribune et demande
du pain pour les ouvriers sans travail, en reprochant à l’État de ne pas se
soumettre à ces justes revendications? Peut-on juger ce fait comme une action
individuelle? N’est-ce pas plutôt la conséquence du courant d’idées créé par les
savants, les hommes de lettres, et favorisé souvent par les hommes d’État et les
diplomates? Les raisonnements que tient cet orateur ne viennent pas de lui. Ce
n’est pas son esprit individuel, c’est l’esprit collectif qui lui inspire ses
paroles. Elles lui viennent de l’atmosphère socio-politique qui l’enveloppe et
qu’il respire. C’est le courant d’idées de son temps ou de son groupe social.
Est-ce là une action individuelle?
Non ! C’est un phénomène social, conséquence inévitable
de certaines prémisses sociales.
Ce qui est malheureusement par trop individuel, c’est
la peine qu’on lui inflige ou plutôt le mal physique qu’on lui cause pour se
venger stupidement de ses paroles. Car, dans l’impossibilité d’emprisonner le
courant d’idées dont l’individu n’est que l’organe et tous ceux qui ont créé ce
courant, qui l’ont nourri, qui le soutiennent encore, on emprisonne le jeune
orateur qui doit expier les emportements idéalistes d’une grande partie de la
société et qui devient ainsi un m artyr de la foi nouvelle de son milieu.
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D’autre part, la sentence prononcée
contre lui par le juge n’est pas non plus un acte individuel. Elle ne l’est pas
dans le sens de certaine jurisconsultes bornés qui prétendent faussement que ce
n’est pas le juge, mais bien la loi qui frappe l’accusé. Cette phrase banale est
totalement vide de sens. La loi n’est qu’un texte mort; elle ne frappe personne,
elle n’applique pas la peine et ne la mesure pas. Cela, c’est la besogne du
juge.
Mais c’est bien plutôt dans un autre sens que la
sentence du juge est un phénomène social.
VI. — NOS LOIS ET NOS JUGES.
Premièrement, c’est la loi
elle-même qui forme la base de la condamnation, qui est un phénomène social,
puisqu’elle esl toujours l’acte d’un groupe contre un groupe. Si elle édicté que
toute attaque contre l’ordre existant devra être punie, il ne faut pas oublier
qu’elle est faite par ceux-là même qui ont un intérêt égoïste à maintenir cet
ordre, qu’elle est, en un mol, le moyen à l’aide duquel les uns maintiendront
leur puissance et leur bien-être contre les autres, sur lesquels cet ordre pèse
comme un insupportable fardeau.
Secondement, ce juge qui porte
la sentence, étant payé par l’Etat, s’identifie nécessairement avec le groupe
dominant, il partage ses craintes et ses angoisses comme il ressent toutes ses
haines contre l’individu du groupe adverse, et il exerce sous la bannière de la
loi toutes les vengeances barbares qui caractérisent les rapports intersociaux
des groupes avec les groupes. A cet égard aussi, il n’esl jamais indifférent,
notamment dans les sociétés peu civilisées, de savoir à quel groupe social
appartiennent respectivement le juge et l’accusé. Car ici, les distances
sociales peuvent être diverses et c’est presque une loi sociologique, trop
méconnue malheureusement des jurisconsultes, que la sévérité
de lu peine infligée au condamné est toujours en proportion directe de
l’éloignement social entre le groupe auquel appartient le juge et celui
auquel appartient l’accusé. Aussi pouvons-nous remarquer, dans nombre
de cas, que, entre plusieurs accusés d’un même délit, celui qui appartient au
même groupe que le juge est absous, alors que les autres sont condamnés à des
peines plus ou moins fortes, selon qu’ils appartiennent à des groupes plus ou
moins éloignés de celui du juge.
Ce que je dis ici ne manquera pas d’éveiller de vives
protestalions. « Comment! s’écrieront les légistes, le juge n’est-il pas
impartial et indépendant ? » Oui, cette indépendance du juge est une des
nombreuses fictions dont sont pleines les chartes européennes. Mais est-ce que
cette phrase a un sens ? Le juge n’est-il pas un homme comme les autres?
