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Actions ou Phénomènes, in: La revue des revues, 15. Novembre / November 1895, s. 305-314.
Actions ou Phénomènes
Ludwik Gumplowicz
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I. — UNE ALTERNATIVE SOCIOLOGIQUE.
Actions ou phénomènes? C’est dans cette alternative que gît tout le problème sociologique. Les historiens regardent les événements historiques comme des actions des individus. En cela, ils se trompent. Ces événements et toute la chaîne qui constitue l’évolution historique, ne sont que des phénomènes, tout à fait semblables aux autres phénomènes naturels. C’est la thèse sociologique qui doit être démontrée.
Il faut s’expliquer d’abord ce que c’est qu’un phénomène naturel. C’est un événement qui doit nécessairement se produire d’après les lois naturelles.
Le lever et le coucher du soleil, voilà des phénomènes, parce que personne n’y travaille, et que cela s’accomplit d’après une loi naturelle.
Mais, jusqu’à présent, on n’a admis que des phénomènes inorganiques, organiques, vitaux et psychiques, et seules les sciences naturelles s’en occupaient et tâchaient de découvrir les lois de leur genèse et de leur évolution.
La géologie, l’astronomie, la chimie, la physique, traitent des phénomènes inorganiques. La botanique traite des phénomènes organiques. La zoologie, la physiologie, traitent des phénomènes vitaux. La psychologie traite en partie des phénomènes psychiques. Et cela a toujours été le signe caractéristique, la marque des sciences par opposition avec les arts, que les premières marchaient vers la con
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naissance des lois naturelles sur lesquelles elles s’appuyaient, non seulement pour pouvoir comprendre les phénomènes relatifs et indiquer leurs causes, mais aussi pour prédire leurs réapparitions et leurs évolutions futures. Une seule science, jusqu’à présent, n’a pu réussir à procéder de la sorte, c’est la science de l’histoire. Et l’on peut dire, par conséquent, que, maintenant encore, l’histoire n’est pas devenue une science, car les historiens nous ont toujours raconté des actions humaines, mais, ils n’ont pas su nous montrer l’évolution des phénomènes sociaux s’accomplissant d’après des lois naturelles. Ils ont bien senti cette faiblesse de leur prétendue science, mais ils ont été impuissants à vaincre cette difficulté.
L’école théologique des historiens n’a point éprouvé, il est vrai, ce manque de caractère scientifique. Elle échappait à ces doutes qui tourmentent les historiens libre-penseurs. Bossuet, par exemple, écrit l’histoire comme l’auteur – ou les auteurs – de la Bible ont écrit celle du peuple juif, comme Grégoire de Tours a écrit ses Gesta Dei per Francos. D’après eux, c’est Dieu qui fait tout, et l’histoire doit se borner à expliquer chaque victoire comme une récompense de la vertu et chaque défaite comme un châtiment du crime.
Mais, lorsque surviennent les Encyclopédistes, quand la libre-pensée triomphe, et que la science commence à chercher partout les causes et les lois naturelles des événements, l’embarras des historiens se manifeste ouvertement. « Que faire, se demande Voltaire avec cette étrange variété des mœurs, des usages, des lois, des révolutions, quand tout semble avoir un principe : l’intérêt égoïste ? » Il désespère d’expliquer tout cela. Dans toute cette masse de révolutions qui apparaît d’un bout à l’autre du monde, il n’aperçoit nen autre chose qu’un enchaînement des causes et des effets « qui entraînent les hommes comme les vents poussent les sables et les flots ». Pour Voltaire, « toute cette histoire n’est qu’un ramassis de crimes, de folies et de malheurs, parmi lesquels nous avons vu quelques vertus, quelques temps heureux, comme on découvre des habitations éparses ça et là dans les déserts ».
