Zitiervorschlag: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Hrsg.): "Article XXI.", in: Le Philosophe nouvelliste, Vol.2\021 (1735), S. 220-230, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.5064 [aufgerufen am: ].


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Article XXI.

Du Mardi 16. au Jeudi, 18. Août 1709.

Ebene 2► Un jeune Etranger, dont je suis Curateur, m’embarasse à tout moment par les questions qu’il me fait sur les personnes de quelque façon que nous rencontrons dans les Lieux d’Assemblée. Comme il entend peu nôtre langue, je ne sai comment m’y prendre pour lui dire certaines choses pour lesquelles il n’y a point de mots dans la sienne. Quand je lui dis que tel homme, dont il est en peine de savoir la qualité, est ce que nous appellons un Escroc, c’est comme si je ne lui avois rien dit ; car il lui faut encore expliquer ce que c’est qu’un Escroc. Ce seroit se moquer de lui que de lui dire, que c’est ce que les François appellent coquin, les Latins Nebulo, & les Grecs 1 Καναλλε. Les gens de cet ordre sont si fort tolerez, ou plutôt si bien reçus parmi nous, [221] qu’on ne peut plus les regarder comme des personnes qui n’y tiennent aucun rang reconnu. Ajoutez à cela que je croirois deshonorer ma Patrie, si je donnois à mon Eleve quelque lieu de penser, que nôtre Noblesse figure avec des Filoux de profession. J’ai mieux aimé lui faire acroire, que c’est une Espece de Houssars civilisez, que l’on admet dans nos Villes, comme on reçoit les autres dans nos Armées, où ils jouissent de tous les droits Militaires sans être astreints aux Loix de la Discipline.

Ebene 3► Dialog► Alethée, homme trop vrai pour son Siécle, n’a pû souffrir que j’adoucisse ainsi la chose, & craignant qu’il n’y eût du danger, il a dit sans detour au jeune homme, que ces Houssars, prétendus civilisez, ont tant fait par leurs Courses sur nous qu’ils en ont banni distinction, Qualité, Merite, Travail, & qu’ils y ont été d’ailleurs si bien reçus que c’est désormais par tout la belle mode de vivre comme eux au hazard, & à la débandade.

Sophronius étoit present à nôtre Entretien. Celui-ci qui ne s’échauffe jamais sur aucun sujet, & qui mésure tout [222] ce qu’il dit, sur les Circonstances du temps, des lieux & des personnes, l’a pris sur un ton moins sérieux. Alethée n’avoit eû que trop de raison en ce qu’il venoit dire ; Mais les gens dont il parloit ne meritent pas la colere d’un honnête Homme, & c’est rarement par là qu’on peut prévenir la contagion de leur Commerce. Ils ne se sont d’abord introduits dans le monde qu’à la faveur d’une espece de mépris qu’on en a fait. On ne les en bannira jamais que par la raillerie. C’est l’unique moyen de les corriger ou de les écarter. C’est la Méthode que Sophronius à suivie en adressant la parole au jeune homme.

« Autrefois, a-t-il dit, on appelloit Coupeurs de Bourse, ce que nous nommons à présent des Chevaliers d’Industrie. La Coutume en a fait enfin un Corps important, & le bonheur leur en a si bien voulu qu’on a pour eux les plus grands égards. Quoique l’on sache très-bien que leurs sentimens ne sont rien moins que ceux de l’honnête homme, ce qu’on leur doit ne laisse pas que de porter le nom d’une dette d’honneur par préférence, à toute autre. C’est-à-dire qu’avec [223] ces Messieurs on jouë son honneur contre rien, & qu’ils ressemblent à peu près aux Gens de Main-morte qui peuvent toujours aquerir, & qui ne peuvent jamais aliener. Ce beau privilege a fort multiplié l’Engeance des Chevaliers d’Industrie. Vous ne voyez point d’Assemblée où il n’y en ait quelqu’un, & vous ne sauriez imaginer Talent qui n’y serve. Ne nous étonnons donc point qu’il y ait tant de Duppes. On y est aussi souvent attrapé par goût que par imprudence. Ebene 4► Fremdportrait► Quand on n’a encore que peu de connoissance du monde, qui ne seroit pris, par exemple, aux Caractéres de Dromion & de Monocule ? Qu’on écoute le prémier sur les Affaires de Politique, il possede à fond la Constitution du Royaume, il parle en Caton des intérêts de la République ; jamais Romain n’exprima plus de tendresse pour la Patrie ; Il ne se passe rien de consequence qu’il ne traite en Maître. Dans le Caffé le plus obscur il étale son zéle & son savoir comme par tout ailleurs. Le piege est delicat pour un jeune homme qui passe aisément de l’estime de la Conver-[224]sation à celle de la personne. Les premiéres Impressions de Monocule seront-elles moins dangéreuses ? Ses manieres ne peuvent être plus imposantes, pour des gens qui commencent leur monde. Il débite avec poids une Morale des plus aisées. On est charmé de ce qu’il dit ; On l’est encore plus du tour agréable qu’il donne aux choses, & c’est un double plaisir de trouver un Vieillard, comme lui, tant de lumiéres, & si peu de severité. J’en pourrois nommer mille autres semblables, mais ils sont si connus que leur nom de plus ou de moins ne fait rien à la chose. » ◀Fremdportrait ◀Ebene 4

