Zitiervorschlag: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Hrsg.): "Article XXX.", in: Le Philosophe nouvelliste, Vol.2\030 (1735), S. 320-330, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.5073 [aufgerufen am: ].


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Article XXX.

Du Mardi 6. au Jeudi, 8. Sept. 1709.

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Du Caffé de Guillaume, 7. Sept.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► 1 En entrant, ce soir, dans cette maison, je croyois y trouver [321] tout le monde à se féliciter mutuellement de la derniere Victoire que nos Armes ont remportée. Mais au lieu de la joye & de la satisfaction que j’y attendois, je n’ai vu la Salle pleine que de Visages aigris, & n’y ai entendu que des expressions de chagrin & de crainte. On croit aisément ce que l’on souhaite, & par la raison des contraires, c’est une marque sûre que l’on ne souhaite pas une chose, lorsque l’on en conteste, autant qu’il se peut, la Nouvelle. A peine avois-je pris place que j’ai entendu quelqu’un qui disoit, avec vivacité ; Messieurs, s’il est vrai que nous ayons obtenu une Victoire, si grande & si complete, d’où vient que l’on ne nous donne pas le nom des Prisonniers que nous avons faits ? Pourquoi n’instruit-on pas tout le monde de la conduite que nos Généraux ont tenuë ? Que ne nous dit-on qui sont ceux qui meritent le plus les applaudissemens du Public ? On ne parle point des gens que nous avons perdus dans cette Bataille ; Est [322] ce donc que les François n’y ont fait aucun Prisonnier, ou qu’ils ne nous y ont tué personne ? On se contente de dire que nous les avons battus, & l’on veut que nous le croyons. Cela est un pu dans le goût despotique. Des Anglois qui combatent par tout pour la liberté, ne devraient pas être traités de la sorte. C’est se moquer d’eux que de leur dire en gros & d’une maniere vague, que l’on a triomphé des Ennemis, sans leur apprendre en détail ce que c’est que ce Triomphe. Mr. Chapeau-Verd, étant près de moi, je me suis approché de son Oreille pour lui démander qui étoit le Mecontent qui parloit ? C’est, m’a-t-il repondu, un Caractére qui vous a échapé jusqu’ici. Vous avez parlé des Peintres qui peignent des Batailles, & des Poëtes qui en décrivent. Celui-ci est un Critique qui n’a que ce sujet pour exercer son Talent. Notre Gouvernement est si doux que cet Homme, reconnu pour Ennemi, y est souffert, parce que son fait n’est après tout que haine impuissante. Mr. Chapeau-Verd alloit continuer cette description curieuse du Critique-Guerrier, lorsque un Gentilhomme de la Compagnie à fait faire silence, & levant la Voix a dit, en adressant la Parole à cet Homme :

[323] « Monsieur, l’Action, que vous craignez de croire trop legerement, est la plus grande qui se soit jamais faite, & j’en connois la grandeur au mécontement que vous en marquez. Les Critiques-Guerriers ressemblent à tous les autres. Ils ne trouvent nulle part a redire tant, qu’aux choses dont ils sentent eux-mêmes le prix. Si ce Combat eût été donné dans le temps de l’ancienne Rome, & pour son service, il n’y a pas un Pouce de Terre, dans le Bois qu’on a forcé, sur lequel on n’eût érigé des Autels, ou bâti des Monumens à la Mémoire des Illustres qui y sont morts pour la Patrie. Ici, diroit-on le Duc d’Argile tira l’Epée, & dit aux Soldats, avancez. Ici Webb, déja couvert de gloire par ses Actions précédentes, s’exposa comme le moindre Fantassin de l’Armée. Ici Rivet, blessé au commencement de la Bataille, revint après que le Chirurgien eut bandé sa Playe, & perdit courageusement la Vie. On n’oublieroit pas le Général. Ici, diroit on encore, se passa le plus furieux du Combat, & ce fut là que ce Heros se tint avec autant de fermeté que s’il eut été invulnerable. C’est-là ce [324] que la Republique Romaine auroit rendu d’honneur à de si braves Sujets, pour leur témoigner sa reconnoissance. Que fait on parmi nous ? Le retranchement qui couvroit le Bois ; la Plaine plus difficile encore à passer ; toutes les difficultés qui étoient opposées ; toute l’intrépidité des Chefs, & des Troupes ; tout ce qui devroit relever la gloire du Général, & de l’Armée, ne fournit que des raisons de l’obscurcir. La chose est bien indigne ; & je prie Mr. Biquerstaff qui m’écoute, de nous donner, à quelque heure, ses reflexions sur l’estime que l’on doit faire des grands services qui sont rendus au Public. Il peut laisser en repos les joueurs & les Petits-Maîtres, jusqu’à ce qu’il ait tiré raison de cette espece de gens, qui, ne peuvent souffrir le seul Gouvernement qui les souffre. » ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

De mon Cabinet, 7. Septembre.

