Zitiervorschlag: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Hrsg.): "Article XVII.", in: Le Philosophe nouvelliste, Vol.2\017 (1735), S. 173-187, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.5060 [aufgerufen am: ].


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Article XVII.

Du Samedi 6. au Mardi, 9. Août 1709

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De la Maison de White, Août.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► La belle Delamire s’est enfin déclarée. Elle vient de nommer le fortuné Mortel qui va faire son unique attachement pour la vie. Ce choix a banni de chez elle une foule prodigieuse de jeunes Adorateurs que l’esperance y retenoit. Leurs assiduités ont fini avec leur incertitude. Personne n’y perd tant que les Parfumeurs & que les Lingeres. Ces gens là se plaignent d’une Déclaration qui leur paroit précipitée, & n’ont pas tort de le faire. Leur commerce en souffre considerablement, & la Baisse de la Poudre & des Essences est deja très-sensible. Cette Dame étoit elle donc si pressée ? La consideration du Bien public n’auroit elle pas dû l’arrêter ? N’approfondissons point pour-[174]tant la chose. Elle est faite, & Virgulte seule a été dans la confidence. Cette derniere, qui n’a point encore eu de choix à faire, & qui commence à s’en impatienter, a pris cette occasion, pour faire part de ses inquiétudes à son heureuse Amie. La voyant sur le point de rendre sa resolution publique, elle lui parla de la maniere suivante.

« Ma Chere, vous allez entrer dans un Genre de vie où vous n’aurez plus besoin de vos charmes que pour plaire à un seul. Cet Abord si attirant, ces tours de tête si engageans, cette grace si fine à jouer de l’Eventail, tout cela se doit reformer pour avertir le monde que vous renoncez à la Fleurette. Laissez moi donc, ma Chere, des Gentillesses qui, desormais, vous seront inutiles. Apprenez moi ce que vous avez fait pour vous attacher tant de cœurs. J’attends cette faveur de votre Amitié. Je ne comprends rien à mon Etoile. Quand je considere ma Taille, mon Port, mon Teint, mon Esprit, mes Manieres, il me semble que je ne suis pas tout-à-fait sans merite, & que j’en vaux bien une autre. Cependant au milieu du [175] grand monde que je frequente, je n’ai pas fait encore une seule Conquête, & toutes mes Compagnes se marient, que je demeure fille, avec le chagrin qu’aucun Parti ne s’est présenté, & que peut-être même personne n’ait pensé à moi. »

Delamire qui l’avoit écoutée avec beaucoup d’attention, lui répondit avec cette finesse qui lui est si naturelle ; qu’elle ne le croyoit en rien plus belle que ses Compagnes ; que sa superiorité ne venoit que d’un Eventail qu’elle avoit reçu de sa Mere, & qui, depuis longtemps, étoit dans la Famille ; que cet Eventail donnoit des charmes irresistibles à la personne qui le possedoit, pourvu qu’elle sçut s’en servir ; je vous en fais présent de bon cœur, ajouta-t-elle avec un souris obligeant ; Ce que vous dites est vrai. Il ne m’appartient plus de former de nouveaux desseins sur les cœurs.