Mr. Wafer, qui étoit dans la Compagnie, & qui d’ordinaire parle fort peu, a pris goût à la Conversation. Peu de gens saisissent avec plus de finesse le ridicule des choses, & savent mieux le faire sentir. D’ailleurs le sujet l’a reveillé. Il a fait, depuis peu des pertes très considerables. Il compte pourtant que six ou sept ans d’économie, & un bon Mariage raccommoderont tout cela. Il se possede donc assez pour rire d’une chose qui en mettroit tout autre en colere. « Messieurs, nous a il dit [225] d’un air dégagé, on diroit quelquefois que nous devons être fort obligez à des Peres qui nous ont laissé de grands biens, & que des gens qui n’heritent de leur Maison que la Cape & l’Epée doivent être fort à plaindre. A mon avis c’est le contraire, au lieu de quelques miserables Arpens de terre qui nous sont echus en partage, ces derniers ont par tout droit d’Aubaine, & nous ne sommes que leur Pigeonneaux. Demandez à Mr. le Marquis, qui est là, s’il n’aimeroit pas mieux être le Chevalier de l’Epine. Le Chevalier vit en grand Seigneur, equipage brillant, mainte Donzelle, nombre de Domestiques, & le tout aux dépens de Monsieur, qui sera trop heureux au premier jour que l’autre le veuille prendre à son service. Vous ne le diriez pas à voir le Marquis. Il fait toujours bonne mine. Il a le visage fleuri, & l’habit d’un homme de sa qualité. Il a fait prudemment de garder ce Morceau, & puis qu’il falloit vendre, j’approuve fort qu’il ait commencé par la Veste. Une bonne histoire de ses avantures, & de celle de tous Mrs. ses Confréres les Duppes [226] seroit fort divertissante. J’y aurois bonne part, comme vous savez, & je resisterai bien à la tentation d’y travailler. Celle des gaignans me conviendroit davantage. Mes malheurs m’autoriseroient à la faire, & j’en ai tout le temps. Quand on n’a plus un sou pour jouer, on a tout étudié les diverses revolutions de l’illustre Corps des Chevaliers d’Industrie.