Un de mes Parens m’a écrit la Lettre qu’on va lire. Je ne sai point de qui l’on y parle. Peut-être n’est ce de personne, & supposé qu’il n’y ait rien d’Histo-[325]rique, je donne, tout au plus, un Roman. A cela près, j’aurai toujours bien fait, d’avoir averti le monde de se tenir sur ses gardes contre la Confrairie des Chevaliers que les Grecs appelèrent 2 φρίπουc.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Mr. Biquerstaff,

On trouve ici fort mauvais, que vous n’ayez pas eû la vigilance d’empêcher, que les Chiens n’y vinssent. Si vous ayiez fait vôtre devoir, vous nous auriez au moins avertis, qu’ils venoient. Les Chevaliers d’Industrie sont à présent si formidables en ce lieu, qu’ils s’y sont partagés en deux Bandes, dont l’une est celle des Nobles, & l’autre celle des Communes. Dans la premiére sont les Srs. Gog, Pert, Rake & Talboi, & la seconde est composée d’Officiers Reformés, d’Ignorans Legistes, & d’autres Echappés de Professions semblables. Les deux Corps, comme vous l’allez voir, ne sont pas de trop bonne intelligence. Ebene 4► Allgemeine Erzählung► Il y a quelque temps que le Sr. Homfroy arriva ici [326] muni de 400. Guinées. A son air novice, & à ses maniéres rustiques, nos gens comprirent qu’il étoit leur affaire ; car ils se connoissent en Physionomie tout autant que les Mendians, & voyent d’abord les personnes qu’ils peuvent plumer, comme les autres dévinent ceux qui leur feront l’aumône. Pert fut le plus heureux des deux Troupes. Homfroi le prit pour un galant Homme. C’est l’ordinaire qu’un Ours mal leché soit charmé d’un Fat, & que faute d’expérience, & d’usage du monde, il le regarde comme le plus accompli des Hommes. Dans un Caractére si contraire au sien, il ne voit rien qui ne fasse envie, &, à dire le vrai, ce Caractére seroit le sien s’il osoit ou s’il pouvoit le prendre. Ce penchant opera. Pert & Homfroi furent bientôt inseparables, & bientôt aussi le dernier fut entierement dépouillé. Alors on le vit se promener seul, sans un Sou dans sa Poche, & sans Epée. Le lendemain il parut sans Chapeau, & faisant de grands regrets de sa Tabatiere. Tout le monde en rioit, & ses Voleurs plus que personne.

[327] Enfin il lui arriva une Lettre de Change. Il se revit en Caisse, & les anciens Amis se rapprocherent. Les Visages s’ouvrent, on lui fait mille Caresses ; on renouë, on l’invite à diner. Il accepte de sa part & fait bonne mine, à dessein. Pendant sa disgrace, un Chevalier des Communes, qui n’avoit pû être admis à partager la Dépouille, l’avoit averti en Ami, qu’il s’étoit mis en mauvaise Compagnie, que Pert & ses Camarades étoient des Escrocs, qu’il en avoit été la Duppe, & qu’à l’avenir il eût à s’en défier. Il n’a donc pas oublié cet Avis, mais il espere de ratrapper sa Tabatiere. C’étoit un présent de sa Tante. Il ne refuse point de jouer après le Repas, & se tient sur ses gardes. Il s’appercoit de certaine Manœuvre qui lui deplait. Il crie, vous êtes tous des Fripons. Talboi se jette sur lui, & à coups de poing le met à la Porte. Pert vient après, & lui donne du pied au Cul. Homfroi l’appelle en Duel, & pendant qu’ils disputent sur le temps, & le lieu, quelques uns de la Compagnie sentant que la Bourse du dernier étoit encore assez bien [328] garnie, se mettent entre deux, & font la paix, à condition qu’il leur demandera pardon de les avoir choqués, & qu’ils le lui demanderont de l’avoir battu. Les Associez découvrirent ensuite que leur Confréres de la Chambre Basse les avoient trahis, & resolurent d’en tirer vengeance. Bog déterra un de leur Rendez Vous, & s’y étant introduit, il fit connoissance avec les Dames qui frequentoient cet endroit, examina les Dés avec lesquels ces gens-là jouoient avec elles, leur fit voir qu’ils étoient pipés, & les exhorta bien serieusement à prendre garde avec qui elles se mettoient au jeu. Avec cet air apparent de Candeur, il en imposa sans peine à quelques Femmes imprudentes ou niaises. Dès le lendemain il revint avec ses Compagnons, & les pauvres Sottes payerent toutes la façon de leur Crédulité. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 4