N’appartient-il pas à un groupe social ? Ses pensées et ses sentiments sont-ils
à l’abri des rancunes, des préjugés et des haines de son groupe ? Comment
pourrait il, alors, demeurer impartial et indépendant? Produit moral et
intellectuel de son groupe, il est com
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plètement imprégné de ses
tendances et il en poursuit inconsciemment, per
fas et
nefas, la réalisation. On répète souvertt que Thémis est aveugle :
peut-être cela se présente-t-il parfois dans des pays de haute culture. Mais,
dans des pays moins civilisés, elle est au contraire extrêmement clairvoyante et
le bandeau qu’elle a sur les yeux n’empêche pas son flair de reconnaître qui,
parmi les accusés, appartient à son groupe et qui lui est étranger
[2]
.
Le délinquant d’une part, et de l’autre cette
« vendetta » déguisée en sentence judiciaire, ce ne sont que des phénomènes
sociaux, des épisodes de la lutte sociale dans laquelle c’est la force
supérieure qui l’emporte.
Juger tous ces phénomènes comme autant d’actions libres
des individus, telle a été la lourde erreur de la théorie individualiste,
laquelle n’exprimait en réalité que les hautes aspirations d’un idéalisme
exagéré. Oui, cela serait parfait si l’homme devenait « homme », dans le sens le
plus sublime du mot. Mais, hélas ! il est encore loin d’en être ainsi ! L’homme
n’est qu’un animal vivant en bande, sentant et pensant comme sa bande, ayant les
goûts de sa bande, agissant dans l’intérêt de sa bande, en faisant, en un mot,
partie intégrante. L’homme émancipé de sa bande, ce n’est encore que l’idéal des
anarchistes théoriques, l’idéal de
Kropotkine,
d’Elisée
Reclus et de
Bruno
Wille. En attendant la réalisation de ces rêves, la sociologie,
314
en tant que science, ne saurait s’occuper de cet être qui n’existe
pas ou qui existe à un trop petit nombre d’exemplaires pour pouvoir entrer en
ligne de compte. La sociologie, en tant que science, ne peut opérer que sur les
hommes de la réalité, c’est-à-dire sur les troupeaux humains.
VII. — LES HYPOCRISIES DE CONSTITUTIONS.
Aussi la grande taule de la Révolution française de
1789 a-t-elle été de consacrer avec empressement toutes ces aspirations et tous
ces idéals et de les formuler en paragraphes de constitutions. Depuis, celle
théorie de la Révolution française a engendré toutes les constitutions
européennes et introduit les aspirations d’une nation idéaliste sous forme de
grossiers mensonges dans les chartes de tous les peuples à demi civilisés de
l’Europe orientale. Et voici maintenant qu’on multiplie les barbaries et les
cruautés, sous l’égide des sublimes principes de l’égalité devant la loi et de
l’indépendance de la justice! C’est à la sociologie de dévoiler toutes ces
hypocrisies et de montrer aux peuples trompés comment ils sont devenus dupes des
apparences libérales sous lesquelles se cachaient des gouvernements
absolutistes.
Quoique son devoir comme science soit simplement
d’élucider les faits et de montrer leur enchaînement, elle peut, néanmoins, en
dissipant les illusions funestes et en démasquant les ruses coupables des
gouvernements absolus, contribuer pour sa part au triomphe de la vérité.
Certes, elle ne pourra épargner à aucune société les
luttes éternelles au moyen desquelles s’accomplit le développement des nations ;
mais elle contribuera du moins à bannir de ces luttes les mensonges effrontés
dont s’aident aujourd’hui les gouvernements absolutistes pour maintenir le
régime du moyen âge, empiré encore par des apparences constitutionnelles et des
pratiques pseudo-libérales, un régime criminel qui ne s’appuie que sur la force
brutale et se pare de formes empruntées à des voisins civilisés ; un régime qui
n’a, en vérité, d’autre but que d’arrêter le développement naturel de la
civilisation, en faveur de quelques parasites qui entassent milliards sur
milliards, pour assurer – au moins le croient-ils ! – la prospérité de leurs
descendants.
Mais, heureusement, ici aussi leurs grandes « actions »
ne sont que des phénomènes qui auront des conséquences tout autres que
l’accomplissement de leurs desseins individuels, et ce sont plutôt des
phénomènes funestes, précurseurs de l’approche du grand « KLADDE-RADATSCH »,
comme disent les Berlinois.
L. GUMPLOWICZ.