Viennent ensuite les matérialistes, comme Mirabaud (pseudonyme du baron de Holbach, auteur du Système de la Nature), qui s’efforcent d’expliquer tout cela à l’aide des lois physiques. « Dans tous ‘es phénomènes que l’homme nous présente, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, nous ne voyons qu’une suite de causes et d’effets conformes aux lois communes à tous les êtres de la nature. Toutes ses façons d’agir, ses sensations, ses idées, ses passions, ses volontés, ses actions, sont des suites nécessaires de ses propriétés et de celles qui se trouvent dans les êtres qui le résument. Tout ce qu’il fait et tout ce qui se passe en lui, sont des effets de la force d’inertie de la gravitation sur soi-même, de la vertu attractive et répulsive, de la tendance à se conserver, en un mot, de l’énergie qui lui est commune avec tous les êtres que nous voyons. Elle ne fait que se montrer dans l’homme d’une façon particulière. »
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Mais cette transplantation des lois physiques sur le terrain social ne réussit pas. Les grands faits sociaux, les événements historiques, ne s’expliquent pas à l’aide des forces d’attraction et de répulsion. Et Je développement de l’esprit humain, l’évolution de la civilisation ne sauraient davantage être présentés comme le résultat de forces purement physiques.
Néanmoins, l’idée s’enracine, et nombre de personnes s’efforcent d’en démontrer la réalité. Elles procèdent pour cela de différentes manières.
II. — LA FAILLITE DE LA PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE.
Les uns, suivant en cela l’idée jadis émise par Montesquieu, croient pouvoir démontrer l’influence du climat sur le développement social. Montesquieu lui-même avait déjà lié l’idée républicaine avec le beau ciel de la Grèce et le despotisme du nord de l’Europe avec le ciel froid et nébuleux de ces contrées.
Ses disciples et successeurs sont nombreux. Ils développent ses idées, ils montrent le lien plus intime entre le climat et l’individualité morale des peuples. Buckle veut nous persuader que l’homme s’unit au climat par la végétation dont il fait sa nourriture et semble appliquer historiquement la thèse de Moleschott que l’homme, au moral comme au physique, est le résultat de ce qu’il mange (Der Mensch ist was er isst).
Mais déjà les philosophes allemands, qui ont créé les grands systèmes de la philosophie de l’histoire, ont repoussé ces idées soi-disant naturalistes et demandé pourquoi, sous le beau ciel de la Grèce, les Turcs ne sont pas devenus républicains.
En réalité, nous rencontrons sous tous les climats, à des époques diverses, les mêmes formes de gouvernement : preuve que le climat n’a en cela aucune influence.
Les philosophes de l’histoire ne se prêtent pas à de pareilles fantaisies naturalistes. Néanmoins, eux aussi cherchent à démontrer l’existence, dans le développement du genre humain, d’une régularité immanente qui laisse deviner un régime de lois naturelles. Mais cette régularité, ils ne la cherchent pas dans le domaine de l’esprit humain. Pour eux et, en première ligne, pour Hegel, l’humanité, les nations ne sont qu’un moyen dont se sert « l’idée absolue » pour se manifester. Cette idée est l’absolu même, la vraie réalité des choses. Elle se développe, et la philosophie, en démontrant la règle et l’ordre de cette évolution, arrive à la connaissance de l’absolu, de l’esprit se manifestant dans l’histoire.
Mais il suffit d’un peu de réflexion pour constater la fausseté de celle conception philosophique. D’abord, le philosophe prussien connaissait-il l’histoire ou l’évolution de toute cette humanité, dont il voudrait nous donner « l’esprit » ou « l’idée » ? Il ne connaît qu’une part infime de cette humanité et de son histoire. Il ne parle que de
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l’antiquité, de l’Asie Mineure et de l’Egypte, de la Grèce et de Rome et enfin des Etats chrétiens de l’Europe. La Chine est pour lui un étal « immuable » puisqu’il ignore son histoire. De même, l’Amérique, avec les grands empires antérieurs à sa découverte et le développement gigantesque qu’elle a pris dans notre siècle, n’existe pas pour lui. La vérité est que la formule hégélienne, scholastique plutôt que philosophique, selon laquelle « l’absolu », « l’idée » se déduisent de la « thèse » primitive, est construite expressément pour embrasser les empires despotiques de l’Asie Mineure, l’antiquité classique de l’Europe et l’Allemagne, qui lui semble arrivée à la cime du développement spirituel de toute l’humanité et qui constitue à présent le véritable siège de « l’idée absolue » du « Dieu en histoire ». C’est pourquoi, en Prusse, l’hégélianisme est devenu la philosophie officielle, car elle fait du roi de Prusse le but suprême de tout le développement du genre humain.