Je ne saurois exprimer l’Indignation qui me saisit à voir que la Fierté Angloise soit si tombée que nos Gentils-Hommes soient degenerés en Coupeurs de Bourses. Quel remede attendre à ce mal, pendant que tant [329] de gens de ce Caractére gagnent, & possedent impunément des Terres de 20. de 30 de cinquante mille Livres, qu’ils sont admis aux meilleures Compagnies, qu’ils infectent toute la Nation de leurs mauvais Exemples, & que les Loix, toujours aveugles, & à cet égard partiales & defectueuses, ne font sentir leur pouvoir qu’aux Fripons, d’un Ordre inferieur, qui volent par faim, & par Nudité toute pure ? Que ne pouvez vous, Monsieur, ouvrir les yeux à tout le monde, & leur faire voir la source de tout ce desordre ; le Corrupteur général des bonnes Mœurs ; ce qui cause plus de Banqueroutes que la Guerre ; ce qui bannit entierement de chez nous tout travail, tout esprit d’Oeconomie, toute bonté naturelle, & pour dire tout en un mot, toutes les Vertus à la fois ? C’est le jeu des Dés & des Cartes, tant celui qui se tient dans les Maisons particulieres, que celui qui est ouvert dans les Academies. Si je pouvois vous être de quelque secours en cela, je ne m’y épargnerois pas. Je pourrois au moins vous fournir de bons Mémoires pour servir à l’His-[330]toire de la Confrairie, & cette Histoire, où l’on verroit la vie, & les Mœurs de quelques uns des principaux Chevaliers, ne seroit peut-être pas inutile avant que le Parlement se rassemble. Car c’est mon avis que toutes les personnes qui prennent à cœur l’intérêt de leur Patrie, & celui de la Posterité, dévroient tâcher d’obtenir une Loi pour la suppression d’un Vice dont les Effets sont si pernicieux, & affectent si fort le Public. Je suis,

Bath, 30. Août.

Monsieur &c. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1Le Parti Tori commencant à reprendre de nouvelles forces, il ne put s’élever qu’en abaissant le Ministére de Mylord Marlborough, & de Mylord Godolphin. La Victoire remportée sur les François près de Mons le 11.Sept. N. S. donnoit à ces Seigneurs un grand avantage. Les Toris ne négligerent donc rien pour en diminuer l’éclat, ou pour l’empoisonner. Ils dirent que cette Victoire avoit coûté bien cher ; que c’étoit perdre que de gagner ainsî ; qu’il y avoit eu de l’Imprudence à tenter l’Avanture ; que cela n’aboutissoit qu’à verser du Sang ; qu’on n’en retireroit point d’autre fruit ; qu’après tout on étoit redevable du succès à des Officiers ennemis du Général, & que le Général avoit exposés ou aux plus grands dangers ou aux lieux les plus dangereux Le Duc d’Argyle & le Major Général Webb étoient les principaux de ces Officiers Ennemis du Duc de Marlborough. L’Auteur releve donc ici cette malignité des Toris, & pour le faire de meilleure grace, il affecte de joindre les louanges du Duc d’Argyle, & du Général Webb à celles du Général en Chef de l’Armée. Je n’aurois point traduit cet Article, s’il ne m’avoit paru que cette Scene est à peu près de tout les Païs où il y a des mécontens qui osent parler.

2C’est le mot de Fripons ecrit en Caractéres Grecs.