Virgulte accepta le présent ; remercia bien celle qui le lui faisoit, & la pria sur tout de lui montrer l’usage qu’il en falloit faire, puis que c’étoit de là que tout le succez dépendoit. Je le veux, repondit Delamire ; « Voyez, ma Chere ; la principale Figure de cet Eventail est un petit Coupidon que voilà. [176] Tout le Mystere consiste à le laisser voir le moins qu’il se peut. Les Amans à noces se défient de tout ce qui a l’air de dessein. Vôtre Cupidon, ne sera jamais sûr de son coup, à moins qu’il ne cache son Arc & des Flêches. Remarquez ce qui se passe dans les lieux d’Assemblées. On diroit, que les deux Sexes s’y rangent en bataille, & s’y mesurent des yeux. C’est alors le temps de l’Eventail. Nous n’avons point d’autres Armes, & c’est-là toute notre Défense. A la maniére dont nous le tenons, on lit nos pensées, & par le plus ou le moins de mouvement, que nous lui donnons, on juge de l’agitation ou de la tranquillité de nôtre Ame. Vous connoissez les Sœurs N. Elles aiment toutes deux le même Cavalier. Dès qu’il paroit dans sa Loge, la Cadette fait aller son Eventail comme un Papillon qui vole autour de la Chandelle. L’Ainée au contraire se tient assise avec une gravité de Vestale. Qu’en arrive t-il ? Le Galand perd la moitié de la Piece pour chercher les yeux de cette derniere, & ne daigne pas seulement honorer l’autre d’un seul de ses [177] regards. C’est une Leçon pour vous, ma bonne. Profitez en. Puisse cet Eventail vous faire autant d’honneur qu’il m’en a fait ! & si vous trouvez même à propos d’achever les Avantures que j’avois entamées, je veux bien vous apprendre où j’en étois. Cimon ne vous est pas inconnu. Avec tout son savoir, il n’étoit point de Mortel plus pesant. Il parloit avec une froideur assommante. On eût dit qu’il dormoit les yeux ouverts. Le croiriez vous ? J’en ai fait un Boute en train dans les Compagnies. Certain coup, que je lui donnai sur l’Epaule en passant, produisit ce Miracle, autrefois si concentré, n’est que feu & que Caquet. Par le même moyen j’ai operé dans Sr. Sampler un Changement tout contraire. Son Caractére étoit des plus vifs, & son humeur des plus enjouées. Je l’ai rendu tout autre, & vous le voyez à présent aussi sombre que Cimon vous paroit éveillé. Voilà comme il faut mener son Monde. Soyez sans pitié. Que tout ce qui se présentera devant vous, sente vôtre Pouvoir, & subisse l’enchantement. [178] L’Empire de la Beauté fut toujours de courte durée il faut se marier pendant qu’il dure, ou n’y penser plus de sa vie. Puis que vous souhaitez, l’un, & que vous apprehendez l’autre, je compte d’entendre bientôt parler de vos Exploits. Je sai, par Tradition, que la Fée qui donne cet Eventail, predit que la Personne, qui le possederoit, se procureroit, par son Moyen, un Mari en six Mois, si elle ne perdoit point le Moment favorable. Puissent les Occasions ne vous point manquer, & puissiez vous aussi ne point manquer aux Occasions ! A nôtre premiére entrevûe, vous me rendrez compte de vos progrez, & je vous apprendrai comment je me trouve de l’Etat Nouveau dans lequel je suis prête d’entrer. Adieu ; Pensez toujours à la mortification que c’est pour une Fille qui a été belle, de s’entendre dire ces deux Mots, Elle étoit » ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

De mon Cabinet, 8. Août.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung►J’ai été ce soir en Visite, où j’ai trouvé plusieurs Dames qui ont fort moralisé sur la Modestie. Elles ont toutes con-[179]clu que cette Vertu n’est pas moins nécessaire aux Hommes qu’aux Femmes. Là-dessus j’ai pris la hardiesse de leur représenter, qu’il se pouvoit bien qu’elle nous fit autant d’honneur qu’au Beau-Sexe, mais qu’elle ne nous réussissoit pas de même, & qu’en faisant presque tout leur merite, elle nous étoit fort souvent aussi préjudiciable en Amour qu’en Affaires. Mon avis a rendu la Dispute plus vive, & chacun à raisonné, comme il lui a plu pour & contre. Comme je n’ai point changé de sentiment, on me permettra d’en donner ici les raisons. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Je crois donc d’abord qu’il faut distinguer. La Modestie, qui convient au Beau Sexe, n’est pas la même que celle qui convient au nôtre. La diffèrence vient des divers genres de vie. Le mérite d’une Femme mariée consiste à prendre soin de son Menage, & à vivre en Epouse fidele. Celui de l’Homme est de se pousser dans le monde, & d’y faire pour sa fortune, tout ce que les Loix de l’honneur lui peuvent permettre.

Ainsi, chez les Femmes la Modestie est une agréable défiance qui entre en tout ce qu’elles sont, & chez nous c’est une Confiance raisonnée qui ne nous porte [180] qu’à ce que nous devons faire. Il n’y a donc point d’Homme de bon sens qui ne soit modeste mais sa Modestie seroit plutôt un Vice qu’une Vertu si elle avoit pour objet de cacher ce qu’il vaut, & de supprimer son Mérite. Allegorie► Un Auteur François a bien dit que la Modestie est à nos autres Vertus, ce qu’est l’Ombre dans un Tableau. Elle prête de la lumiere a des beautez qui sans elle seroient moins apperçues. Cette Ombre, bien menagée dans nos Actions, y produit un effet tout semblable ; mais lorsqu’elle y est trop chargée, elle nous couvre bien plus qu’elle ne nous fait paroître à notre avantage. ◀Allegorie

