Zitiervorschlag: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Hrsg.): "Article XVIII.", in: Le Philosophe nouvelliste, Vol.2\018 (1735), S. 187-198, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.5061 [aufgerufen am: ].


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Article XVIII.

Du Mardi 9. au Jeudi 11. Août 1709.

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De la Maison de White.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► On doit pardonner à Elmire de n’avoir point pleuré son Mari. Osmin, qui depuis longtemps à charge à elle, comme à lui-même, étoit d’un Caractére, & a fini ses jours d’une Maniére, qui étoient peu propres à le faire regretter de sa Veuve. Les chagrins passés sont cause, qu’après trois Mois de Veuvage, la Dame à reparu, dans la Ville, avec tous les enjolivemens que les autres se permettent à peine au bout de quelques années. Fremdportrait► Celle-ci, fille d’un Riche Bour-[188]geois, eut en Mariage des Sommes qui auroient pû la faire entrer dans les plus grandes Maisons du Royaume, & lui procurer un Etablissement plus heureux. D’ailleurs ses bonnes qualités la firent universellement estimer du beau Monde, tant qu’elle y parut. Il y a quinze ans que cette aimable Personne fut donnée à Osmin. Il y eut peu d’hommes qui ne portassent envie à cet Epoux, du bonheur de la posseder. Dans l’opinion générale, ce Thrésor l’emportoit sur toutes les richesses des Indes. Imaginez vous une Belle Fille, dans sa premiére jeunesse, sage, judicieuse, polie, & joignant toutes les perfections de son Sexe à celles du nôtre. A ne la prendre que pour femme, il auroit fallu manquer de goût pour ne la pas souhaiter, & à la prendre pour Compagne, les plus difficiles s’en seroient contentés. ◀Fremdportrait

Les beautés de la Femme disparurent bientôt dans la jouissance, & les agrémens de la Compagne ne purent tenir contre la mauvaise humeur de l’Epoux. C’étoit un de ces Debauchez qui n’estiment le Sexe que par un seul endroit ; à qui la Femme même ne plait qu’autant qu’elle est nouvelle, & qui par consé-[189]quent la négligent dès qu’elle a perdu pour eux les graces de la Nouveauté. En peu de Mois Osmin ne trouva plus rien de piquant dans la personne d’Elmire. Sa Conversation même, toute riante, & toute spirituelle, lui devint importune. Ce n’est pas qu’il ne lui sentit toujours un extrême mérite, mais enfin ce mérite même le chagrinoit. 1 Ma femme, disoit-il un jour en confidence, à l’un de ses intimes, ma femme est si fidele, si bonne, si vertueuse, elle est si fort tout ce qu’il vous plaira de plus parfait, qu’elle me paroit plus propre à inspirer de l’estime que de la tendresse, & j’avoue que je me sens pour elle plus de respect que d’amour.

La condition des gens mariez n’étant jamais ni heureuse ni malheureuse à demi, ces deux personnes se devinrent enfin reciproquement les Objets les plus insupportables du monde. Ils ne se le témoignerent pourtant pas d’abord.

[190] Dans ces commencemens de froideur ce fut des deux partis à qui se feroit le plus de civilités apparentes. Sur mille petites choses ils se faisoient des excuses qui trahissoient, malgré qu’ils en eussent, l’indifférence de l’un & de l’autre. Après avoir passé quelque temps dans ces honnêtetés gênantes, ils en vinrent à être d’avis différent sur les moindres bagatelles. Toutes les bienséances se reduisirent alors à certains peut-être qu’ils faisoient entrer par tout, en forme de compliment. Je voudrois bien aller au Parc, disoit la Dame, mais peut-être, Mon cher, aurez vous besoin de Carrosse ; je souhaiterois vous mener, ce soir à la Comédie, disoit le Mari, à son tour, Mais peut-être qu’une Reprise d’Ombre chez vôtre Voisine vous fera plus de plaisir. Comme ils avoient tous deux beaucoup de discernement, ils ne tarderent pas à s’appercevoir que cette apparence de Politesse ne cachoit qu’un éloignement très-réel.

