Zitiervorschlag: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Hrsg.): "Article XXIV.", in: Le Philosophe nouvelliste, Vol.2\024 (1735), S. 253-263, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.5067 [aufgerufen am: ].


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Article XXIV.

Du Mardi 23. au Jeudi 25. Août 1709.

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De la Maison de White. Août 24.

Esope s’aquit un renom immortel par les Fictions ingenieuses, dans lesquelles il emprunta le secours des Bêtes pour nous peindre les Mœurs, les Penchans, les Passions, & la conduite des Hommes [254] . J’imiterai desormais sa Methode 1 à l’honneur de ces Heros, & Beaux-Esprits modernes que l’on appelle vulgairement les Chevaliers d’Industrie. Il me semble donc que l’on ne sauroit representer ces illustres d’une façon qui leur convienne plus naturellement que sous l’image des Meutes. Car parmi ces Hommes, comme parmi les Chiens de Chasse, il y en a qui font lever le Gibier, il y en a d’autres qui le courent, & il y en a enfin qui le forcent, quoiqu’ils se rendent, tous auprès de l’Animal qui est aux abbois, afin d’être à la Curée, pour peu qu’elle en vaille la peine. On voit seulement que pour suivre cette idée, il faut connoitre, avec exactitude les Champs & les Terriers, où ces Meutes s’exercent.

En attendant que je puisse en informer le Public, je lui ferai part de ce [255] qu’on écrit de Hamstead. On nous y apprend qu’il s’y est établi depuis peu un Bureau, sous le nom de Salle de Râste. Le dessein de cet Etablissement est de faciliter le moyen d’aliener le bien des Familles, ou de le faire passer de l’une à l’autre. L’Appui secret de ce Bureau est un profond Jurisconsulte, qui ayant la conscience trop delicate pour y paroître lui-même, y a emprunté le Nom de la Servante. Cet Honnête Homme s’entend si peu avec le reste de ses Confreres les Chevaliers d’industrie, qu’il en plume les Novices avec si peu de pitié, qu’ils ne peuvent tenir longtemps dans sa Salle. Que les pauvres Duppes qui passent par là, se souviennent sur tout de l’Avis, & qu’ils n’aillent pas se laisser prendre à l’air attirant de certaine Beauté que l’on a mis là comme pour y servir de Bouchon. On exhorte en même temps le Sieur Firet, Patron de la Caze, ou à renoncer à son Metier de Pirate, ou d’y associer ses Confreres.

Ebene 3► Allegorie► Ce Caractere est bien différent de celui d’Actéon. Sans ce dernier la plûpart des Meutes seroient mortes de faim, & c’est lui seul qui les entretient [256] depuis très longtemps. Il est fort riche en terres ; mais il eut, dans sa jeunesse, le malheur d’être ensorcelé. L’operation du Sortilege est de le rendre Bête fauve pendant quelques Mois, de sorte qu’il n’est Homme que les autres temps de l’Année. Tant qu’il est Homme, il grossit, il engraisse. A peine il est revenu à son Embonpoint, qu’il redevient Bête fauve, & ce n’est plus qu’à force d’être couru par les Chasseurs, qu’il retombe dans une Maigreur qui lui rend la forme Humaine. L’enchantement est si fort, que jusqu’ici l’on a tenté vainement mille moyens de le rompre. Actéon lui même y a fait tout son possible avec aussi peu de succez, & les belles resolutions qu’il a prises si souvent dans ses Momens de raison, se dissipent en fumée dès que la saison fatale revient. A force de tems & de Veilles, j’ai découvert qu’il n’y a qu’un remede à son Mal. On ne peut prévenir sa perte, qu’en detruisant les Chiens qui le courent, & mes Lumieres Astrologues m’ont appris que cette Cure m’est reservée. J’y travaille actuellement, & pour y reussir j’ai chargé Pacolet de me dresser une Notice [257] fidele des lieux où les Meutes se tiennent, afin qu’à la première occasion je puisse faire sonner du Cor pour les assembler. ◀Allegorie ◀Ebene 3

Du Caffé de Guillaume. Août 24.