Il me paroit que de tout temps il y a eû de ces gens-là dans le monde. Homere en parle dans son Iliade. Il les appelle 2 Myrmydons & les réprésente comme faisant bande à part, n’ayant rien à perdre, & trouvant [227] tout de bonne prise, sans égards pour le Grec non plus que pour le Troyen. Le Corps étoit donc redoutable, 3 cependant il se dissipa dés que les Troyens & les Grecs en eurent appris le manége. L’endroit où le Poëte nous developpe ce denouement est bien remarquable. Vous me dispenserez de le rapporter. Les Citations sentent trop le pedant. Ebene 4► Allgemeine Erzählung► Vous saurez seulement que 4 Thersite & Pandare étoient deux Officiers dans ces Troupes. L’un & l’autre n’étoit pas recommandable par sa beauté que par son esprit. Ils eurent aussi le bonheur singulier d’avoir été plongez dans la même Eau merveilleuse qu’Achille. Ils n’en tirerent pas comme lui [228] la Vertu d’être invulnerables ; mais ils en recurerent des dons que personne ne dut avoir après eux. Tels furent entre autres, ceux d’ignorer que leur vue faisoit peur à tout le monde ; de, ne se défier jamais de leur propre capacité ; de ne rougir de rien & de ne pouvoir être blessez que l’un par l’autre. Or on doit savoir que 5 les Historiens qui prétendent que les Lydiens inventerent le jeu, pour faire, diversion à la faim, ne meritent aucune créance. Je puis prouver, par, de bonnes autoritez 6 que cette in-[229]vention dut sa naissance au Siége de Troye, & que ce fut à la Raffle qu’Ulysse gagna le 7 Bouclier à se pt doubles. 8 Il arriva donc que Thersite & Pandare se brouillerent, ce qui ruïna le Corps des Myrmidons parmi lesquels le premier étoit dans l’Etat Major, & l’autre n’étoit qu’Officier subalterne. Depuis ces anciens Myrmidons jusqu’à ceux de nos jours, la Bande a subi quantité de Vicissitudes, dont j’ai recueilli la suite à l’aide de quelques vieux Manuscrits. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 4 A quelque heure j’en ferai part au public pour l’instruction des gens de bien de notre Ile. On y verra qu’il y a eu, des Siécles où ce que nous appellons à présent des Chevaliers d’Industrie, [230] n’étoient que des Flatteurs & des Parasites, qui faisoient la Cour aux Grands & aux Riches, au lieu qu’aujourdui ceux ci leur font la Cour, &, s’estiment heureux de vivre avec eux en égaux. J’expliquerai les causes de ces révolutions en faisant voir successivemement la diversité de conduite des Escrocs & des Duppes. Je montrerai en particulier, que les Entremetteurs, les Valets de pied, les Violonneurs, & les Laquais qui entrent à présent dans les meilleures Compagnies, sont redevables de leur bonne fortune aux influences de 9 Mercure sur nôtre Païs. 10 Le savant Gadbury a fait observer que l’ascendant de cette friponne de Planete sur le Soleil, qui est le Dieu des Muses, & de toutes les Professions estimables, est cause que la fourbe & la Charlatannerie sont plus estimées que l’Art, & la Science. » ◀Dialog ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1C’est le mot de Canaille, écrit en Caractéres Grecs.

2Straton & Etienne de Byzance disent que l’on appelloit ainsi proprement les habitans de l’ile d’Egine & la Fable ajoûte qu’ils furent ainsi nommez du mot Myrmex, qui veut dire fourmi, parcee que c’étoit des Fourmis que les Dieux changerent en hommes à la priere d’Eaque. Dans Homere, les Myrmydons étoient ceux qu’Achille & Patrocle commendoient au Siége de Troye, Voy. Illiade 2. Vers 684. En Anglois, comme en François, le Titre de Myrmydon, est un terme de mépris, & c’est tout ce que l’Auteur a voulu dire.

3Lorsque les joueurs filoux sont connus ils ne trouvent plus de pratique, & force est à leur Societé de se rompre.

4On voit par ceci que tout ce recit n’est que par badinage. Car Thersite & Pandare n’étoient pas dans le même parti, le premier étant parmi les Grecs, & l’autre parmi les Troyens. Mais les filoux s’entendent au jeu quand ils font semblant du contraire. Home e peint Thersite, impudent, laid sot, & lâche ou possible. A la laideur près Pandare n’est guere réprésenté plus favorablement.

5C’est Herodote qui le dit, dans son I. Livre, si le passage n’étoit pas trop long je l’aurois traduit tout entier, je ne saurois pourtant omettre que le même Herodote, qui attribue l’invention du jeu aux Lydiens, nous dit au même endroit que chez ce peuple toutes les filles se prostituoient sans façon, & que le peché contre Nature y étoit aussi toleré par les Loix. Je ne sai si l’Auteur avoit ici tout cela en vuë ; mais je sai bien qu’il n’est pas honorable au jeu de devoir sa naissance à une Nation de ce Caractére.

6Meziriac sur la Lettre de Penelope à Ulysse. « Tom I. Pag. 32. Ed. 1726. Palamede pour entretenir les Soldats, pendant qu’ils étoient de loisir, & les garder de se desbander, il inventa le jeu des Dez, celui des Astragales ou Osselets, & celui que les Grecs appellent πεττέια qui approchoit aucunement de notre jeu du Triquetrac. »

7Le Bouclier d’Achille qu’Ajax & Ulysse se disputerent après la mort de son Possesseur. Voy. Ovid. Metam. 1. 8. 13. Ce n’étoit pas le Bouclier d’Achille, mais celui d’Ajax qui avoit sept doubles. C’est pour badiner que l’Auteur met cette meprise dans la bouche de son nouveau savant.

8Je m’imagine que ceci fait allusion aux societez des joueurs qui tiennent des Banques, & qui les brouillent quand les affaires vont mal.

9Mercure, parmi les Payens, étoit le Dieu des Voleurs.

10Gadbury étoit un faiseur d’Almanache.