Aussi son règne fut-il éphémère. La nullité de cette conception fut reconnue même en Allemagne et la réaction fut même si forte qu’il suffit pendant longtemps de dénoncer une œuvre comme hégélienne ou historico-philosophique pour la couvrir de ridicule. C’est ainsi qu’a échoué la philosophie de l’histoire.
III. — AUTRES TENTATIVES.
Mais le problème qui l’avait évoquée ne disparut pas pour cela. Il subsistait dans tous les esprits qui avaient subi l’influence des sciences naturelles. On ne pouvait, ni s’en débarrasser, ni l’ignorer de parti pris et, tôt ou tard, il devait réapparaître sur l’arène scientifique.
Une fois de plus, la réapparition ne fut pas heureuse. Un mystique suisse, Rohmer, crut avoir trouvé des analogies entre l’Etat et le corps humain. Son compatriote, le célèbre publiciste allemand Bluntschli, vantait très fort, dans ses Etudes sur l’Eglise et l’Etat, des théories appelées depuis organiques. Il lit même école et, pendant plus de trente années, nombre de professeurs et de publicistes allemands s’amusèrent à définir la nature « organique » de l’Etat et ses fonctions également « organiques ».
Enfin, un savant économiste de même nationalité, M. Schæffle, ne tarda pas édifier, en prenant pour base cette théorie, tout un système de science politique ou plutôt sociologique, où il étudie l’anatoniie, la physiologie et la psychologie du corps social et nous montre les fonctions vitales de cet être étrange, dont les individus sont les cellules. Nous admirons volontiers dans M. Schæffle l’imagination géniale et la finesse de l’esprit, toutes deux, du reste, mises au service d’une idée plus poétique que scientifique. Mais, en somme, qu’a-t-il démontré? Que la société est un être organique et, comme telle, soumise à des lois naturelles? Non! Quoique cette dernière proposition soit vraie, la première ne saurait se soutenir.
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Si nous voulons, grouver que la vie de la société est régie par des lois naturelles, il ne suffit point de la comparer à un être organique, cette comparaison fût-elle appuyée sur les apparences les plus spécieuses et les aperçus les plus spirituels; car le bon sens nous dit que la société n’est pas un être organique. La méthode à employer est tout autre, et voici comment on arrive à la démonstration des lois naturelles qui régissent le développement des sociétés.
IV. — LA LUTTE TOUJOURS ET PARTOUT.
Partons d’un fait général qui, dans toute l’histoire et sous nos yeux même, caractérise la vie de tous les peuples : c’est la lutte des sociétés, c’est-à-dire des groupes d’hommes unis par un intérêt commun. N’est-ce pas là, à la fois, le contenu de toute l’histoire générale et de toute la politique quotidienne ? Suivons les annales des peuples anciens et modernes, jetons les yeux autour de nous, prenons en main les journaux. Toujours et partout le même spectacle et le même drame ; lutte et combat entre des groupes humains.
Voyons à présent ce qui constitue ces groupes, quelle est leur essence et quel est l’objet de leurs luttes éternelles. Si différents que soient ces groupes, c’est toujours quelque intérêt spécial qui les unit ou les divise et c’est selon la différence de ces intérêts que varie leur caractère : consanguinité, voisinage, langue, religion, possession de biens, entreprises exécutées en commun, expéditions militaires ou navales, défense des privilèges ou luttes contre les privilégiés, etc. Les intérêts semblables sont les liens qui unissent les uns de ces groupes contre les autres, groupes qui se nomment alors, suivant les circonstances, tribus, peuples, nations, classes, partis politiques, et qui sont les acteurs des luttes dont le récit constitue l’histoire.