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► 1 Athènes en vit un triste exemple [181] dans la personne de Nestor. Homme de son Siécle ne fut plus habile dans sa Profession, & n’en donna plus de preuves. S’il eût possedé cette honnête hardiesse, cette confiance si necessaire pour se produire, le Public lui auroit rendu plus de justice. Il fut excellent Architecte, & l’on peut dire qu’avant lui l’on avoit ignoré l’usage des Pouvoirs Méchàniques. Il porta les choses à ce point de perfection, qu’il savoit à un Atome près, le degré précis de proportion qu’il doit y avoir entre les fondemens, & le Corps d’un Edifice. Sa Science & son Exactitude, à cet égard, alloient au prodige. Il en fit, dit-on, l’essai dans un 2 Bâtiment, où il se proposa de joindre la plus grande Magnificence à la plus grande solidité. Il [182] y observa les Loix de la Mechanique avec tant de justesse, que la Masse ne pouvoit porter que son propre poids, & qu’un fétu de plus la pouvoit accabler. C’étoit un Chef d’Oeuvre. Tous les curieux de son temps l’admirerent. 3 Un Roitelet qu’on s’avisa de poser au-dessus, fit ébouler l’Edifice. Nestor perdit la gloire de son Ouvrage pour n’avoir pas sû le vanter. On ne reconnut ni le prix de son Art, ni l’étenduë de son Savoir. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► 4 Une autre affaire, qui suivit de près la précedente, ne fut pas moins remarquable. Les Ennemis d’Athenes mirent le feu à la Ville qui en fut 5 [183] entierement consumée. Ce fut une belle occasion pour le grand Architecte de servir utilement sa Patrie, & de s’immortaliser par là dans l’Histoire. Il eut la direction de tout. Par ses soins ont vit une nouvelle Ville sortir de ses cendres plus belle qu’elle ne fut auparavant. Il lui rendit les monumens de sa gloire & de ses malheurs. Les Temples furent aussi son Ouvrage. Quelques Vieillards de bon sens, se disoient alors, qu’on parleroit enfin de Nestor, & que son nom dureroit pour le moins aussi longtemps que les habitations qu’il venoit de bâtir pour les Hommes, & pour les Dieux. Ils se tromperent. La fausse honte de l’Ouvrier lui fit perdre le fruit de ses travaux, dans l’estime de ses Contemporains. La Pauvreté ne lui auroit pas fait plus de tort. Ces deux défauts reviennent assez à la même chose dans l’Opinion du Public. Quelque bien qu’un Homme Pauvre fasse à sa Ville, on ne [184] daigne pas y faire attention, & quelque bien que le timide habile Homme eût fait à la sienne on n’en sût rien dans le monde. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Nous voyons ainsi tous les jours que chacun est l’Artisan de sa propre fortune, & pour dire quelque chose de plus étonnant, nous voyons aussi que chacun doit être à quelques égards la Trompette de sa propre Reputation. Je ne veux pas dire que l’on trouve bon que qui que ce soit se loue directement lui-même. On demande seulement que nous ayons tous une espece de Vanité qui se peut appeller défensive, & que nous nous sentions la capacité de faire valoir le prix, & les raisons de ce que nous sommes capables de faire.

Ebene 3► Fremdportrait► Je ne connois personne qui excelle mieux en ceci que Verillus. Jamais homme ne donna plus d’éclat à la Modestie. Elle est chez lui réellement une Vertu, parce qu’il paroit à tout, qu’elle y est l’effet du choix, & du bon sens. La Nature se forma entreprenant & hardi. La Reflexion le rend retenu & discret. En tout ce qu’il fait, comme en tout ce qu’il dit vous sentez un Homme qui pése le lieu où il est, & les [185] gens avec qui il se trouve. Cette sage attention, qui le fait estimer de tout le monde donne aussi du poids à tout ce qu’il entreprend, & là-dessus je dois faire observer à quantité de gens qui l’ignorent, que nos mauvais succez ne viennent guere, ou que d’un défaut de jugement, lorsque nous formons des desseins qui ne nous conviennent pas, ou que d’une Sotte Modestie, lorsque nous n’osons pas former ceux qui nous conviennent. ◀Fremdportrait ◀Ebene 3