2 Au stile, au Seing, & aux Citations de la Lettre suivante, il me paroit que celui qui me l’a écrite, est une espèce de Revenant qui sort de l’ancien Monde pour épier ce qui se fait parmi les Modernes, & que par consequent il ne seroit pas sûr d’offenser. Je n’ai donc garde de le faire, & pour marquer mon respect, je reconnois ingenüement qu’il me releve à propos.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Monsieur,

Mon humeur particuliere ne me faisant rechercher la lecture que pour me rendre meilleur ou plus sage, je ne [258] lis que les plus profonds Auteurs, & je suis mortifié pour eux, lors qu’il m’arrive, de trouver dans leurs Ecrits, des choses que je ne puis entendre. Alors c’est un vrai chagrin pour moi de n’être pas à portée de consulter l’Ecrivain lui même, afin de lui demander sa pensée ; car les Commentateurs sont des gens qui n’eurent jamais que peu de part à mon Estime. Vos Ouvrages, si travaillés, ont entre autres avantages, celui que leur Auteur est vivant, & que, comme on doit se le promettre d’une charité aussi étenduë que la sienne, il est toujours prêt à expliquer tout ce que l’on peut rencontrer dans les Pièces, qui passent la capacité du Vulgaire. Dans cette Idée, je prends la hardiesse, de vous demander, Monsieur, comment il est possible 3 que le Chevalier Suckling, mort depuis 60. ans, ait si parfaitement connu le Caractere d’un Illustre qui ne fait que d’arriver tout fraichement à Hamstead. J’espere, Monsieur, que vous ne prendrez pas ceci en mauvaise [259] part. Je vous puis assurer que j’ai pour Vous un profond respect, & que je Vous écris cette Lettre, dans la même disposition à vôtre égard que 4 Longin nous recommande à la, Lecture de Platon & d’Homere. Lorsqu’en lisant quelcun de ces illustres Auteurs, dit-il, nous rencontrons quelque chose qui ne nous paroit pas raisonnable, nous devons fermement croire, que si ces grands Esprit étoient présents, & s’expliquoient eux-mêmes, nous serions tout surpris de nous sentir convaincus, que nous sommes seuls coupables des fautes que nous leur avions imputées. Si vous daignez me soulager de l’inquietude qui me tourmente à vôtre sujet, vous m’encouragerez à m’entretenir souvent avec vous. Il y a quantité de choses dans lesquelles je pourrois bien ne vous être pas inutile, comme il y en a d’autres sur lesquelles vos lumiéres seront toujours agréables à celui qui est,

Votre très-humble Serviteur

5 Chapeau- Verd. » ◀Ebene 3 ◀Brief/Leserbrief

[260] Je me rends, & Mr. Chapeau-Verd m’a convaincu que dans l’endroit indiqué le Sens commun n’y est pas. Cependant je ne trouve point du tout mauvais, qu’il m’ait relevé là-dessus ;

6 Scimus, & hanc veniam petimusque damusque vicissim.

C’est-là s’entendre en raillerie. On ne peut le faire avec plus de délicatesse, qu’en tournant les gens en ridicule, avec un air de simple badinage, & qui ne laisse entrevoir aucune apparence de malignité. On ne sauroit miéux s’y prendre que Mr. Chapeauverd. Il fait l’éloge du Sr. Biquerstaff, & bien qu’il ne puisse le regarder, que comme un Apprentif savant, un Historien des Halles, & un petit Astrologue, il prend son plus grand serieux pour en vanter le mérite, & se prescrit pour en lire [261] les Ouvrages, les égards que l’on doit à Homère & à Platon. C’est placer un Homme dans une Compagnie où il ne peut faire qu’une triste figure, & lui faire sentir finement qu’il suffit d’associer son nom avec celui de ces grands Genies, pour le couvrir du dernier ridicule.