Metatextualität► Il y a certainement des cœurs qui sont incapables d’un attachement pur & solide. Il y faut des dispositions naturelles, comme pour la Poësie. ◀Metatextualität Osmin qui reconnut bientôt que ces disposi-[191]tions lui manquoient, tâcha d’y suppléer par les Reflexions. Il ne negligea rien pour corriger son penchant. Pour rallumer sa flame éteinte, il se rappelloit sans cesse le mérite personnel de sa Femme, les obligations qu’il lui avoit, & l’estime qu’en faisoit tout le monde. Il étoit confus & mortifié d’être le seul qui ne pût la souffrir. Mais voilà notre malheur. Le Cœur l’emporte souvent sur l’Esprit, & l’Esprit n’a que peu de pouvoir sur le Cœur. Les vertueux efforts de l’Epoux lui furent tous inutiles. N’y trouvant point le secours qu’il en attendoit il prit la resolution de se retirer dans une de ses Terres, où le bruit de la Chasse l’étourdiroit sur ses chagrins Domestiques. Ce Projet lui parut ravissant, & dans les transports d’un Amant qui auroit pris ce parti par desespoir, il jura de ne faire grace ni à Cerf, ni à Renard, ni à Lievre, tant que sa Femme vivroit ; Au plaisir qu’il s’y proposoit pour lui-même, se joignoit le déplaisir qu’il croyoit faire à son Epouse en la trainant dans cette Retraite. Elle ne la feroit pas longue dans la Solitude ; ce feroit même un coup de poignard pour elle, que de s’éloigner de la Cour.

[192] Il lui communique donc son dessein. Elmire, à qui tout étoit indifferent, recut la Proposition en personne deja si malheureuse que la différence des lieux n’y faisoit plus rien. L’Epoux, touché d’une resignation si parfaite, & à laquelle il s’étoit si peu attendu, resolut d’en agir, de son côté, avec elle de la maniére la plus honnête, de ne la point tromper, puis qu’il ne pouvoit l’aimer, & de lui avouer ingenuëment ce qu’il n’étoit plus en son pouvoir de cacher. Ils se mirent en Voyage, & se trouvant sans témoins, dans le même Carrosse, Osmin prit son temps pour ouvrir son Cœur à la Dame. Après quelque air de reverie, il lui parla donc de la sorte.

Dialog► Ma Chere, vous me voyez embarrassé avec vous. Je ne l’étois pas davantage, quand je vous déclarai <sic> pour la premiére fois que je vous aimois. J’ai à présent à vous confesser pour la prémiere fois que je ne vous aime point. Je me retire dans la Province avec la seule espérance qui me puisse rester. C’est celle de vous survivre. Elle vous est commune avec moi. Nous attendrions inutilement le retour de nôtre ancienne tendresse. Je sens bien que c’en est [193] fait pour jamais. Ne pourrions nous pourtant point, nous haïr avec décence, & d’une maniére si mesurée que le monde n’en parlât point.

La Dame ne fit pas seulement attention à l’extravagance de ce qu’on venoit de lui dire, & repartit froidement ; Mon cher, vous avez vécu longtemps à la Cour, & les manieres de ce païs là ne me sont pas tout à fait inconnuës. La Bienveuillance y est chaude dans les Expressions, & la Mauvaise volonté s’y couvre de complimens. On y dit en peu de mots ce qu’on pense, aux gens que l’on aime, & l’on y fait de grands Civilités à ceux que l’on hait. Vivons entre nous avec politesse, & personne ne s’inquietera d’approfondir nos sentimens. Je vous en ai donné l’exemple. Depuis six Mois, mon Cher, je vous hais, autant que je vous meprise. Il n’y a pourtant point paru, ni à ma conduite, ni à mon langage, & tout le monde a pû croire que je vous aimois tendrement. Suivons cette Methode. Pendant que de vôtre côté vous passerez vôtre temps à courir, après des bêtes, ou à parler avec des hommes qui n’en différent guére, je passerai le mien à étudier la Cuisine, à composer des Onguents, à faire des Confitures, & de femme de Cour, que j’étois, vous [194] m’allez voir devenir bonne Dame de Village. Il ne sagit <sic> que de pouvoir descendre à ce nouveau genre de vie. Sans cela les plaintes & les reproches ne pourront que nous échapper. Pour moi j’y suis resolue. Pour éteindre toutes les passions vives, je vais occuper mon esprit de petits objets, & reprimer ma fierté naturelle. Quant à vous, mon Cher, tout ce que je vous demande, c’est qu’à force de boire, de vous encanailler, vous ayez la bonté de vous rendre aussi méprisable qu’il est nécessaire pour mon repos que vous me le paroissiez.