Demandons nous, à présent, quel est l’objet de chaque lutte sociale. C’est toujours de la domination des ans sur les autres qu’il s’agit, quoique cette domination puisse prendre des formes diverses. Dans l’âge primitif des sociétés, il a pu s’agir simplement de manger la chair des ennemis, puis de faire des prisonniers et des esclaves, puis de s’emparer du territoire de ces mêmes ennemis, de leur enlever leur bétail et leurs autres richesses. Dans l’Etat déjà organisé, le but de la lutte peut être la possession de quelques droits et privilèges, les partis parlementaires, comme représentants de leurs groupes respectifs, luttant pour s’assurer quelques bénéfices économiques, etc. Mais en tout cas, l’essence même de ce but, c’est toujours une domination exercée sous une forme ou sous une autre. Eh bien ! quand cette lutte pour la domination est le fait le plus général de toute l’histoire humaine, nous en pouvons conclure que nous ne nous trouvons pas en présence d’actions individuelles, dérivant du libre arbitre, mais bien d’un phénomène indépendant de la volonté des
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individus et que c’est par suite des tendances naturelles de ces groupes humains que ces luttes se continuent et se renouvellent sans fin. La meilleure preuve que nous avons affaire à des phénomènes et non à des actes libres, c’est que nous pouvons parfaitement prévoir leur venue ; c’est que nous pouvons savoir d’avance, non seulement étant donné tel incident, qu’il provoquera une lutte entre tels groupes donnés, mais aussi dans quel sens chacun de ces groupes engagera la lutte. On prépare à la Chambre des députés une loi quelconque, par exemple un nouvel impôt sur le vin. Nous pouvons savoir, dès à présent, quel parti, dans la Chambre, combattra ce nouvel impôt et quel parti le soutiendra. Comment savons-nous cela? Nous sentons bien, en effet, que chaque parti défendra son intérêt et s’efforcera d’exploiter le parti contraire. Nous disons « exploiter », car cette « exploitation » ne fait qu’exprimer, sous une autre forme, l’idée de domination. Dominer, c’est exploiter les forces vives de celui qu’on domine. Celui-là, le sauvage le mange, le barbare le fait travailler comme esclave, l’homme civilisé le fait travailler pour un salaire : le procédé ne change pas. On exerce une domination, on exploite; c’est le but de la lutte, c’est le prix de la victoire.
C’est vers ce but que toujours et partout tendent les groupes humains, aussi bien dans les forêts vierges de l’Afrique et de l’Amérique où ils se guettent les uns les autres, que dans les Parlements européens où ils votent les uns contre les autres. Ces « actions » si différentes, c’est toujours le même phénomène et ce phénomène ne dépend pas du libre arbitre des individus ; il est la résultante des tendances des groupes humains, qui exercent sur les individus des influences irrésistibles. Car, bien loin d’être libre, l’individu est toujours sous le jouge de son groupe ; c’est le grand secret de la vie sociale. C’est là la seconde thèse fondamentale de la sociologie, thèse méconnue jusqu’à nos jours par les sciences sociale et politique. De la méconnaissance de cette thèse, sont nées toutes les théories politiques de la Révolution française, qui ont à leur tour engendré les institutions européennes basées sur les droits naturels de l’homme envisagé comme être libre. Et de cette erreur fondamentale découlent toutes les institutions constitutionnelles qui considèrent ‘homme comme maître de ses actions, toutes les institutions politiques fondées sur le libre arbitre de cet homme-dieu, agissant selon la détermination de sa raison, alors qu’il est simplement un animal qui suit machinalement le chemin que suit son troupeau.
Observez un domaine quelconque de la vie politique et vous verrez toujours l’individu imbu des idées et des superstitions de son milieu et luttant contre les tendances des autres groupes. Regardez les partis politiques ! Que signifie celte rage des monarchistes, des républicains, des bonapartistes, des socialistes, des anarchistes les uns contre les autres ? Ce sont des groupes qui se combattent, car la lutte des groupes est la loi suprême de la vie sociale. Croyez-vous que l’individu soit en état de juger froidement le programme de son
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parti et de le suivre après s’être convaincu de sa justice ? Peut-être existe-t-il des êtres exceptionnels qui se croient convaincus de l’excellence du programme de leur parti ; mais la plupart défendent ce programme parce qu’ils appartiennent au parti, en raison de leur naissance, de leurs occupations, des biens qu’ils possèdent, de leur indigence, ou poussés par mille autres causes naturelles, sociales et psychologiques.
Qui pourrait nier que tout cela ne se passe dans la vie politique? Un coup dieil jeté sur quelque Parlement que ce soit, sur les luttes politiques des Assemblées, sur la presse, sur la littérature elle-même, peut nous convaincre que nous avons affaire, non pas à des individus, niais aux troupeaux auxquels ces individus appartiennent. De même, dans les autres domaines de la vie publique, ce caractère syngénétique des individus se manifeste clairement. Nous pouvons expliquer chaque action individuelle au point de vue des rapports de l’individu avec son groupe, notamment comme résultat nécessaire de l’influence de ceux-ci sur celui-là, conséquemment comme phénomène social.