Quoique j’aye déja passé ma grande Année Climacterique, étant dans ma Soixante & quatrième, je n’ai connu, que peu de Chapeaux-Verds, dans le cours de ma vie. Il y en a pourtant un de ce Nom que je fréquente assez familierement. Son tour d’esprit est celui de sa Famille, & lui reussit particulierement. La Methode qu’il suit pour se moquer des gens est tout-à-fait obligeante. Il n’ote jamais rien à un Homme, qu’il ne l’en dédommage par un autre endroit ; Ou bien il prend le parti de le blâmer de ses bonnes qualitez, ni plus ni moins que de ses défauts ; ce qui fait croire à la Duppe que le tout n’est que pur badinage. Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Se trouvant l’autre jour avec un Petit Maître, qui passe pour impuissant, il lui dit que la Dame, qu’il recherche, avoit déclaré qu’elle ne vouloit point de lui, parce qu’il étoit [262] fort mal propre, & qu’il avoit depuis peu violé une Fille. Le Petit Maître mordit à la Grappe, & repondit du plus grand serieux, qu’il se croyoit habillé assez proprement ; mais qu’il passoit condamnation sur l’autre Article ; qu’il lui en avoit coûté cent Livres Sterling pour étouffer cette affaire, & qu’il ne comprenoit pas, par quel sortilege elle avoit pu aller aux Oreilles de cette Dame. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Ebene 3► Fremdportrait► Les Chapeaux-Verds ont tous la vois basse, & les bras courts, ce qui fait qu’ils n’ont de crédit qu’auprès de leurs Amis. Ils ne rappellent jamais ceux qui les fuyent, & n’usent point de force pour retenir ceux qui s’en veulent aller. Il est pourtant à remarquer que toutes les personnes qui évitent leur Commerce, ou qui ne profitent pas de leurs Leçons, tombent entre les mains de certaines gens qui font une fin malheureuse. ◀Fremdportrait ◀Ebene 3

A L’occasion de la Lettre précédente, j’ai jetté les yeux sur nôtre Arbre Genéalogique, & j’y trouve que les Chapeaux-Verds sont parens des Bâtons. Ils descendent de Madelene, Femme du côté gauche de Nehemie Biquerstaff, qui vivoit sous le regne de Henri II. C’est une chose bien singuliere, qu’ils soient [263] tous gauchers, & qu’il n’y en ait aucun qui ne sache très bien manier le Poignard. Un Homme qu’ils attaquent doit être bien fait à leurs manieres, pour se pouvoir defendre, car leur Posture est si differente de celle des personnes qui se servent de la Main droite, qu’on s’enfile soi-même lorsqu’on croit les pousser, & qu’ils sont sur vous, si vous vous retirez sans être sur vos gardes. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1Ici comme sur quelques autres Articles, où la même Image revient, je dois avouer mon ignorance. Je n’entends rien au Metier de la Chasse. S’il m’arrive donc, dans la Traduction de ces Endroits, de pecher contre les termes de l’Art, on aura l’équité de ne point mettre la faute sur le Compte de l’Auteur.

2L’Article suivant est une raillerie très fine & très serieuse du stile faussement doucereux, & de la malignité veritablement lâche des Gens de Cour, qui assassinent un Homme en le louant, & qui savent eriger des riens en vices de la plus grande noirceur, au desavantage de ceux qu’ils haïssent.

3Voy. ci dessus. L’Art… Page 73.

4Il n’y a rien de tel dans le Traité de Longin. Mais les gens de Cour veulent paroître habiles, & en imposent souvent.

5Le Chapeau-Verd appartient aux Evêques, & comme Mrs. les Evêques aiment Volontiers l’air de la Cour, ce nom designe assez naturellement un Homme qui possede le langage perfide & les Maniéres maitresses de cette Region-là.

6C’est un Vers de la Poëtique d’Horace ; qui veut dire que tous les Auteurs peuvent tomber en faute, & par consequent se demandent, & se doivent un support mutuel.