Arrivez dans la Province de Rutland, ils y vécurent, de la sorte, plusieurs années. Ils y attendirent en vain le moment de la séparation, qu’une impatience égale leur fit trouver fort long. Enfin le Mari s’avisa d’un expedient qui abregea les affaires. Un jour qu’il étoit seul avec la Dame, il lui dit. Vous voyez, ma Chere que cet Air est trop pur & trop bon pour nous. Les Ruisseaux, les Bocages, le Terroir, toute la Nature nous y est si favorable, que notre Santé y est plus ferme & plus robuste qu’à Londres. Ce lieu ne convient point à nos vûes. Voulez vous m’en croire ? Allons dans les [195] Païs-bas de la Province d’Essex. J’y ai une Terre. Qui sait si quelque bon serein n’emportera pas bien-tôt l’un de nous deux ? Si vous voulez bien m’y suivre, j’ajoûterai, par Testament, le bien de ce Marais, à vôtre Douaire. ◀Dialog Elmire, qui étoit la bonté même, taupa sur le champ à la Proposition. Elle suivit Osmin en Essex, où elle vient de le laisser, endormi avec ses Peres. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3 Tel est le vrai point de vûe où l’on doit envisager cette Veuve. Peche-t-elle contre la bienseance de ne paroître ni affligée, ni même en deuil ? Peut on exiger d’elle l’un ou l’autre pour la perte d’un homme qui la privoit de toutes les douceurs de la vie, & qui n’avoit pour elle que de simples honnêtetés, au lieu de ces Empressemens, de ces tendres égards, de ces mouvemens si doux & si purs que sentent toutes les personnes qui s’aiment.

De la Maison de Guillaume,

10. Août.

Mr. Truman, qui aime beaucoup le Théatre, & qui sait que je travaille à une Tragèdie, ne me rencontre nulle part, qu’il ne me donne des avis là-dessus. Ebene 3► « Mr. me disoit il tantôt, je lûs [196] hier au soir vôtre second Acte, que vous aviez eû la bonté de me prêter. Je remarque que la grandeur de vôtre Heros n’y est guere peinte que par le nombre & la qualité des gens qui l’accompagnent. Aprés avoir introduit sur la Scene une multitude de Gardes, de Huissiers, de Ministres, de Seigneurs & de peuple, vous faites venir le Prince, qui dit que tous ces gens-là ne peuvent le défendre contre l’Amour. Voilà, vraiment une belle Nouvelle ! Eh ! qui peut l’ignorer ? Placez moi ce Monarque dans la Solitude. Que là il oublie sa Couronne. Qu’il n’y soit occupé que de sa passion. Qu’il s’y considére non comme le plus puissant des Princes, mais comme le plus amoureux des hommes. Qu’il y exprime une tendresse que n’a point le commun des Amans. Au lieu de cela, vous lui donnez un grand Plumet. Ce sont des niaiseries. C’est par les sentimens qu’il faut peindre un homme, & non par son bien ou par son Equipage.

Il faudroit encore, à mon avis, que la premiére fois que vôtre heros pa-[197]roit, vous le fissiez parler d’une maniere qui pût préparer le Spectateur à ce qu’il doit en attendre. Shakespear vous servira de modèle. Exemplum► Il introduit Cesar en Robe de Chambre… Dans un temps où ce grand homme, revêtu du pouvoir Souverain, auroit pû faire marcher devant lui, les Généraux de ses Troupes, les Consuls deposés, les Princes Captifs ; dans ce temps-là, dis-je, le Poëte, qui à le génie trop élevé pour placer la véritable grandeur dans cette vaine pompe, nous réprésente cet illustre Romain raisonnant avec quelques Amis sur la mort. Là il montre toute la beauté d’une Ame heoroïque, & ne daigne pas prévenir autrement l’Auditoire. Les Amis ayant rapporté les divers presages de mauvais augure qui leur faisoient apprehender la journée, Cesar répond.

Zitat/Motto► Le Lâche, avant sa mort, a cent fois à mourir ;

Mais qui ne la craint point n’a qu’un coup à souffrir.

De tant d’égaremens dont le cœur est capable

A mon gré, cette crainte est le moins concevable,

[198] Un mortel prétend il à l’immortalité ?

Ou l’Arrêt du Destin peut il être évité ? ◀Zitat/Motto ◀Exemplum

Ce debut promet un Heros. Ce mépris généreux de la mort, cette tranquillité avec laquelle il parle du dernier moment, ce soin de sa vie qu’il abandonne au Ciel & au Destin, comme s’il n’y prénoit pas d’intérêt pour lui-même, tout cela, dis-je, marque si bien un Courage supérieur, qu’il ne peut rien faire dans la suite de si extraordinaire, & de si magnanime, à quoi l’on ne se soit pas attendu. » ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1On imputoit à certain Seigneur Anglois, qui a <sic> présent erre obcurément dans l’Europe, de dire quelquefois en parlant de son Epouse, qui étoit effectivement du plus rare merite, qu’elle n’avoit d’autre défaut que celui d’être sa femme.