V. — L’INDIVIDU N’EST QU’UN INSTRUMENT AVEUGLE.
Mais dans aucun domaine de la vie publique, ces deux faits : que l’individu n’est que l’instrument aveugle du groupe et que les groupes soutiennent les uns contre les autres des luttes implacables, n’apparaissent de façon aussi palpable que dans le domaine du droit pénale et, là encore, ce sont les délits politiques qui nous font saisir dans toute leur clarté ces faits sociologiques fondamentaux.
Voyez ce jeune homme qui monte à la tribune et demande du pain pour les ouvriers sans travail, en reprochant à l’État de ne pas se soumettre à ces justes revendications? Peut-on juger ce fait comme une action individuelle? N’est-ce pas plutôt la conséquence du courant d’idées créé par les savants, les hommes de lettres, et favorisé souvent par les hommes d’État et les diplomates? Les raisonnements que tient cet orateur ne viennent pas de lui. Ce n’est pas son esprit individuel, c’est l’esprit collectif qui lui inspire ses paroles. Elles lui viennent de l’atmosphère socio-politique qui l’enveloppe et qu’il respire. C’est le courant d’idées de son temps ou de son groupe social. Est-ce là une action individuelle?
Non ! C’est un phénomène social, conséquence inévitable de certaines prémisses sociales.
Ce qui est malheureusement par trop individuel, c’est la peine qu’on lui inflige ou plutôt le mal physique qu’on lui cause pour se venger stupidement de ses paroles. Car, dans l’impossibilité d’emprisonner le courant d’idées dont l’individu n’est que l’organe et tous ceux qui ont créé ce courant, qui l’ont nourri, qui le soutiennent encore, on emprisonne le jeune orateur qui doit expier les emportements idéalistes d’une grande partie de la société et qui devient ainsi un m artyr de la foi nouvelle de son milieu.
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D’autre part, la sentence prononcée contre lui par le juge n’est pas non plus un acte individuel. Elle ne l’est pas dans le sens de certaine jurisconsultes bornés qui prétendent faussement que ce n’est pas le juge, mais bien la loi qui frappe l’accusé. Cette phrase banale est totalement vide de sens. La loi n’est qu’un texte mort; elle ne frappe personne, elle n’applique pas la peine et ne la mesure pas. Cela, c’est la besogne du juge.
Mais c’est bien plutôt dans un autre sens que la sentence du juge est un phénomène social.
VI. — NOS LOIS ET NOS JUGES.
Premièrement, c’est la loi elle-même qui forme la base de la condamnation, qui est un phénomène social, puisqu’elle esl toujours l’acte d’un groupe contre un groupe. Si elle édicté que toute attaque contre l’ordre existant devra être punie, il ne faut pas oublier qu’elle est faite par ceux-là même qui ont un intérêt égoïste à maintenir cet ordre, qu’elle est, en un mol, le moyen à l’aide duquel les uns maintiendront leur puissance et leur bien-être contre les autres, sur lesquels cet ordre pèse comme un insupportable fardeau.
Secondement, ce juge qui porte la sentence, étant payé par l’Etat, s’identifie nécessairement avec le groupe dominant, il partage ses craintes et ses angoisses comme il ressent toutes ses haines contre l’individu du groupe adverse, et il exerce sous la bannière de la loi toutes les vengeances barbares qui caractérisent les rapports intersociaux des groupes avec les groupes. A cet égard aussi, il n’esl jamais indifférent, notamment dans les sociétés peu civilisées, de savoir à quel groupe social appartiennent respectivement le juge et l’accusé. Car ici, les distances sociales peuvent être diverses et c’est presque une loi sociologique, trop méconnue malheureusement des jurisconsultes, que la sévérité de lu peine infligée au condamné est toujours en proportion directe de l’éloignement social entre le groupe auquel appartient le juge et celui auquel appartient l’accusé. Aussi pouvons-nous remarquer, dans nombre de cas, que, entre plusieurs accusés d’un même délit, celui qui appartient au même groupe que le juge est absous, alors que les autres sont condamnés à des peines plus ou moins fortes, selon qu’ils appartiennent à des groupes plus ou moins éloignés de celui du juge.