On ne sauroit mieux juger, du préjudice, que nous cause cette defiance excessive de nous même, que par les avantages du Caractére qui lui est le plus opposé. Un Homme timide échoue partout, & l’Effronté se trouve toujours sur ses pieds. Ce dernier se préte à tout, & joint la plus grand bassesse à la plus extrême impudence. Vous le voyez sans cesse à la Porte des Grands : Et comme rien ne le rebute, il leur présente en tous lieux son Visage. Il sait qu’à force d’importunités, il faut nécessairement qu’il en obtienne à la fin quelque chose. Au refus des grands Emplois qu’il postule, il n’y en aura point de si petit dont il ne s’accomo-[186]de en attendant. Tout lui convient parce qu’il se croit propre à tout : Ebene 3► Allgemeine Erzählung► semblable à cet Etudiant en Théologie, qui étant venu, dit on, à Londres, dans l’esperance d’entrer auprès d’un Seigneur, en qualité d’Aumômier, & y trouvant la Place occupée, se rabatit modestement à celle de Postillon qui vaquoit. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Les illustres de ce Caractére ne nous manquent pas en ce Païs. Ebene 3► Allgemeine Erzählung► J’ai un de mes Petits Fils qui brille deja en ce genre. Après la Paix de Ryswick, je l’envoyai faire son tour d’Italie, en traversant par le Royaume Voisin. A peine fut il débarqué à Calais, qu’il m’écrivit une Relation circonstanciée, du Génie des François & de leur Gouvernement Politique. A son retour, je le fis aggreger à un Corps de Metier de la Ville. Dès le premier jour de Conseil, opinant après un des anciens Membres, il dit avec gravité, que celui qui venoit de parler ignoroit les Loix de la Compagnie. S’il faut l’en croire, il ne parle jamais des choses qu’il ne soit sur de son fait. Aussi ne parle-il jamais, dit-il, que de ce qu’il entend à fond. Il n’est Bourgeois gue parmi les Gens de Cour, & Hom-[187]me de Cour que parmi les gens de la Bourgeoisie. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Pour définir en un mot la difference qu’il me paroit y avoir entre la Modestie de l’Honnête Homme timide, & celle du Hardi effronté, je dirai que que l’un ne fait rien qu’avec défiance, & que la Confiance n’abandonne jamais l’autre dans aucun moment de sa vie. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1L’Auteur veut parler de la Ville de Londres. Après le grand incendie de 1666. la Societé Royale fournit des Plans & des Mémoires pour la rebatir. Mr. Christophle Wren, un des Membres de cette Societé fut sans doute un de ceux qui donnerent plus de lumiéres, & c’est apparemment lui que l’on désigne ici sous le nom de Nestor. Voyez l’Eloge que Mr. Spratt en a fait dans son Histoire de la Societé Royale, à la Page 317. de la 3. Edit. Angl. Lond. 1722. Voici la conclusion de cet Eloge. «  Je ne crains pas, dit-il, que l’on trouve que j’en aye trop dit en parlant de Mr. Wren, car il y a des égards singuliers qui sont dus à un si grand merite, lorsqu’il est couvert d’une si grande modestie. Ce n’est point flatterie, c’est pure justice de louer un Homme qui est si éloigné de se parer de la gloire des autres, qu’il n’a pas de plus grand soin que de cacher la sienne.

2Ceci regarde l’Eglise Cathédrale de St. Paul à Londres. Mr. Wrenn donne le premier Plan de cet Edifice, de même que de plusieurs autres. Ces Plans, dit-on, étoient plus beaux que ceux que l’on executa dans la suite, à cause des changemens qu’on y fit.

3Wrenn, en Anglois signifie un Roitelet. L’Auteur insinue que l’envie de certaines personnes contre Mr. Wrenn fut cause des changemens que l’on fit, à ses plans afin que l’on ne pût pas dire que ces Edifices fussent son Ouvrage.

4C’est toujours de la même Affaire dont il s’agit, & l’Auteur ne la partage en deux que pour donner à son Discours un plus grand air de finesse.

5La Ville entiere de Londres ne fut pas consumée par l’incendie de 1666. Il est seulement vrai qu’il y en perit une très-grande partie. On imputa cet incendie aux Catholiques Romains, & c’est ce que l’on marque dans l’Inscription qui fut mise autour du fameux Monument, lequel fut érigé près du lieu où cet embrasement commença. Ceux qui voudront voir le pour & le contre, peuvent consulter Mr. Burnet dans l’Histoire de son Temps. Vol. 1. de l’Edit. Angl.