Ce que je dis ici ne manquera pas d’éveiller de vives protestalions. « Comment! s’écrieront les légistes, le juge n’est-il pas impartial et indépendant ? » Oui, cette indépendance du juge est une des nombreuses fictions dont sont pleines les chartes européennes. Mais est-ce que cette phrase a un sens ? Le juge n’est-il pas un homme comme les autres? N’appartient-il pas à un groupe social ? Ses pensées et ses sentiments sont-ils à l’abri des rancunes, des préjugés et des haines de son groupe ? Comment pourrait il, alors, demeurer impartial et indépendant? Produit moral et intellectuel de son groupe, il est com
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plètement imprégné de ses tendances et il en poursuit inconsciemment, per fas et nefas, la réalisation. On répète souvertt que Thémis est aveugle : peut-être cela se présente-t-il parfois dans des pays de haute culture. Mais, dans des pays moins civilisés, elle est au contraire extrêmement clairvoyante et le bandeau qu’elle a sur les yeux n’empêche pas son flair de reconnaître qui, parmi les accusés, appartient à son groupe et qui lui est étranger [2] .
Le délinquant d’une part, et de l’autre cette « vendetta » déguisée en sentence judiciaire, ce ne sont que des phénomènes sociaux, des épisodes de la lutte sociale dans laquelle c’est la force supérieure qui l’emporte.
Juger tous ces phénomènes comme autant d’actions libres des individus, telle a été la lourde erreur de la théorie individualiste, laquelle n’exprimait en réalité que les hautes aspirations d’un idéalisme exagéré. Oui, cela serait parfait si l’homme devenait « homme », dans le sens le plus sublime du mot. Mais, hélas ! il est encore loin d’en être ainsi ! L’homme n’est qu’un animal vivant en bande, sentant et pensant comme sa bande, ayant les goûts de sa bande, agissant dans l’intérêt de sa bande, en faisant, en un mot, partie intégrante. L’homme émancipé de sa bande, ce n’est encore que l’idéal des anarchistes théoriques, l’idéal de Kropotkine, d’Elisée Reclus et de Bruno Wille. En attendant la réalisation de ces rêves, la sociologie,
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en tant que science, ne saurait s’occuper de cet être qui n’existe pas ou qui existe à un trop petit nombre d’exemplaires pour pouvoir entrer en ligne de compte. La sociologie, en tant que science, ne peut opérer que sur les hommes de la réalité, c’est-à-dire sur les troupeaux humains.
VII. — LES HYPOCRISIES DE CONSTITUTIONS.
Aussi la grande taule de la Révolution française de 1789 a-t-elle été de consacrer avec empressement toutes ces aspirations et tous ces idéals et de les formuler en paragraphes de constitutions. Depuis, celle théorie de la Révolution française a engendré toutes les constitutions européennes et introduit les aspirations d’une nation idéaliste sous forme de grossiers mensonges dans les chartes de tous les peuples à demi civilisés de l’Europe orientale. Et voici maintenant qu’on multiplie les barbaries et les cruautés, sous l’égide des sublimes principes de l’égalité devant la loi et de l’indépendance de la justice! C’est à la sociologie de dévoiler toutes ces hypocrisies et de montrer aux peuples trompés comment ils sont devenus dupes des apparences libérales sous lesquelles se cachaient des gouvernements absolutistes.
Quoique son devoir comme science soit simplement d’élucider les faits et de montrer leur enchaînement, elle peut, néanmoins, en dissipant les illusions funestes et en démasquant les ruses coupables des gouvernements absolus, contribuer pour sa part au triomphe de la vérité.
Certes, elle ne pourra épargner à aucune société les luttes éternelles au moyen desquelles s’accomplit le développement des nations ; mais elle contribuera du moins à bannir de ces luttes les mensonges effrontés dont s’aident aujourd’hui les gouvernements absolutistes pour maintenir le régime du moyen âge, empiré encore par des apparences constitutionnelles et des pratiques pseudo-libérales, un régime criminel qui ne s’appuie que sur la force brutale et se pare de formes empruntées à des voisins civilisés ; un régime qui n’a, en vérité, d’autre but que d’arrêter le développement naturel de la civilisation, en faveur de quelques parasites qui entassent milliards sur milliards, pour assurer – au moins le croient-ils ! – la prospérité de leurs descendants.
Mais, heureusement, ici aussi leurs grandes « actions » ne sont que des phénomènes qui auront des conséquences tout autres que l’accomplissement de leurs desseins individuels, et ce sont plutôt des phénomènes funestes, précurseurs de l’approche du grand « KLADDE-RADATSCH », comme disent les Berlinois.
L. GUMPLOWICZ.
1M. le professeur Gumplowicz est un des sociologues étrangers les plus connus et les plus admirés en France. Sa Lutte des races, qui fut publiée en 1893 chez Guillaumin, a su inspirer autant d’enthousiasme dans le milieu scientifique que parmi nos lettrés les plus distingués. Comme l’a si justement remarqué M. Brunetière dans la Revue des Deux-Mondes (15 Janvier 1893), personne « depuis cinquante ou soixante ans », n’a peut-être expliqué avec « plus de succès et d’ingéniosité » certaines conclusions de la science du langage ou celles de la science des religions. Après avoir trouvé une nouvelle définition de la race, le savant professeur de Gratz a su tout simplement fonder, sur son nouveau principe, une nouvelle philosophie de l’histoire ! L’article que nous avons l’honneur d’offrir à nos lecteurs est également un acte hardi de la pensée de ce sociologue, dont un des mérites est d’avoir le courage des généralisations logiques et inattendues. L’importance de la thèse soutenue par notre éminent collaborateur saura sans donti fixer l’attention de nos lecteurs, habitués à trouver dans leur Revue l’expression des opinions émanant des esprits profonds, sincères et indépendants. (Note de la Rèdaction.)
2M. le professeur Gumplowicz est un des sociologues étrangers les plus connus et les plus admirés en France. Sa Lutte des races, qui fut publiée en 1893 chez Guillaumin, a su inspirer autant d’enthousiasme dans le milieu scientifique que parmi nos lettrés les plus distingués. Comme l’a si justement remarqué M. Brunetière dans la Revue des Deux-Mondes (15 Janvier 1893), personne « depuis cinquante ou soixante ans », n’a peut-être expliqué avec « plus de succès et d’ingéniosité » certaines conclusions de la science du langage ou celles de la science des religions. Après avoir trouvé une nouvelle définition de la race, le savant professeur de Gratz a su tout simplement fonder, sur son nouveau principe, une nouvelle philosophie de l’histoire ! Je recommande, à tous ceux qui voudraient se convaincre de la vérité de cette thèse, l’étude attentive du procèsqui s’est déroulé à Berlin, le 21 mai 1894, devant le Landgericht I. Pour des discours prononcés dans une réunion au profit des ouvriers sans travail, trois jeunes gens furent traduits en justice: un écrivain, M. von Waechter, appartenant par sa naissance au groupe des Junkers prussiens, un ouvrier également prussien et un jeune docteur eu médecine autrichien. Les paroles les plus véhémentes avaient certainement été prononcées dans cette assemblée par M. von Waechter, qui avait préconisé « la nécessité de propager les idées de république rouge parmi les soldats prussiens ». Néanmoins, le Junker prussien fut complètement absous, l’ouvrier prussien fut condamné à trois mois de prison et le jeune Autrichien à plus de deux années. Les savants jurisconsultes berlinois eux-mêmes étaient stupéfaits et déclaraient ne rien comprendre à cette sentence. Ils se sont consolés, dans ce cas particulièrement frappant, avec l’admirable théorie du grand criminaliste allemand, le prof. Wach, qui soutient qu’une semblable diversité de sentences est l’effet du « hasard » et qu’on ne saurait l’expliquer autrement que par le « hasard ». O Sancta simplicitas d’un savant et célèbre professeur de droit en Allemagne ! Là où sa raison ne peut pénétrer ou voir l’enchaînement des causes, il sauve sa théorie parte « hasard » ! Non, le hasard n’a rien à faire avec une telle inégalité dans les sentences. On ne peut l’expliquer que par le moyen de notre thèse sociologique. L’éloignemeat entre le groupe du juge et ceux des accusés décide, notamment dans un pays dont la civilisation date d’hier, des différences entre les peines prononcées contre les accusés. Dans le cas présent, le jeune docteur autrichien dut subir la peine la plus sévère, parce qu’il appartenait au groupe social le plus éloigné de celui du juge prussien, malgré l’étroite amitié austro-prussienne, scellée déjà à cette époque par la Triple Alliance.